SITE ALLÉGÉ
POUR MOBILE

ACCUEIL

Présentation club
Enseignants
Dojo, horaire, tarif
Contact
Infos Facebook

ARTS MARTIAUX
Karate-do
Goshin-budo
Historique
Les styles de karaté

ENTRAÎNEMENT
Kumite
Kata Hakutsuru
La voie martiale
Fondamentaux
Jyu-ippon-gumite
Agression
Efficacité
Stratégie
Culture physique
S'entraîner seul
Kime
Kata-bunkai
Clés du goshin
Respiration
Diététique
Ohshima kata
Lexique
Vidéos kata
Grades

MÉDITATIONS
Sport et santé
Comprendre
Au cœur du hara
Matsumura
Confiance en soi
Mokuso
Sécurité
Bushido
La vérité
Éveiller l'esprit
Pédagogie
La voie (do)
Vaincre la peur
Union corps esprit
Philosophie
Bien vieillir
ki (énergie)

PHOTOS JAPON
Japon traditionnel
Okinawa




LA LETTRE DU GOSHIN BUDOKAI  Printemps 2006

 

ZEN ET BUDO


Fichier pdf


Qu’est-ce que le Bouddha ? » demande le moine à son maître zen. « Une spatule à merde ! » répond le maître.
Ce dialogue est un koan, c'est-à-dire une formule destinée à l’éducation et l’illumination du moine zen. Nous reviendrons ultérieurement sur le fondement et l’objectif de ceux-ci.

Attardons-nous sur le ton irrévérencieux de la formule, la scabreuse hardiesse du propos, surtout en regard des derniers rebondissements de l’actualité religieuse internationale (affaire des caricatures de Mahomet).
Quand certains écarts verbaux ou picturaux, voire de simples critiques ou commentaires sur une religion créent de véritables émeutes, proches de la guerre civile (selon les lieux ou les époques, quasiment toutes les religions ont sombré dans cette hystérie), certaines, le zen en particulier, font preuve d’une sérénité, d’une tolérance, d’une liberté d’expression totalement hors du temps. Or, ces vertus s’inscrivent dans la pérennité : depuis l’émergence du bouddhisme zen, jamais ces caractéristiques n’ont été remises en question, jamais la souillure n’a terni la lumineuse beauté du zen.
Certes, les organisations religieuses ne sont pas les seules à afficher une hargneuse et belliqueuse susceptibilité, mais leur prétention à pacifier le monde, leur discours sur l’amour d’autrui, devraient les mettre à l’abri de toute dérive violente. On aurait pu penser que des précédents célèbres (Gandhi, Mère Thérésa...) auraient gravé une trace indélébile de la voie du pacifisme dans la conscience collective, mais le pandémonium humain reprend régulièrement la représentation de son hideuse comédie. L’humble pécheur en quête de la suprême lumière se sent perdu ; il ne comprend plus le message de son église et il finit par quitter le navire. Depuis quelques décennies, les religions occidentales ont perdu des adeptes (récupérés par les sectes, la drogue, les étourdissements de la vie moderne, etc.) Seul un agressif prosélytisme a permis à certaines d’élargir leur audience. Ce prosélytisme peut viser deux objectifs distincts :

  • L'accroissement de l’influence sur l’échiquier politique grâce à l’augmentation rapide du nombre des adeptes.
  • Le contrôle et la soumission de la population (dans certains états, il devient difficile de bénéficier d’un quelconque réseau de soutien si l’on n’adhère pas à une organisation religieuse officielle).

Une observation critique des religions actuellement en expansion évoque de façon criante notre Moyen-âge où un baptême servait d’engagement officiel pour la croisade : triste confusion entre le fait militaire et la foi religieuse. Les grandes religions ont toutes, à un moment de leur histoire, prôné la haine, la conquête, l’endoctrinement, le châtiment, l’asservissement de certaines catégories humaines, l’intolérance, la vengeance... « Telle était la volonté de Dieu ! » clament les grands érudits spécialistes de l’exégèse des saintes écritures.
Ainsi voit-on cohabiter dans l’ensemble du monde religieux l’agressivité la plus virulente et les rassérénantes promesses de bonheur ou de paradis. Bonheur qui, pour toutes les religions est, par essence, collectif, le bonheur individuel s’apparentant par trop à l’égoïsme. Cela peut justifier, le cas échéant, le sacrifice de quelques individus (incroyants, mécréants ou infidèles), voire d’une minorité plus large si le salut des justes est compromis. Ce phénomène est d’autant plus déroutant que c’est parfois la même organisation religieuse qui, dans un même discours appelle à la compassion et à la guerre sainte.
Et le dossier s’alourdit encore : pour toutes ces religions, le bonheur, c’est demain et demain c’est toujours après la mort. On comprend que, dans notre culture hédoniste et son contexte d’érosion des grands dogmes, certains se soient mis en quête d’une autre voie pour entrevoir l’Éden avant de mourir.
La découverte du zen, de sa recherche de sérénité et de son message pacifique par les occidentaux est certainement survenue au bon moment dans l’actuelle crise qui affecte les différentes églises.

Paradoxalement, alors que la définition du zen est un éternel débat entre son statut de religion et celui de philosophie (donc extrêmement floue sur son ultime finalité), ses objectifs pratiques paraissent d’une éblouissante clarté aux yeux des observateurs extérieurs : recherche de la quiétude, de l’harmonie, de l’esthétique, de la sincérité et surtout de la vérité. Magnifique programme !
De plus, le zen présente l’originalité de se préoccuper du salut de l’individu ici et maintenant, selon la formule consacrée. La progression contemporaine des tendances individualistes fut une heureuse coïncidence qui favorisa son expansion en Occident. Et pas de problème d’égoïsme dans ce cas puisque le bonheur (le zen n’emploie pas ce mot, mais nirvana) se réalise avec la disparition de l’ego. En fait, le zen vise également le bonheur collectif mais avec une démarche logique et séduisante : comme il est utopique d’attendre une mutation générale et spontanée de la société, pour changer le monde commençons par nous changer nous-même, car le monde est le reflet fidèle de ce que sont les hommes.
Pour simplifier, le zen est une méthode :

  • Pour constater que nous vivons dans l’illusion.
  • Pour revenir dans la réalité, ce que certains préfèrent énoncer : découvrir la vérité.

En résumé, le zen propose, avec une surprenante adéquation à la vie moderne, une immense et bénéfique transformation de l’individu au travers d’une pratique pour le moins minimaliste. De quoi séduire un public réceptif à l’omniprésente notion de productivité.
Le zen est issu du bouddhisme ; pour en saisir toutes les subtilités, remontons aux origines.

 

Un peu d’histoire

Le bouddhisme est né en réaction à l’hindouisme (religion dont les premières traces remontent à 2000 ans avant notre ère), qui vénère de multiples divinités et au jaïnisme (à l’ancienneté mal définie) qui prône une ascèse extrêmement rigoureuse. Si le bouddhisme a rejeté les divinités de l’hindouisme et l’ascèse du jaïnisme, il a conservé un certain nombre de croyances totalement intégrées à la culture hindoue : en particulier la réincarnation.
En 560 avant notre ère, au nord de l’Inde, un jeune prince de la lignée royale des Shâkya, Siddhârta Gautama (dit Shâkyamuni : le sage des Shâkya), prit un jour conscience que l'homme était une créature qui souffrait, qui vieillissait et qui mourait. Sous le choc de cette impitoyable réalité, il décida de quitter son univers de richesse et de vie facile, de mener une vie ascétique et devint ermite, ne subsistant que de mendicité (sa recherche le conduit donc de l’hindouisme au jaïnisme). Il médita pendant des lustres en quête d'une réponse à sa torture morale. Un matin, alors qu'il avait passé sa nuit en méditation, il s'éveilla.
Il devint Bouddha, littéralement : l'éveillé en sanskrit.
Un Bouddha est un être pleinement éveillé qui a purifié toutes les passions et développé toutes les potentialités. Il est donc en totale harmonie et omniscient, libéré des nuisances de l'ego, des affects et des conditionnements.
Il n'était qu'un homme (surtout pas un Dieu !) et il venait de découvrir la vérité !

  • L’homme pouvait échapper à la souffrance et aux réincarnations après chaque mort qui le rejetaient sans cesse dans le cercle vicieux du samsara.
  • Il suffisait de mener, sans jamais dévier du juste chemin, une vie positive par la teneur de ses actes et de ses pensées (c'est le karma). Quand le cumul des bonnes actions atteignait un certain niveau, la délivrance du satori (illumination) et l'accès au nirvana (paradis) récompensaient celui qui avait vécu selon la voie du juste milieu (ni débauche, ni ascèse mais en toute chose le comportement juste).
  • Pour achever le tableau, mentionnons une pratique courante du bouddhisme qui permet à l’éveillé (celui qui a atteint le nirvana) de différer l’accès à l’état de Bouddha pour se consacrer à l’aide des souffrants : c’est le bodhisattva.

Le bouddhisme était né.
Jusqu'à sa mort, 45 années plus tard, il n'eut de cesse d'enseigner sa découverte et les moyens de parvenir à l'éveil.
« Tu ne dois pas prendre mes mots juste pour mes mots, mais tu dois être comme le forgeron qui brûle la matière pour en faire de l'or », disait-il à ceux qui lui demandaient de les guider.
De multiples documents confirment cette histoire qui n’est donc apparemment pas une totale légende.
Au fil des siècles, son enseignement chemina en Asie et se partagea en trois grandes tendances :

  • Le bouddhisme indien (entièrement disparu d’Inde aujourd’hui) ;
  • Le bouddhisme tibétain (dit lamaïsme) ;
  • Le bouddhisme japonais (dit zen).

Cependant, cette classification, couramment admise, est par trop simplificatrice car, bien que l'on discerne un fond commun, le bouddhisme présente des caractères spécifiques dans chacun des pays où il s'est implanté. En Chine, par exemple, premier pays d'accueil du bouddhisme primordial, le syncrétisme avec le taoïsme et le confucianisme l'a profondément transformé et les interdits du pouvoir en place (en dernier lieu le régime communiste de Mao) l'ont décapité à plusieurs reprises. Certes, il a ressuscité, mais largement aménagé et surtout sous la forme du bouddhisme chan qui deviendra le zen au Japon.

Notre discours met donc en opposition :

  • Des religions dont les textes et les rites sont d’une extrême rigidité (christianisme, islam, judaïsme, etc.) ; cela explique sans doute leur incapacité relative à s’adapter à la fulgurante évolution du monde moderne.
  • Le zen, dont l’émancipation vis-à-vis des dogmes et sa liberté de langage semblent sans limites, et ses rites infiniment plus souples que dans toute autre pratique religieuse.

Ces caractéristiques lui ont permis de s’implanter un peu partout en Occident soit en complément d’une autre religion soit comme substitut. De nombreux athées ont d’ailleurs été conquis par un message dont la teneur ne ressemble en rien à un prêche religieux. Il s’agit d’un pur discours humaniste dont les rites semblent marginaux en regard de sa philosophie.

Suivons donc l’étonnante trajectoire de l’enseignement du Bouddha et ses prolongements. Tentons de cerner l’influence du zen sur notre monde occidental et, en particulier, sur les adeptes d’arts martiaux japonais que nous sommes (puisque, historiquement, ils sont étroitement liés).

 

Découverte du bouddhisme

Connu en Occident dès la Renaissance, grâce aux missionnaires chrétiens, le bouddhisme ne sera véritablement étudié en Europe qu'à partir du début du 19e siècle. Malheureusement, une interprétation partiale et hâtive du bouddhisme par de nombreux philosophes occidentaux et des amalgames, opérés notamment par les tenants de la Théosophie, ont durablement installé en Europe une vision fausse ou négative de l'enseignement bouddhiste.
Les orientalistes ont assemblé assez vite les diverses pièces (mongoles, chinoises, indiennes, tibétaines) de ce puzzle culturel. L'émergence d'un tel continent, jusqu'alors inconnu, commence par surprendre et par inquiéter. La plupart des philosophes allemands et français du 19e siècle trouvent en effet dans le bouddhisme matière à épouvante. Ils y voient une religion où « l'homme doit se faire néant » (Hegel). Cette « volonté de destruction », ce « culte du néant » (Victor Cousin), célébré par une « église nihiliste » (Renan), constituent une menace pour l'ordre établi. Dans l'imaginaire philosophique européen, le bouddhisme représente d'abord la négation de la vie, la destruction de soi. Schopenhauer et Nietzsche n’ont pas compris ce qu'ils avaient sous les yeux. Ils ne virent dans le bouddhisme qu’un danger à combattre.
Ce n'est qu'au 20e siècle que les Occidentaux auront réellement accès à l'enseignement traditionnel et authentique. Cette évolution est due à la multiplication des contacts personnels entre des enseignants ou des spécialistes orientaux et des Occidentaux qui se rendirent en Asie (notamment Alexandra David-Neel, la première femme occidentale à entrer au Tibet). Dès le milieu du 20e siècle, un certain nombre d'ouvrages permettent aussi au grand public d'avoir un accès plus sûr à l'enseignement de certaines écoles, notamment le zen, avec la parution en langue anglaise des Essais sur le bouddhisme zen de D.T. Suzuki.
à partir des années 60, les contacts se multiplient. Les Occidentaux sont de plus en plus nombreux à se rendre en Asie (surtout au Japon et au Népal) et des enseignants bouddhistes qualifiés s'installent en Occident (États-unis et Europe). Les ouvrages de présentation du bouddhisme en langue occidentale deviennent plus nombreux. Ils sont l'œuvre aussi bien d'enseignants orientaux que d'Occidentaux, notamment des moines chrétiens.
Ce contact direct de quelques pionniers et la diffusion de leurs ouvrages auprès d’un public de plus en plus large ont largement favorisé la création de centres d'enseignement en Europe à partir des années 70. Deux grandes écoles bouddhistes bénéficieront surtout de cette implantation : le bouddhisme vajrayâna, tibétain, et le bouddhisme zen, japonais et vietnamien. L'intérêt qu'elles suscitent auprès des Européens est largement lié à la personnalité de trois maîtres : le Tibétain Kalou Rinpoché, le Japonais Taisen Deshimaru et le Vietnamien Thich Nhat Hanh.
On ne peut sous-estimer l'importance de la situation politique en Asie sur ce phénomène d'introduction du bouddhisme en Occident. Ainsi la curiosité éveillée par le bouddhisme zen est-elle due en partie à la fascination qu'exerça le Japon, vaincu en 1945, sur l'Occident et, en particulier les États-unis. L'invasion du Tibet par les Chinois, en 1959, a notablement attiré l'attention des Occidentaux sur la personnalité du Dalaï-lama qui, comme le pape catholique, est aussi un chef d’État. La guerre d'Indochine puis la guerre du Vietnam ont joué un rôle évident dans l'installation, notamment en France, d'importantes communautés d'exilés du Sud-est asiatique.

 

Le bouddhisme japonais

Issu de l'Inde puis propagé en Chine, le bouddhisme fut introduit au Japon au 6e siècle. Dès cette époque, Nara qui était alors la capitale du Japon, devint le centre des sectes bouddhiques scolastiques.
Au 9e siècle, après que le bouddhisme fût devenu religion d’État, deux sectes s’en partagèrent l'enseignement. L'une ésotérique (Shingon) dont le centre spirituel était au mont Kôya, l'autre exotérique (Tendai) qui avait son centre spirituel au mont Hiei.
Ces deux sectes étaient très puissantes mais, au fil du temps, leur évolution forma une sorte de bouddhisme qui visait essentiellement aux jouissances terrestres. Les prières n'avaient qu'un but bénéfique ou de conjuration des mauvais sorts. Le clergé n'était ouvert qu'aux classes nobles et inaccessible aux roturiers.
Durant la deuxième moitié du 12e siècle, la lutte entre les deux clans des Taira et des Minamoto, en mettant le japon à feu et à sang, ouvrait l'époque des gouvernements militaires (shogunat) qui durant sept siècles remplacèrent le pouvoir détenu par les nobles.
Au milieu de ce chaos, où la mort était omniprésente, le bouddhisme, qui déployait beaucoup de fastes, était devenu routinier. Ayant perdu toute force créatrice, il se montrait incapable d'apporter le soutien personnel et existentiel que recherchaient les témoins de cette époque troublée.
C'est pendant l'ère Kamakura (1185/1333) que s'élaborèrent trois nouvelles formes de bouddhisme qui furent, dès lors, au centre de la religiosité japonaise :

    L'école de la Terre Pure, essentiellement basée sur l'invocation du Bouddha Amida,
  • L'école de Nichiren, s'appuyant sur le sutra (prière) du Lotus de la Bonne Loi,
  • Le zen, qui fait du zazen (s’asseoir en silence), la quintessence de toutes les théories du bouddhisme et qui professe l'accès direct, voire soudain, à la nature de Bouddha qui est dans l'esprit de chaque individu.

Très vite, le zen se heurte à l'opposition des autres sectes, qui vont jusqu'à incendier ses sanctuaires, mais il recueille tout de suite la faveur des samouraïs. L'absence de dogme, l'ascèse physique, la discipline mentale prônées par le zen répondent aux aspirations de la classe guerrière qui trouve en lui un moyen de pouvoir affronter la crainte de la mort. Il provoque l'enthousiasme des guerriers, qui deviennent ses plus fervents adeptes après avoir constaté l’énorme apport du zen en terme d’efficacité de l’art martial. Le bénéfice est d’ailleurs si flagrant qu’il est immédiatement perceptible par le profane : le samouraï illuminé domine outrageusement celui qui ignore le zen. Et ce sera grâce à l'appui des seigneurs du Japon féodal (les employeurs des samouraïs) que le zen va se développer pour connaître son apogée aux 14e et 15e siècles.

 

Le bouddhisme zen

Selon la tradition (la plupart des historiens modernes n’adhèrent plus à cette théorie), c'est au 6e siècle, avec le voyage de Bodhidharma d'Inde en Chine que le bouddhisme a atteint l'Orient (la réalité de ce voyage est cependant incontestable). Et ce n'est qu'au 12e siècle, comme nous l’avons signalé au précédent chapitre, soit six cents ans plus tard, qu'il a gagné le Japon.
C'est le moine japonais Eisai (1141/1215) qui rapporta de Chine les enseignements de la secte Lin-Tsi du bouddhisme chan et qui fonda la première école zen japonaise, l'école Rinsai.
Quelques années plus tard, Dogen (1200/1253), un adolescent très éprouvé par la perte de ses parents, se retira de la société et vint se réfugier au mont Hiei. Déçu par l'enseignement bouddhiste scolastique traditionnel, il se tourna vers Eisai dont il devint le disciple. Par la suite il fit lui aussi un séjour de plusieurs années en Chine et, de retour au Japon, fonda l'école Sôtô.
Une troisième école, issue des enseignements de la secte chan Houang-po, verra le jour quelques siècles plus tard, l'école Obaku fondée par Tetsugen (1630/1682).
La différence entre ces trois écoles ne vient pas de la différence des doctrines, mais de celle des caractères personnels de leurs fondateurs et des avancées proposées par leurs successeurs.
Dogen est certainement le plus grand et le plus profond philosophe parmi les bouddhistes zen chinois et japonais. Il a montré l'importance des tâches quotidiennes les plus simples dans la pratique du zen (cette pratique se nomme kufu) et est considéré comme le père du thé dont il serait l'importateur au Japon.
Hakuin (1685/1768), qui fut un des plus grands maîtres de l'école Rinsai, sut parfaire la technique des koan (énigmes très difficiles à résoudre). De nombreux maîtres contemporains s'appuient encore sur cette méthode.
Tetsugen, à la différence des autres dont la pensée reflète le caractère personnel, a utilisé les expressions traditionnelles du bouddhisme indien. Il fut admiré et vénéré pour avoir édité au Japon la première collection complète des livres bouddhiques.
Le zen d'aujourd'hui est donc l'aboutissement de ces diverses expériences spirituelles. Au Japon, la tradition zen est toujours très vivace dans les temples et les monastères comme dans les foyers où hommes et femmes de toute condition pratiquent activement le zazen qui est la discipline de base du zen.

 

Les principes du zen

Selon les érudits, le zen n'est pas une religion. C'est plutôt une sorte de philosophie, une manière d'être et de penser. Parler des principes du zen est quelque peu abusif. Le zen est d'abord l'exercice d'une pratique, zazen, et ne souffre, d'après les maîtres zen, aucune soumission à des textes ou à des doctrines.
Zazen signifie s’asseoir en silence.
Toute l'essence du zen est là, il n'y a rien de plus à savoir. Dans sa simplicité, voici la terrible méthode d'éducation du zen.
Ajoutons mushotoku qui est le véritable esprit du zen, détaché du moindre désir de bénéfice ; ne rien attendre, ne pas chercher à obtenir quoi que ce soit.
Et troisième précepte : ne pas faire de discrimination. Les paroles, les pensées et les actes sont tous à mettre sur le même plan, ont la même importance et méritent autant d'attention. Le plus humble détail est à considérer comme capital. Un grand maître du zen ne disait-il pas : « Lorsque vous faites quelque chose, faites-le comme si votre vie en dépendait. » S’il est une caractéristique particulièrement frappante de l’attitude du moine zen, c’est son application à réaliser chaque chose, aussi futile soit-elle, à la perfection, en y consacrant la totalité de son être (kufu). Cette pratique est considérée comme équivalente et aussi efficace que le zazen. Kufu fut la première pratique zen récupérée avec enthousiasme par les samouraïs, bien avant zazen, car la vie du samouraï était effectivement menacée en permanence. Or, kufu, a placé le samouraï dans un état de vigilance constant. Il devint quasiment impossible de le surprendre.

Avec un peu de pratique, nous parviendrons à la non-pensée, mushin, et un jour peut être à mushin-no-shin, la pensée qui est au-delà de la pensée. Mais ne nous faisons pas trop d'illusions, car les illusions sont omniprésentes et c’est justement l’objectif du zen d'en sortir.
C'est lorsque nous aurons renoncé à tout et qu'il ne restera que le vide que nous parviendrons à kensho, l'illumination transitoire, puis au satori, c'est-à-dire l'éveil permanent qui nous installera dans le nirvana.
Quant à Bouddha, il n'est pas une divinité dans l'esprit des bouddhistes zen, mais seulement le modèle des qualités humaines nécessaires à l'atteinte du satori et à l'émergence du Bouddha qui est en chacun de nous.

Dans notre monde de recherche effrénée du profit, la difficulté du zen est donc là : comment débuter une pratique si l’on ne doit rien en attendre ? Pure rhétorique rétorquera le lettré puisque le but est l’illumination. Mais notre lettré va se heurter à un sérieux problème : s’il cherche l’illumination, il ne trouvera rien. Hormis les éveillés, personne ne sait à quoi elle ressemble. Comment reconnaîtra-t-il un visage qu’il n’a jamais vu ? « Alors, comment les éveillés ont-ils procédé ? » répliquera-t-il. La réponse à cette interrogation est simple : l’illumination nous tombe dessus quand nous sommes prêt à la recevoir or, nous venons de l’expliquer, elle survient quand nous avons renoncé à toutes les tentations, y compris le désir d’obtenir l’illumination. Mais on ne peut pas savoir quand : demain, dans un an, dix, jamais ? Dogen écrit dans le Shobogenzo :
« L’illusion consiste à poser l’ego et à agir à travers lui sur les objets. L’illumination, au contraire, consiste à laisser les choses agir sur vous et vous illuminer… »
L’illumination est donc un phénomène purement passif qui survient quand l’ego est mis en veilleuse.
Certains pensent pourtant deviner la forme de cette illumination et les moyens de l’obtenir (ou plutôt croient ce qu’un gourou leur raconte), se lancent dans l’aventure et c’est ainsi qu'ils se retrouvent piégés, manipulés et souvent exploités.

Ainsi la réalité pénètre difficilement l’esprit d’un homme classique. Sa perception, déformée par son ego (auberge espagnole de tous les affects et conditionnements), ne lui permet pas de saisir l’essence de ce qu’il observe ; l’illusion s’installe. A contrario, l’éveillé s’imprègne réellement de l’objet de son observation, pas selon un point de vue, mais dans une perception globale de tous ses attributs : rien ne lui échappe. Il est fondamentalement omniscient ; sa limite proviendra du niveau de ses connaissances théoriques pures, jamais de sa psychologie, de sa capacité à raisonner ou d’une erreur d’appréciation de la réalité profonde de l’objet. Or, un manque de savoir n’est jamais un véritable handicap (sauf pour les examens et concours universitaires). La seule connaissance technique indispensable est l’ensemble des méthodes qui permettent de trouver rapidement l’information utile et exacte à l’instant où elle est nécessaire.
La grande majorité vit donc dans la confusion et l’illusion. Mais chacun est persuadé d’avoir la réalité devant les yeux. Malheureusement, seuls les éveillés connaissent la vérité, mais ils sont en très petit nombre. On pourrait fort bien s’accommoder de cette situation, mais il faut bien en convenir, là tous sont d’accord, le monde tourne mal ou, pour le moins, il pourrait tourner mieux. Cependant, la plupart des gens pensent qu’ils n’y peuvent rien, que les malheurs du monde sont les conséquences des décisions absurdes de quelques hauts personnages influents (politiques, financiers, mafieux, etc.) Seuls les éveillés savent que nos malheurs sont la conséquence de la cécité mentale dans laquelle vit la quasi-totalité des hommes. Si tout le monde voyait clair, la plupart des calamités humaines disparaîtraient.
Le zen n’est pas autre chose qu’une tentative des éveillés de rendre lucide le plus grand nombre afin de sortir de l’éternelle répétition des erreurs humaines. La seule question pertinente est de savoir si cette méthode est la bonne ; nous en débattrons plus avant par la suite.

 

La pratique du zen

Pour pratiquer le zen, il faut en passer par zazen. Il s'agit simplement de s'asseoir, mais pas dans n'importe quelle position. La position idéale est celle du lotus, chère aux pratiquants du yoga.
Le dos doit être droit (c'est essentiel), la respiration contrôlée et l'esprit porté au-delà de la pensée. Si l'on en croit Dogen, on doit être habité par un sentiment de dignité et de grandeur.
Soulignons que les termes zen en japonais, chan en chinois, dhyana en sanscrit contiennent deus sèmes : action et centre Quant français méditation, il est formé de milieu (médius) et action. étymologiquement tous ces mots ont la même signification : agir centré, trouver le juste comportement, centrer son esprit sur soi, une idée, un objet ou le néant. En l’absence de sujet de méditation, l'esprit s’attachera à se vider de toute substance, de toute perturbation en dépit d'éventuelles sollicitations internes ou sensorielles. Cela signifie que, sauf recherche particulière, la plupart des séances de méditation s’orienteront vers l’arrêt total de toute activité psychique, cognitive ou émotionnelle. Cet état de calme absolu (ataraxie) doit permettre une vision nette des tréfonds de notre être. Comme ces lacs volcaniques dont on peut admirer les beautés abyssales quand la surface est calme.
Les séances ne doivent pas durer plus d'une heure d'affilée et sont entrecoupées d'une marche lente, le kin-hin, rythmée par la respiration. Elle est destinée à détendre le corps car le maintien prolongé de la position zazen est douloureux pour les jambes. Toutefois, il faut veiller à ne pas perturber la quiétude de l'esprit. Certaines écoles ont abandonné cette méditation dynamique.
La méthode des koan consiste à essayer de résoudre une énigme insoluble par le raisonnement habituel du genre : « Quel était votre vrai visage avant la naissance de vos parents ? » Seule l’école Rinsai utilise régulièrement les koan, mais les différences de pratiques sont surtout inhérentes au maître.
Périodiquement les plus grands maîtres organisent des sesshin, sortes de séminaires de pratique intensive du zazen.
Pour zazen, on s'assied sur le zafu, un petit coussin épais et dur qui permet de redresser la colonne vertébrale et, en gardant les genoux en contact avec le sol, de faciliter l'équilibre.
Ceux qui ont du mal à tenir la position du lotus peuvent adopter d'autres positions, tout aussi correctes, comme seiza (s’asseoir droit). L'essentiel est d'éliminer toutes les tensions, de se concentrer sur sa respiration et de ne pas se fixer sur une pensée, y compris celle de vouloir abandonner toute pensée.

 

Influence de la philosophie zen

Peu à peu, le zen a pénétré tous les domaines de la culture japonaise et y a imprimé son sceau. La zone d'influence du zen englobe la religion, la philosophie, l'éthique, le protocole, le théâtre No, la cérémonie du thé (cha-no-yu), l'arrangement floral (ikebana), la littérature, la calligraphie, la peinture, l'architecture, le jardinage, la technologie, les arts martiaux (budo), etc.
Tous ces aspects de la culture ont en commun sept caractères qui sont : l'asymétrie, la simplicité, l'austérité, le naturel, la subtilité, la liberté, la sérénité.

  • L'asymétrie : on ne voit pas la beauté dans la régularité, la perfection et l'exactitude mais au contraire dans la forme exprimée après avoir délaissé ces aspects, après qu'ils aient été en quelque sorte rompus. Tel est l'intérêt de la ligne brisée, du caractère cursif, de la déformation ou de l'irrégularité.
  • La simplicité : elle désigne un état dépourvu de la lourdeur de ce qui est trop élaboré, trop construit, trop complexe.
  • L'austérité correspond aux mots japonais takeru (croître), fukeru (vieillir), kareru (se dessécher) et sabiru (se patiner). C'est la beauté qui apparaît lorsque le temps a fait son effet et a enlevé à l'objet tous ses attributs de jeunesse et que seul reste ce qui en constitue l'essence.
  • Le naturel : c'est l'absence de contrainte, la spontanéité, l'impulsion créatrice d'un instant unique dépourvu de tout artifice mais sans naïveté.
  • La subtilité profonde : c'est l'exploration tranquille de l'obscurité insondable qui illustre l'état sans fond du zen.
  • La liberté absolue : vivre sans condition, sans attachement, sans obstacle.
  • La sérénité : état sans bruit et sans agitation, calme intérieur, tranquillité de tous les instants que rien ni personne ne peut perturber.

Ces sept caractères sont inséparables, aucun n'existe isolément, chacun doit contenir les six autres. Telle est l'originalité des arts du zen.
On sait que les artistes zen méditent avant d’entamer le geste purement artistique. On raconte que certaines méditations préalables ont pu durer plusieurs années. Ainsi le peintre qui souhaite dessiner un bambou va se laisser imprégner par le bambou jusqu’à en avoir saisi la réalité profonde. Le zen traduit cela dans l’expression : l’artiste est le bambou. La réalisation technique de l’œuvre n’est alors pas conduite par l’artiste mais par le bambou lui-même.

 

Le zen aujourd’hui

« Ceux qui jugent le zen de l'extérieur, sans l'avoir pratiqué, ont tendance à croire qu'il s'agit d'une secte du bouddhisme remise à l'honneur depuis peu par l'Occident, comme il en existe tant d'autres. » (Taisen Deshimaru.)
Pour beaucoup, hors du bouddhisme il n'y a pas de zen possible. C'est une opinion souvent exprimée par les intégristes du zen. De la même façon que les intégristes chrétiens d'autrefois disaient « Hors de l'église point de salut ».
Certes le zen s'est développé en milieu bouddhiste, car c'était la religion dominante de l'époque. Mais dès le début, les maîtres du zen, et en particulier Dogen, disaient avec force que ceux qui classent le zen parmi les sectes du bouddhisme sont dans l'erreur la plus profonde.

Beaucoup de sectes (certaines invoquent des croyances ésotériques, voire totalement loufoques, d’autres s’appuient sur des religions existantes) fleurissent un peu partout et l'actualité nous relate périodiquement leurs abus. Il y a celles qui connaissent une fin tragique, celles qui sont de véritables entreprises de dépersonnalisation et celles dont les méthodes totalitaires s'apparentent aux techniques de lavage de cerveau. La plupart d'entre elles entraînent l'aliénation totale des malheureux qui leur ont fait confiance, prônent le culte de la personnalité et leurs gourous ont surtout pour but l'enrichissement personnel.
Le vrai zen n'endoctrine personne, car il n'a pas de doctrine. Le zen n'enrichit personne, car il se réclame de la pauvreté (mushotoku : esprit de non-profit). Le zen cherche seulement à faire découvrir à chacun sa véritable personnalité profonde dans l'unité du corps et de l'esprit et dans l'harmonie universelle.
Le zen n'est pas sectaire, il est ouvert à toutes les démarches spirituelles. Il peut donc se pratiquer, sans contradiction, avec toutes les religions, toutes les philosophies. Il enseigne essentiellement une posture du corps toute simple, une respiration très naturelle et la recherche du calme psychologique.

À notre époque trépidante où la plupart des individus sont conditionnés et dirigés par l'envie de posséder, le zen apprend comment s'asseoir sans esprit de profit, sans recherche du moindre avantage.
Abandonner son ego et son incessant bavardage, lâcher prise, abandonner sa personnalité apparente pour retrouver son identité profonde, uni à l'esprit de l'univers.
S'asseoir, simplement s'asseoir,  c'est tout ! Mais quel programme !
Et comment ne pas s’apercevoir, comme l’ont fait en leur temps les samouraïs, de la complémentarité du zen et des arts martiaux ?

 

Zen et art martial

L’art martial réside dans les maîtrises conjointes d’une technique (le corps y est forcément associé) et de l’esprit. Qui maîtrise la technique est un expert. Qui maîtrise l’esprit est un sage. Qui maîtrise les deux est un maître dans son sens le plus noble.
À la vérité ces derniers sont rares. Sensei se traduit plutôt par professeur ; le sens noble de maître se dit O sensei. C’est ainsi qu’on nommait Funakoshi. Ce fut le seul karatéka à porter ce titre ; sorte de respect pour celui qui est à l’origine de l’expansion du karaté hors d’Okinawa. D’autres auraient mérité cette distinction. Combien ? Je ne saurais dire, mais depuis le début du 20e siècle pas plus d’une centaine (tous pays confondus) et je crains d’être un peu large.
Cela étant, il existe des experts dont la progression spirituelle, bien que n’ayant pas encore abouti, est fort avancée. Pour qu’un sensei soit intéressant, il suffit qu’il soit sur la voie. À nous de placer nos pas dans leurs traces pour cheminer avec eux. Attention, il existe des experts, parfois de renom, qui ne feront jamais le moindre pas sur la voie. Parmi eux, la plupart sont honnêtes, ne racontent pas de sornettes et se contentent d'afficher leur expertise technique, mais quelques-uns, j’en connais, prétendent nager dans la félicité du nirvana. Ils sont pitoyables mais dangereux.
Les amateurs de performance pure et de compétition n’auront donc aucun mal à choisir parmi la multitude d’excellents experts prêts à offrir leurs services. Mais si notre objectif associe la maîtrise du mental à la progression technique soyons circonspect et avançons prudemment, sans hâte, pour sélectionner celui qui deviendra notre guide. Cependant, avoir un guide ne signifie pas que nous nous laissions mener sans réfléchir. Pour qu’un apprentissage soit réel et profond, il doit être l’émanation de notre propre volonté, de notre travail. Le rôle du maître doit se limiter à indiquer une direction et à éviter les embûches afin de former des êtres libres. C’est l’exact opposé du gourou.

Nous devons donc penser à cultiver harmonieusement l’esprit (shin), la technique (ghi) et le corps (tai).
Toutefois, ne nous laissons pas piéger par cette facilité langagière car corps, esprit et technique ne sont jamais totalement indépendants. L’entraînement portant sur chacun de ces trois domaines devra en conséquence s’opérer dans une symbiose savamment dosée. Notre vie moderne et trépidante, ses contraintes, ses absurdes exigences ont terriblement entamé l’harmonieux fonctionnement de notre corps-esprit, mais nous ne sommes pas pour autant devenus des purs robots (pas encore !) Certes, dans notre grande majorité, nous sommes perturbés ; aussi avons-nous besoin de retrouver un équilibre. Mais ce n’est pas, en général, une reconstruction complète de l’individu qui est nécessaire ; juste prodiguer les soins nécessaires au rétablissement d’une harmonie fonctionnelle du corps-esprit. Pour cela, il nous faut :

  • Une gymnastique pour redonner au corps toute sa souplesse, sa puissance, son aisance, sa sensibilité ;
  • Quelques exercices pour permettre à l’esprit son heureux épanouissement (méditation, zazen, kin-hin, koan ou techniques apparentées et, bien sûr, culture générale) ;
  • L’acquisition d’un art martial pour conférer l’indispensable quiétude ;
  • La construction de très nombreuses passerelles entre ces différents apprentissages pour que chacun ressente au fond de soi (dans le hara) l’unité qui fait de l’individu un être total. Faute de quoi nous produirons des actes parcellaires, inachevés, aurons des pensées tronquées, erronées, vivrons dans l’angoisse de l’incompréhension et serons incapables de coordonner un projet global d'accomplissement de l'être.

Appliquer ce programme est donc bien s’orienter vers la quintessence shin ghi tai.
On a vu comment l’artiste s’imprègne de l’objet de son étude jusqu’à devenir cet objet. L’artiste martial ne fait pas exception, mais on peut séparer l’analyse en fonction de deux situations classiques :

  • Imaginons l’entraînement d'iaido (art de dégainer le sabre : katana en japonais) d’un maître : le spectateur voit simplement un homme vêtu d’un hakama (pantalon ample traditionnel) qui manipule un katana avec une certaine dextérité. Cependant le geste doit provenir d’une profonde unité : unité du corps et de l’esprit, bien sûr, le maître a dépassé ce stade, mais surtout unité du maître et du sabre. Quand la démonstration est parfaite, le maître est le sabre et, pour le connaisseur, seulement pour lui, cela se ressent.
  • Dans un combat avec un adversaire, l’objet dont le maître a besoin de comprendre l’essence, c’est l’adversaire lui-même. D’où, dans les combats de samouraïs, ces très longues périodes d’observation avant l’attaque décisive pour capter tout ce que l’adversaire cache de profond et d’important. Si le maître devient l’adversaire, comme le peintre devient le bambou, il a gagné. Voilà l’explication de ces combats de samouraïs où, parfois, l’un s’avoue vaincu, car dominé mentalement, alors qu’il n’y a pas eu combat réel. Ou bien, celui qui se sent écrasé par le ki (force mentale) adverse se jette dans une attaque absurde en sachant que l’issue lui sera fatale ; mais l’honneur sera sauf. D’ailleurs dans le cas d’un abandon on aboutira souvent à un seppuku (hara kiri en langage populaire) dans le pur respect du code d’honneur des samouraïs.

La pratique d’un art martial quel qu’il soit, adversaire armé ou non, suit le même scénario : il faut entrer dans les tréfonds de la conscience de l’adversaire. Nous ne pouvons pas le faire volontairement en cherchant à percer sa carapace ; cette démarche active conduite par notre ego qui veut dominer l’adversaire est vouée à l’échec puisque l’ego va automatiquement nous entraîner dans l’illusion. Nous devons installer notre esprit dans l’état mushin ou mieux mushin-no-shin et laisser passivement l’esprit de l’adversaire s’étaler sans limite dans le nôtre. On comprend bien dans cette phase du combat, l’utilité de notre recherche habituelle sur la vacuité de l’esprit : seul un esprit vide peut instantanément s’emplir d’une grande quantité d’informations. Or l’esprit de l’adversaire est énorme ; pour nous permettre de nous en imprégner, il n’y a pas d’autre solution que cette vacuité totale du nôtre. Quand l’adversaire devient transparent, que nous lisons clairement dans sa pensée, l’issue de la confrontation est évidente.

Pour ceux qui ont du mal à concevoir une pratique sans but et sans recherche de bénéfice, puisqu’il s’agit de la démarche fondamentale du zen, nous avons donc maintenant une raison qui peut les pousser vers cette recherche de vacuité de l’esprit. Cependant le travail à effectuer pour arriver à un état mushin et surtout mushin-no-shin est énorme et peut, malgré tout son intérêt, freiner quelques ardeurs. Pour aider les réticents à entreprendre quand même la démarche, ajoutons qu’un esprit vide est, au moins momentanément, un esprit débarrassé de ses conditionnements, de ses a priori et de ses encombrants bavardages. En clair, un tel combattant observe efficacement l’adversaire, prend des décisions adéquates et n’éprouve aucune appréhension. Motivant, non ! De plus vider son esprit quelques secondes ou quelques minutes est à la portée du plus grand nombre après un travail portant sur une durée raisonnable. Alors, si le vrai zen exige mushotoku (l’esprit de non-profit) dans un engagement de très longue durée, il semble possible de démarrer un travail moins ambitieux avec un objectif restreint : juste vider son esprit pendant une minute ou deux. Les outils du zen peuvent parfaitement convenir et nous avons vu que cette vacuité mentale procurait d’indéniables bienfaits. Une fois convaincu d’être sur la bonne voie, on hésitera moins à s’installer dans l’esprit mushotoku pour tenter un parcours intégral de la voie.

Quant à ceux qui trouvent néanmoins tout cela trop ésotérique, à classer dans le tiroir des utopies, je voudrais rappeler que tout combattant sportif, avec l’expérience, arrive à percevoir chez l’adversaire des intentions, des hésitations, des faiblesses dans la concentration et bien d’autres détails. Sa méthode se construit de façon totalement empirique ; ce que certains nomment avoir du métier. En réalité ces dons d’observation, d’anticipation ont été développés inconsciemment selon le schéma explicatif du zen. Mais le combat de compétition est extrêmement restrictif sur la quantité de paramètres à maîtriser : un seul adversaire, des règles strictes, des techniques répertoriées et connues, aucun risque vital, etc. Si le jeune champion a bien réussi à acquérir quelques aptitudes supra-sensorielles, elles ont une portée limitée au cadre strict de la compétition. Finalement, nous ne sommes pas du tout dans l’utopie. Le zen propose simplement d’étendre ce qui a été possible dans un domaine restreint à l’intégralité du système relationnel humain ; que la perception de l’extérieur à soi, objet, animal, homme ou processus soit totale et permanente.

Cependant, il faut être fort circonspect envers les mots et ne pas se gargariser de discours oiseux. Seule l’expérience directe nous fait progresser dans la connaissance de soi. Le mot n’est pas la chose, le discours n’est pas l’action. Penchons-nous maintenant sur les koan qui sont justement des outils destinés à démontrer l’illusion véhiculée par la parole. Ils peuvent, notamment, clouer le bec d’un ego trop bavard.

 

Le koan

Le koan, courte phrase ou brève anecdote, est, avec la posture assise, l'un des principaux outils d'enseignement du zen de tradition Rinsai. La tradition Sôtô estime, réticente, qu'il vaut mieux s'en tenir à zazen, le koan risquant de se pervertir en un jeu de l'esprit, mais elle ne l’a pas totalement banni.

Le koan (traduction littérale : écrit public, qui fait loi), dans sa forme pure, n'est pas une devinette, ni un mot d'esprit, déjà du simple fait de sa transmission de maître à disciple. Il ne s'agit pas de répéter quelque obscurité, de triturer une énigme, mais de travailler avec un paradoxe de sagesse bientôt millénaire, pour en faire jaillir une évidence inaccessible à la seule intelligence.
La plupart des koan ont été compilés aux 12e et 13e siècles de notre ère. Il en existe plus de mille. Ce sont les témoins de plusieurs siècles de transmission du zen en Chine et au Japon. Un certain nombre de koan ont été commentés. Mais, attention ! le commentaire ne fait pas comprendre le koan : il en ouvre la voie. C'est à chacun de comprendre, de vivre le koan.

Voici sans doute le plus fameux koan : « Quel est le son d'un applaudissement fait d'une seule main ? »
Mais le koan de base pour les nouveaux pratiquants est habituellement : « Le chien est-il de la nature de Bouddha ? »
Une des meilleures réponses (elle n’est pas unique) est : mu, qui signifie vide ou non. Mais le vide n’est pas rien aussi ce non n’est-il pas un non absolu, plutôt un non, mais… Pour le dire un peu rapidement ou dans un de ces états particuliers de la conscience (mushin, mushin-no-shin), mu c'est à la fois oui et non, un au-delà du oui et du non. De plus, le kanji mu est prononcé wu dans sa phonétique chinoise. Or wu, c’est un aboiement. Et quelle meilleure position pour comprendre une chose que de se mettre à la place de cette chose ? L’interrogation sur la bouddhéité du chien trouve-t-elle donc une de ses plus subtiles réponses dans un aboiement qui ne signifie ni oui ni non.
Il s'agit d'expérimenter, de façon simple, l'au-delà de l'affirmation et de la négation, l'au-delà de la contradiction, et, en ce sens, de dépasser la dualité du langage ordinaire. C'est là, on l'a reconnu, tout le génie de la pensée bouddhique, qui, sans cesse, tente d'aller au-delà de la dualité, que ce soit entre sujet et objet, entre connaissant et connu, entre moi et autrui, entre immanent et transcendant, entre relatif et absolu.

Le koan est le plus souvent une énigme dont les termes paradoxaux et incompréhensibles sont inaccessibles au raisonnement classique ou un court dialogue entre le maître et le disciple tout autant sibyllin (mondo ; mais nous utiliserons le terme koan pour simplifier le discours). L’obligation de sortir des schémas de pensée traditionnels est le préalable indispensable à l’illumination (phénomène transitoire) et à l’éveil (état de conscience du sage ou du Bouddha).
Un koan relate l’anecdote où un nouveau disciple parvient à un monastère pour y recevoir un enseignement. Le maître Joshu demande : « As-tu déjeuné ? » Le disciple répond : « Oui ! » ... « Alors, lave ton bol ! »
Le koan de Bashô ne semble guère plus explicite. À un moine qui lui demande ce qu’est le zen, il répond : « Si tu possèdes un bâton, je te donne un bâton, si tu ne possèdes pas de bâton, je t’enlève ce bâton ! »
Parfois même les koan prennent une forme gestuelle... Un disciple demande au maître ce qu’est l’illumination... Le maître retire sa sandale et assène, avec celle-ci, une claque retentissante au disciple en hurlant : « C’est cela ! »

Nos réflexions, nos raisonnements, nos formulations s’inscrivent dans des formes conventionnelles, éprouvées mais sclérosantes. En bref, nos méthodologies, la conduite de nos idées et de nos discours, que nous avons affublés de déguisements scientifiques, littéraires ou techniques, sont, quoi que nous en pensions, emprunts de routines, de conditionnements et de banalités. Ces cheminements parfaitement balisés nous confinent, en dépit de nos dénégations, dans une vie morne et sans relief, dénuée de transcendance, car l’esprit, encombré de parasites ne permet pas l’échappée salvatrice.
La liste est longue des découvertes scientifiques majeures tout à fait fortuites en des instants et des lieux incongrus : en montant dans l’autobus, dans un effort de défécation, en voyant chuter une pomme lors d’une sieste, etc. Donc à un instant où l’esprit est muet, déconnecté, en repos.
Tout étudiant sait que la résolution d’un problème mal compris peut arriver au blocage absolu, la pensée s’engageant dans un fonctionnement en boucle forcément stérile, alors qu’une perturbation, une diversion peuvent tout relancer en brisant l’a priori erroné à l’origine de cette agitation intellectuelle improductive. L’évidence surgit le plus souvent dans l’oubli, le rejet, l’abandon, le vide, quand notre ego, nos affects et nos conditionnements cessent d’imposer leur diktat.
Les mots, la parole sont truffés d'idées préconçues créatrices d’illusion. De nombreux conditionnements s’expriment dans nos paroles.
L’intérêt des koan est de mettre en évidence l’illusion créée par le mot et d’utiliser ce dernier selon des modalités inusuelles et pourtant fonctionnelles (la conversation de deux maîtres zen nous est incompréhensible, mais eux s’entendent fort bien). L’art du koan repose justement sur sa présentation apparemment absurde qui interdit d’utiliser le raisonnement et les mots dans leur simple rapport de signifiant à signifié. Il oblige à explorer d’autres voies, donc à sortir des habitudes, conditionnements et a priori.

Le koan, avec la méditation, est donc un outil de compréhension. Le raisonnement aussi, mais ils ne procèdent pas des mêmes principes fondamentaux. Pour réparer un robinet qui fuit ou une panne de courant, un peu de logique sera utile. Pour se débarrasser des angoisses existentielles, des travers de l'ego et des troubles émotionnels, mokuso et koan seront sûrement plus adaptés. Employons les bons outils.
Un test psychotechnique utilisé par les recruteurs propose d’effectuer un travail, généralement manuel, pour lequel on ne fournit pas les outils normalement requis. Certains, mentalement paralysés, abandonneront l’ouvrage, d’autres, plus dégourdis, se lanceront dans des bricolages hasardeux, quelques-uns inventeront des outils avec les moyens du bord, trouveront des solutions palliatives, bref, accompliront correctement la tâche malgré les handicaps.
Plus que dans les outils, la solution est dans la tête. Pour ceux qui ne sont pas tombés dans le chaudron de potion magique pendant l’enfance, c’est parfois au prix d’une lourde transformation du psychisme : une grande claque à l'ego et un grand coup de pied dans la fourmilière des conditionnements.

 

La difficile métamorphose

Nous sommes conditionnés quand nos réactions sont prévisibles. Or tous ceux qui ont en charge de diriger des groupes sociaux trouvent un grand intérêt à disposer de ce pouvoir prédictif. Comme ces dirigeants sont nombreux (politiciens, employeurs, publicitaires, écrivains, cinéastes, journalistes, syndicalistes, chefs religieux, dirigeants associatifs, enseignants, gourous, chefs de bande, etc.) et disposent déjà de lourds moyens de pression, il leur est facile de nous manipuler à leur guise.
Bien sûr, le discernement est crucial et la plus grande prudence s’impose pour juger de ce qu’il convient de nommer conditionnement : l’éducation, par certains aspects, peut ressembler à un conditionnement. Cependant, le fait d’apprendre les mathématiques ne peut pas s’assimiler à un conditionnement. Différencions bien la connaissance, qu'il est toujours bon de soumettre au doute cartésien, à inscrire dans la colonne avantages, des conditionnements, croyances, a priori et idées préconçues à consigner sous la rubrique handicaps.
Si les leaders aiment les moutons dociles, l’individu gagnera toujours à s’émanciper. Mais tous les conditionnements, qui s'apparentent parfois à de la manipulation mentale, ne proviennent pas d’une volonté extérieure de domination. Notre culture, nos mœurs, nos traditions, notre famille, notre nationalité, notre ethnie, notre religion, notre profession ne manquent pas de nous en greffer leur lot ; tout cela pèse lourd.
La liberté que nous inscrivons au fronton de toutes nos institutions est un rêve idéaliste, mais nous sentons intuitivement qu’y parvenir serait une immense victoire. Un véritable combat doit donc s’engager, mais l’ampleur de la tâche en rebute plus d’un et, malheureusement, trop nombreux sont ceux qui abdiquent. Parfois à cause de l’incertitude sur la finalité, souvent par peur de s’aventurer dans l’inconnu.
« Peut-être est-il préférable d’être un esclave qui connaît bien sa condition et s’en accommode qu’un homme libre perdu, sans boussole et surtout seul, car il est indiscutable qu’un homme libre est un homme seul ! » Cette pensée est certainement celle qui est exprimée, ou le plus souvent seulement ressentie, chez ceux qui hésitent à franchir le Rubicon et préfèrent suivre docilement le troupeau.

L’éradication de nos conditionnements mène à un état qui se nomme sagesse (dans un précédent article sur la voie, nous avions expliqué les liens entre intelligence, bonheur, sagesse et liberté). Or, le sage ne se contente pas de faire table rase des a priori conventionnels ; il explore de nouvelles potentialités, de nouveaux schèmes, exactement comme ce qui est préconisé dans les koan.
Bien que l’idée soit dérangeante (puisque cette caractéristique n’est finalement qu’un défaut), cet amas de conditionnements constitue l’essentiel de l’ego et se traduit par une personnalité plus ou moins marquée, c'est-à-dire par des traits de caractères invariables. La prise de conscience de la véritable structure de l’ego et de la personnalité, hébergeurs d'une masse phénoménale de conditionnements, s’opère dans l’introspection (mokuso) et dans la douleur (pour ceux qui mènent l’opération à son terme). La vision claire du désordre et des parasites de notre psyché suffit, habituellement, pour enclencher un processus comparable à un reformatage informatique. Ainsi est-il possible de retrouver la virginale fraîcheur d’un esprit vif et pénétrant.
Cependant, le grand chambardement, le salutaire coup de balai sera éludé si la situation n’est pas jugée désespérée. Or, si nous sommes presque tous prêts à reconnaître l’influence néfaste des conditionnements et à admettre en subir un certain nombre, rares sont ceux qui estiment leur niveau de dépendance inquiétant. Et pourtant, que réalisons-nous qui ne soit sous l’emprise d’un quelconque conditionnement ?
Dans nos grandes affaires de cœur, sommes-nous bien sûrs de ne subir aucune influence ? Les sentiments sont-ils à l’abri de toutes les manipulations de notre environnement médiatique, familial, culturel, financier ou même hormonal ? Un insidieux petit lutin nous guide bien trop souvent.
Un petit test assez instructif : quel est votre degré de compréhension des astuces d’un illusionniste ? Vous êtes en extase devant ses tours, sa magie. Vous vous demandez comment ces exploits sont possibles. Explication : vos schémas de pensée sont des stéréotypes absolus ; il sait exactement comment va procéder votre esprit, car tous les spectateurs sont forgés de la même matière. Vous êtes entièrement à sa merci. Il vous manœuvre comme bon lui semble. Malheureusement, si lui cherche à vous amuser, d’autres essayent de vous escroquer.
Cependant, si nous suivons à la lettre cette explication, nous entrons dans une nouvelle illusion. Car ce ne sont pas les autres qui nous manipulent, mais notre propre mécanique psychique ; le grand illusionniste, c’est notre propre esprit.

Bien sûr, les conditionnements ne sont pas tous source d’inconvénients majeurs, sinon la vie serait impossible. Certains peuvent faire gagner du temps : simplification et raccourcissement des temps de décision et d’action (il y a toujours une contrepartie, néanmoins, comme les effets secondaires des médicaments, on peut éventuellement s’en accommoder). Mais d’autres, plus insidieux, conduisent à des approximations ou des erreurs. Quelques-uns sont de véritables bombes à retardement. Dans le meilleur des cas, leur expression ressemble à une symphonie jouée par des instruments désaccordés, sans chef d'orchestre.
Le conditionnement en soi est une maladie, car il empêche l'être d'exprimer ce qu'il est en toute liberté en dépit de l’affirmation péremptoire de chacun toujours prêt à jurer qu’il ne subit aucune influence : c’est la grande illusion. Le monde intérieur de l'individu est un amalgame de tout ce qui lui semble être une adaptation au monde extérieur : solutions empiriques et stéréotypées qu’il partage avec de très nombreux individus.
En effet, tous les individus ont acheté les éléments constitutifs de leur ego dans le même hypermarché de l'aliénation mentale. Seul le contenu des caddies diffère.
Quant au monde extérieur, il n’est lui-même qu’une vision subjective et forcément déformée de la réalité, généralement perçue de façon semblable dans un groupe homogène mais différemment pour chaque groupe :

  • Un musulman et un hindou ont-ils la même perception du monde ?
  • Un homme et une femme ont-ils les mêmes rêves ?
  • Un riche et un pauvre caressent-ils les mêmes désirs ?

En réalité l’individu ne sait pas qui il est réellement, car toute sa vie il véhicule des conditionnements hérités des autres qui ont moulé son esprit selon un modèle conforme à son milieu.
Certains bouddhistes zen croient qu'il faut renoncer aux paroles et ils estiment que plus on comprend et moins on parle, ce que Wumen (13e siècle) traduit dans un poème :

Le langage n’exprime pas les choses
Les discours ne transmettent pas l’esprit
Qui est ballotté par les mots se perd
Qui stagne dans les phrases s’illusionne

La perspective est juste quand on voit le flot de paroles vides qui nous entourent. Mais l'humain est un être parlant. Peut-être faudrait-il plutôt souhaiter que, du choc des paradoxes, jaillisse, dans le silence d'un instant, une lumière, une parole, qui soit tellement vraie que jamais plus elle ne saurait nous quitter.
La méditation, correcte et sincère, devrait nous révéler l’apocalyptique tableau de notre déchéance psychique. Quand on parvient à ce stade, la victoire est pratiquement acquise. Néanmoins, lorsque la méditation ne débouche pas sur un bouleversement psychique, les koan peuvent peut-être constituer un excellent relais pour mettre en lumière l’absence de liberté intérieure et susciter l’envie de bousculer les murs de la prison.

 

Comment aborder les koan

Le koan n’est pas un problème à résoudre dans un temps imparti. C’est une sorte d’énigme irrationnelle que l’on installe dans son esprit et que l’on va laisser mûrir jusqu’à l’apparition de l’évidence. Le raisonnement logique est banni  ; il conduit à des lieux communs ou des impasses. Les purs cartésiens devront bousculer leurs habitudes.
Abordons les mots avec prudence, pensons plutôt à des associations d’idées ou des symboles. Pour rester dans un registre connu, rappelons-nous les figures de rhétorique : métaphores, comparaisons, images... Le koan n’utilise pas nécessairement les mêmes procédés, cependant, à l’instar de ces fleurs de rhétorique, les mots, les constructions grammaticales peuvent prendre des significations particulières et surtout refléter l’esprit du locuteur. Si en français, les mots, les expressions ne sont pas toujours à saisir dans leur sens littéral, dans les koan c’est permanent. Notre esprit doit toujours se situer au-delà du mot.
Sortons des sentiers battus, laissons-nous porter par notre imagination et ne cherchons surtout pas à retrouver un équivalent à nos connaissances antérieures. Le koan doit engendrer l’éclosion spontanée d’une merveilleuse fleur inconnue.

Comme nous l’avons vu, selon l’état de conscience, zanshin, mushin, mushin-no-shin ou kensho (éveil), la perception du monde se transforme dans des proportions insoupçonnables pour le profane. Par conséquent, à ces différents stades de relation au monde vont correspondre des modalités de langage spécifiques. Les koan débutent fréquemment par une question banale à laquelle une réponse classique est possible. Dans ce cas, la question permet au maître de vérifier le niveau d’éveil de son élève. Celui qui répond sur le même registre n’a pas encore progressé sur la voie. Une bonne réponse doit annuler la question selon deux procédés : soit la question a été comprise sur un registre différent, soit la réponse est donnée dans un autre registre. Par exemple, le maître demande souvent au moine qui se présente devant lui : « D’où viens-tu ? » Cette information triviale n’intéresse pas le maître ; son objectif prioritaire est de nous conduire à l’éveil. Nous devons donc transposer son interrogation en rapprochant notre pensée de celle du maître. Nous pourrions interpréter sa question ainsi : « Où en es-tu de ta connaissance du zen ? »
Ce travail est primordial. Il nous apprend à déceler le vrai message qui se camoufle dans les mots. Cette aptitude permettra, entre autres avantages, de repérer la vraie souffrance cachée derrière une agression verbale (car il y a toujours une souffrance chez l’agresseur).
De façon identique, à la question du maître Joshu « As-tu déjeuné ? » la réponse banale du moine sur le même registre « Oui » démontre sa trop faible motivation à parcourir la voie. Il prétend attendre un enseignement de la part du maître mais ne semble pas très empressé. Aussi ne faut-il pas s’étonner de cette réponse méprisante : « Alors, va laver ton bol ! » En choquant le moine, il veut lui faire comprendre que c’était à lui de porter le débat sur le zen, d’afficher son désir de progresser sur la voie. Ainsi, cette réplique, en dépit de son aspect décourageant est-elle un véritable enseignement. N’oublions pas ce principe fondamental de la pédagogie : un enseignement est une transmission de savoir qui exige la volonté d’acquérir ce savoir ; si l’élève est passif, cela ne fonctionne pas correctement (sauf en cas de choc émotionnel).
Tout cela n’est pas bien difficile à saisir ; nous avons, en France, des conventions comparables. La question « Comment allez-vous ? » est une formule purement convenue qui exclut, chez les gens cultivés, un compte-rendu détaillé de leur état de santé.

La résolution de certains koan nécessite des connaissances précises sur le bouddhisme. Mais nous rencontrons la même difficulté avec notre langue quand un auteur utilise des allusions bibliques, historiques ou autres. Sans une culture suffisante, nous passons à côté de ces subtilités. J’ai par exemple constaté que des livres grand public tels les San Antonio de Frédéric Dard ne sont pas, ou très mal, compris des personnes dont la culture est chancelante. En effet, ils regorgent, certes sur le mode humoristique, de références culturelles éclectiques qui se dressent comme autant d’obstacles infranchissables pour l’ignorant.
Pour faciliter la formation des moines zen, certains koan ont été commentés. La compréhension n’est toutefois pas figée dans une unique méthode ; en général, plusieurs approches sont susceptibles d’éclairer l’énigme. Il faut néanmoins s’inspirer des koan commentés avant de s’exercer sur les autres. Des thèmes sont récurrents ; une fois identifiés, les difficultés s'aplanissent. Le temps n’est pas important ; seule compte la détermination à affronter les embûches de la voie et rien n’interdit d’échanger des opinions avec quiconque entame la même quête spirituelle. 
Puisqu’il nous fallait opérer une sélection, nous avons retenu les koan traditionnels les plus usités et pour des raisons de place avons éliminé les dialogues trop longs.

 

Choix de koan

  • Zhaozhou demanda à Nanquan :
    « Qu’est-ce que la voie ? »
    Nanquan répondit :
    « L’esprit ordinaire est la voie. »
    Zhaozhou dit :
    « Est-ce qu’elle va dans une direction particulière ? »
    Nanquan :
    « Si vous essayez d’aller dans sa direction, vous vous éloignez d’elle. »
    Zhaozhou :
    « Si on n’essaie pas, comment peut-on savoir que c’est la voie ? »
    Nanquan répliqua :
    « La voie ne répond pas du savoir ou du non-savoir. Savoir est une illusion, ne pas savoir est confusion. Si vous réalisez pleinement le tao au-delà de tout doute vous atteignez le grand vide, vaste et illimité. Comment dans ce cas peut-on se tromper quant à la voie ? » En entendant cela, Zhaozhou fut subitement illuminé.
    Il existe d’innombrables commentaires sur ce koan ; toutefois le plus important à retenir est qu’il ne sert à rien de palabrer sur ce type de sujet. Les mots nous mènent vers le connu ou l’illusion. Pour découvrir une chose inconnue, il est impératif de s’abstenir de discourir ; il faut pratiquer, méditer et élargir le champ de sa conscience.

  • L'homme regarde la fleur, la fleur sourit.

  • Recherchez la liberté et vous deviendrez esclave de vos désirs. Recherchez la discipline et vous trouverez la liberté.

  • Quand un homme ordinaire atteint le savoir, il est sage. Quand un sage atteint la compréhension, il est un homme ordinaire.

  • En ultime analyse, toute chose n'est connue que parce que l'on veut croire la connaître.

  • Maison pauvre, voie riche.

  • L'heure me regarde et je regarde l'heure.

  • La lumière existe dans l'obscurité ; ne voyez pas avec une vision obscure.

  • Pour savoir si l'eau d'un bol est chaude ou froide, il faut y mettre le doigt... Il ne sert à rien de discuter.

  • Un jour, Ma Tsu était en route vers quelque endroit, accompagné de Pai Chang, lorsqu’ils virent soudain un canard sauvage passer au-dessus d’eux. Ma demanda : « Qu’est-ce ? » Pai répondit : « Un canard sauvage. » Ma : « Où vole-t-il ? » Pai : « Il est déjà parti ! » Sur ce, Ma saisit le nez de Pai Chang et le tord avec violence. Pai crie de douleur : « Aïe ! » Ma, aussitôt :
    « Comment peux-tu dire que le canard sauvage est parti ? » On dit que Pai Chang connut alors l’illumination.
    Les choses existent parce que nous les percevons et qu'elles s'ancrent dans l'esprit.

  • Qui excelle au tir ne touche pas le centre de la cible.

  • Un moine demande un jour à Chao Chou : « Qui est Chao Chou ? » Chao Chou répondit : Porte Est, Porte Ouest, Porte Sud, Porte Nord ! »

  • Une journée, une vie.

  • Le courant rapide n'a pas emporté la lune.

  • Une illusion peut-elle exister ?

  • Les mains vides, je tiens une bêche.

  • Comme le sixième Patriarche était là, le vent commença à faire claquer l’oriflamme. Deux moines se mirent à discuter là-dessus. L’un remarqua : « Regarde ! l’oriflamme bouge ! » À quoi l’autre rétorqua : « Non ! c’est le vent qui bouge ! »
    Ils discutèrent interminablement sans pouvoir toucher au vrai. Brusquement, Hui Nêng mit fin à cette discussion stérile en disant : « Ce n’est pas le vent qui bouge, non plus que l’oriflamme, Honorables Frères, ce sont vos esprits qui bougent ! » Les deux moines restèrent cois.

    L’opposition stérile est le thème le plus fréquent dans les koan. Celui-ci et plusieurs autres cités ci-dessus s’appuient sur cette dualité. Le zen, grâce à ses différents outils (zazen, kufû et koan) et les arts qui en dérivent proposent de rejeter cette perception intrinsèquement conflictuelle. Ne plus séparer l’intérieur et l’extérieur, le corps et l’esprit, soi et autrui, développer une nouvelle vision de l’être et de l'univers, totalement harmonieuse, tel est l’objectif.

  • Pour l’homme ordinaire, les rivières sont des rivières et les montagnes sont des montagnes. Lorsque vous pratiquez le zen les rivières ne sont plus des rivières et les montagnes ne sont plus des montagnes. Lorsque vous atteignez l’illumination les rivières redeviennent des rivières et les montagnes redeviennent des montagnes. Au-delà cela n’a plus d’importance.

  • Lorsqu'il n'y a plus rien à faire, que faites-vous ?

  • Ce qui te manque, cherche-le dans ce que tu as.

  • Ne regardez pas les choses ordinaires de manière ordinaire. (Dogen)

Les quelques éclaircissements fournis sont des clés, rien de plus. Encore faut-il trouver la serrure et manœuvrer correctement le mécanisme. Quand la porte est ouverte, il faut voir clair ; or il n’est plus aveugle que celui qui ne veut ou ne sait pas voir. Et c’est souvent ce qui se passe quand l’objet à observer se nomme ego. Cela dit, la résolution de ces koan est difficile. Parfois, nous croyons avancer, nous pensons même avoir trouvé une réponse pertinente, mais nous nous sommes fourvoyé. Rappelons-nous que le raisonnement logique n’éclaire jamais le koan. Certes, la réponse finale peut s’inscrire dans une forme logique, mais l’approche doit être intuitive, hors du champ des critères classiques de compréhension.

De nombreux koan finissent par l’illumination du moine. On touche là les limites conceptuelles du zen : comment croire que la compréhension d’un koan suffise pour obtenir l’illumination ? Comment croire qu’il suffise de la compréhension de dix, cent ou mille koan ? Ces exercices permettent d’avancer sur la voie, d’ouvrir son esprit. La véritable illumination se fera dans la découverte de la structure réelle de notre esprit, de notre conscience, de notre ego et du fonctionnement de cet ensemble. Koan, zazen, kufû nous permettent de reconstruire un puzzle. Mais ce puzzle est comme ces dessins qu’il faut regarder d’une certaine manière pour y voir quelque chose de particulier. Une fois le puzzle assemblé, nous resterons peut-être plusieurs années à le contempler sans le comprendre, puis, un jour, n’importe quand, n’importe où, peut-être un matin sous la douche, un éclair de génie jaillira. Ce phénomène nommé satori dans le zen est comparable à ces illuminations subites de savants qui découvrent ou inventent alors que leur esprit est occupé à une banale tâche quotidienne, voire totalement inactif. Mais, évidemment, un long travail de recherche et d’expérimentation s’est effectué au préalable.

 

Le zen et l'art du haiku

Le haiku (prononcez haïkou) est la forme de poésie la plus brève de toute la littérature mondiale, mais ses trois petits vers de cinq, sept et cinq syllabes (malheureusement toujours déformés par la traduction) permettent d'exprimer des sentiments profonds et des éclairs soudains d'intuition. Il n'y a aucun symbolisme dans le haiku. Il saisit la vie comme elle s'écoule. Il n'y a pas non plus d'égotisme ; l’auteur n’est jamais valorisé. Mais dans l'intérêt porté à la trame simple, apparemment insignifiante, de la vie quotidienne (une feuille qui tombe, la pluie, une abeille), le haiku nous apprend à ressentir la vie des choses et nous offre un avant-goût de l'éveil. Ce regard sur l’ordinaire, le banal, le négligeable, bref, toutes les choses sur lesquelles nos sens ne s’attardent plus, rejoint la démarche du kufu et du koan afin de nous éveiller à la beauté éphémère, à l’importance du détail, à l’élémentaire harmonie. Nous sommes devenus des êtres compliqués, perdus dans nos ratiocinations ; l’essentiel est ailleurs. Le haiku aborde cette problématique sous l’angle poétique et esthétique. Il est considéré comme la fine fleur de toute la culture orientale.
C'est le grand poète Bashô qui éleva le haiku à la forme qu'on lui connaît aujourd'hui. Parmi les autres poètes, citons Buson, Issa, Ryokan et Shiki. Le haiku évoque souvent la solitude ou le détachement (sabi) et le caractère poignant de la pauvreté (wabi). Il y est presque toujours question d'une saison : les cerisiers en fleur au printemps, la neige immaculée en hiver ou les branches nues pour l'automne, par exemple.

Une orchidée du soir
Cachée dans son parfum
La blancheur de la fleur
(Buson)

Vieil étang
Au plongeon d’une grenouille
Ploc ! dans l’eau
(Bashô)

Brume et pluie
Fuji caché maintenant
Je vais content
(Bashô)

Ce monde de rosée
Est un monde de rosée
Pourtant mais pourtant
(Issa)

Si tu parviens
Au sommet de la montagne
Continue de monter
(haiku ou koan ?)

Sur la pointe d’une herbe
Une fourmi
Sous le ciel immense
(Hosai)

Les gardiens des fleurs
Pour deviser
Rapprochent leurs têtes chenues
(Kyorai)

Le serpent s’esquiva
Mais le regard qu’il me lança
Resta dans l’herbe
(Kyoshi)

Herbes de l’été
Des valeureux guerriers
La trace d’un songe
(Bashô)

Tout a brûlé
Heureusement les fleurs
Avaient achevé de fleurir
(Hokushi)

 

Et après

Après s’être laissé porter par le charme énigmatique du koan, la poésie du haiku semble moins hermétique. D’ailleurs, certains haiku sont des koan. Quant aux amateurs de poésie moderne, ils ne seront pas du tout dépaysés, le haiku apparaissant fort limpide en regard de certaines œuvres contemporaines. Mais quel intérêt procurent les haiku au budoka ? D’abord qui parle d’intérêt puisque le zen est fondamentalement désintéressé (mushotoku).
Toutefois, comme certains ne conçoivent pas d’activité sans profit, ne leur refusons pas la matière à leur motivation puisque nous disposons de quoi les combler.

Pour une meilleure compréhension, nous pouvons scinder l’esprit selon deux activités principales : activités psychologiques et activités cognitives (ce qui se rapporte à la connaissance). Voyons comment elles s'articulent.
D’abord, dans l’art martial comme dans le zen, nous recherchons la vacuité de l’esprit, donc une disponibilité mentale absolue et immédiate. Tout comme l’attaque de l’adversaire, le haiku cherche à nous surprendre (la chute est souvent inattendue), mais n’y parvient pas si nous n'avons aucune attente particulière, aucune idée préconçue. Il peut donc être utilisé comme entraînement pour apprendre à gérer la surprise ou la feinte de l’adversaire en combat, car c’est la même disposition d’esprit qui est requise. Dans les deux cas il faut être réceptif, sans a priori ni pensées parasites.
Or, l’individu silencieux intérieurement, donc sans ego ou à l’ego maîtrisé (sage ou éveillé), dispose d’une psychologie sans lacune. Les troubles de l'émotions sont absents chez l’éveillé, dominés chez celui qui approche du satori. En conséquence, ses adversaires ne peuvent percevoir aucune trace d'un défaut, d'une faiblesse ou d'un affect. Évidemment, même un sage a des limites, mais elles sont indécelables, car rien chez lui ne fournit la moindre indication ; son ego est muet. Néanmoins, il ne faut pas croire que ce pouvoir est réservé à l’élite des arts martiaux : entre le novice qui a tout à découvrir et le grand maître à l’infaillible mental, tous les niveaux intermédiaires peuvent se rencontrer chez ceux qui, conscients de la prééminence de l'esprit, progressent sur la voie.

Ensuite, nous devons entretenir un esprit ouvert, alerte, avide de s’instruire, car la culture est indispensable pour avancer sur la voie de la sagesse. Nous nous sommes déjà frotté à la nécessité de connaître les subtilités du bouddhisme pour résoudre certains koan. Pareillement, l’immersion totale dans la culture japonaise est incontournable si l’on souhaite extraire d’un budo et notamment des kata ses plus intimes secrets.
Ainsi, un volume notable de connaissance pure, de culture générale et de compétences spécialisés est utile à condition de savamment construire un ensemble cohérent agrémenté de nombreuses passerelles entre les savoirs et de lui fournir la consistance nécessaire grâce à de multiples savoir-faire. Surtout, ne nous transformons pas en livre, pire en bibliothèque. Souvenons-nous de Montaigne : « une tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine. » Or une tête bien faite est avant tout débarrassée de ses polluants, ego, affects et conditionnements, ce que procure mushin, la non-pensée, accessible à de nombreux pratiquants.

Le zen exige un investissement absolu de l’esprit dans l’action du moment (kufu) tout en restant disponible, réceptif et réactif à l’imprévu. Comment cette contradiction est-elle possible ? Le mokuso, en zazen ou seiza, a pour objectif de nous installer dans l’état mushin, puis mushin-no-shin. Kufu et mokuso vont, petit à petit, développer des dispositions très particulières chez l’adepte de ces pratiques zen. Chez l’individu normal, la pensée, souvent parasitée par les affects et conditionnements, précède l’action qui, en conséquence, n’est pas toujours judicieuse. Avec le zen, à partir d’un certain niveau de pratique, les deux ne se distinguent plus. On peut même avoir l’impression que l’action précède la pensée tant elle surprend. À ne pas confondre avec les automatismes travaillés par les jeunes champions de karaté où toute pensée est absente. Avec un maître zen, il s’agit bien d’une forme de pensée, car, ne subissant pas l’influence de l’ego, elle constitue toujours une réponse adéquate à une interrogation précise, mais à la durée si courte qu’elle est peu perceptible. On peut parler de pensée-action. Le bénéfice en terme martial saute aux yeux. Dans cet état, de vieux maîtres presque impotents peuvent terrasser de jeunes et vigoureux gaillards avant même que ceux-ci aient perçu l’imminence d’une action. Comme on l’a vu plus haut, le vieux maître dans son état mushin-no-shin ou kensho est imbibé de l’esprit de l’adversaire ; il est l’adversaire. Le combat est truqué. Certes, les vieux maîtres disposant de l’intégralité de ce pouvoir sont rarissimes, mais il suffit d'avancer sur la voie pour sentir cette force intérieure naître et croître.

Revenons sur les sept principes de l’art du zen, mais transposés à l’art martial :

  • Asymétrie : c’est tout l’art de surprendre.
  • Simplicité : c’est la garantie de l’efficacité.
  • Austérité : c’est un art martial dont le superflu a disparu. Place à l’essentiel.
  • Naturel : c’est l’aisance du geste polie par un long entraînement.
  • Subtilité : c’est un maître qui montre une infinité d'applications avec une même technique.
  • Liberté absolue : c’est l’art martial ultime adaptable sans limite qui donne la juste réponse à toutes les situations.
  • Sérénité : c’est le combat pour la vie qu’on aborde en étant (psychologiquement) déjà mort (presque un koan).

La présence simultanée des sept principes est indispensable : qu’un seul vienne à manquer, ce n’est plus un art zen et cette limitation nous rend aussitôt vulnérable.

Étudions donc soigneusement les fondements et implications du zen. Il possède, aujourd’hui comme hier (le zen est immuable), absolument tout ce qu’un samouraï peut ou pouvait rêver : les sept principes de l’art zen procurent une technique sans faille et les états mushin, mushin-no-shin puis kensho et satori au sommet confèrent une supériorité mentale absolue.
Le karaté sportif et le zen n’ont plus aucun rapport. Mais dès que nous nous préoccupons tant soit peu d’art martial, les liens deviennent innombrables. Pour le puriste, l’art martial est du zen.

 

Surtout ne pas s’égarer

Doit-on s’inscrire dans une organisation zen ? Et pourquoi le ferions-nous puisque notre art martial est déjà du zen !
Bien entendu, si, dans un rayon raisonnable autour de chez soi, n’existent que des clubs de sports de combat où l’unique préoccupation est technique et physique, il va manquer quelque chose à celui qui souhaite pénétrer sur la voie (dans les mots, c’est la différence entre karate et karate-do). Dans ces conditions, oui, la pratique du zen peut aider.
Néanmoins, je souhaite évoquer certaines dérives qui peuvent se révéler fâcheuses.
La méditation permet de comprendre que nous vivons dans l’illusion. La plupart des mouvements bouddhistes et zen proposent des méthodes pour s’en extraire, mais certaines sectes ont imaginé qu’on pouvait apprendre à vivre avec l’illusion. On trouve des équivalents issus de la philosophie occidentale : « Qu’est-ce qui me prouve que je ne suis pas un rêve ? » Quelques sectes ont poussé le bouchon encore plus loin : puisqu’on peut vivre dans l’illusion, pourquoi ne pas créer ses propres illusions : télépathie, ubiquité, lévitation, divination, mondes parallèles, etc. Elles sont fort nombreuses et souvent dangereuses. Taisen Deshimaru, maître zen incontesté, accumulait les mises en garde sur le choix du maître et de la secte.
Celui-ci préconisait, après avoir trouvé son maître, de s’en détacher progressivement afin qu’il puisse sereinement assurer son rôle de guide sans que ses disciples ne l’acculent malgré lui à une fonction de gourou. Malheureusement, les gourous sectaires et cupides dominent ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui le marché de l’ésotérisme (parfois recyclé ces dernières années en développement personnel).
De plus, si les explications données au novice situent indubitablement le zen dans la sphère philosophique, la pratique courante n’est pas dénuée de rites. En conséquence, l’observateur objectif classera souvent le zen dans le domaine religieux. Or, si nous sommes intéressé par sa philosophie et son extraordinaire complémentarité avec l’art martial, pourquoi nous encombrerions-nous d’un rituel dont nous n’avons que faire ? J’ai, autour de moi, quelques personnes qui ont tenté ce type d’expérience. La plupart en conservent une opinion mitigée à cause de ce glissement entre les genres. Quelques-unes en ont gardé quelque amertume.

Mieux vaut, à mon sens, rejoindre la pensée de Jiddu Krishnamurti (1895-1986), extrêmement proche de la philosophie zen mais totalement expurgé de la moindre connotation zen, bouddhiste ou religieuse. C'est une analyse impitoyable de nos errements, de nos croyances, de nos préjugés, une mise en évidence des travers de notre esprit, soutenues par une observation méticuleuse de la réalité sans a priori. Comme Descartes me direz-vous ! Pas vraiment, car ce dernier était avant tout préoccupé de science et de technique et n’a pas appliqué sa théorie du doute à tous les sujets (Dieu n’est pas remis en question ; l’époque ne s’y prêtait guère). Le discours cartésien marque une rupture avec la tradition scolastique, jugée trop spéculative, et se présente plutôt comme un plaidoyer en faveur du progrès des techniques et pour une nouvelle fondation des sciences sur des bases plus solides.

La différence essentielle entre Krishnamurti et la philosophie zen réside dans la méditation. Pour arriver à un état d’esprit de type mushin, zazen ou seiza sont parfaitement adaptés, car ces positions standardisées permettent d’évacuer toutes les perturbations extérieures. Mais méditer sur les émotions dans le calme, les fesses confortablement calées sur son zafu, implique une reconstruction mentale approximative et non une perception de la réalité, de fait une illusion, ce qui sera un non-sens absolu. Pour Krishnamurti, zazen est inutile, voire dangereux. Pour comprendre l’émotion, il faut l’affronter réellement, observer comment elle survient, s’installe, produit ses effets, se camoufle, disparaît. La méditation sur un affect, sur les manifestations de l’égo, sur les conditionnements doit s’opérer quand ils se produisent. Autrement dit la vie entière doit être une perpétuelle méditation.
Autre point de divergence : Krishnamurti s’acharne sur l’ego, car il considère que la totalité de nos désordres lui est imputable. C’est le monstre démoniaque à terrasser. Le zen est conscient que les difficultés viennent de l’ego, mais il ne le condamne pas totalement et de nombreux maîtres zen pensent même qu’il suffit de le perfectionner, ses inconvénients n’étant pas prépondérants, ce qui conduit à certains dérapages. Toutefois, il faut préciser que le Bouddha ne s’est jamais prononcé sur l’ego et que les désaccords sont entièrement liés aux analyses plus ou moins approfondies qu’en fait chaque maître (les divergences entre écoles vont réellement d’un extrême à l’autre).
L’œuvre de Krishnamurti est la seule qui explore dans sa totalité le fonctionnement du psychisme humain sans se référer à une culture, une religion, une œuvre ou un auteur antérieur. Pas de glose, pas de commentaire, mais une étude détaillée et cohérente qui part de l’observation du réel dont on peut dire qu’elle s’est déroulée dans un état d’éveil absolu. De plus, Krishnamurti ne décrit jamais un de ces états de conscience particuliers évoqués dans cet article. Toutes les descriptions concernent le fonctionnement habituel de l’individu et chacun peut donc vérifier à tout moment la justesse du propos. Il nous montre sans détour la réalité ; et c’est bien la réalité qui fait mal. C’est ce qui fait sa force et, à mon avis, sa supériorité.
Il existe cependant chez Krishnamurti une notion qui peut gêner certains lecteurs. À la différence du zen qui prétend s’accoupler sans heurt avec toutes les religions, Krishnamurti signale que l’illumination implique une remise en question, voire le rejet de la pratique des rites religieux. Les croyants pratiquants risquent donc d’être dissuadés de suivre son enseignement. Je souhaite :

  • Minimiser l’importance de cette divergence de vue en la portant à un autre niveau d’analyse.
  • Permettre à tous, de s’enrichir d’une pensée de portée universelle et absolument unique, en dépit d’une éventuelle friction entre les idées.

D’ailleurs, tout le monde reconnaît le dialogue comme étant la source de l’entente, de l’harmonie. Le dialogue est donc primordial lorsque survient le désaccord. Rompre l’échange quand une dissension surgit est donc contraire à toute logique : si nous sommes d’accord, il n’y a rien à dire, donc nous ne parlons pas ; si nous sommes en désaccord, nous rompons immédiatement l’échange. Dans tous les cas le dialogue disparaît ; c’est absurde !
Conscient néanmoins du risque de rupture sur une réaction de type épidermique, voici quelques précisions utiles pour aplanir l’obstacle :

  • D’abord, à la question « Dieu existe-t-il ? », Krishnamurti répond : « Je ne sais pas. » Nous ne sommes donc pas dans une opposition manichéenne.
  • Ensuite il dit lui-même être animé d’un profond sentiment religieux, terme qu’il utilise dans son acception profonde : être relié. Relié, bien sûr, à l’humanité entière pour laquelle sa compassion est totale. C’est une sorte de religion au-dessus des religions, comme mushin-no-shin est une pensée au-delà de la pensée. Mais c’est une religion sans rite.
  • Ajoutons que deux grands hommesb d’État ont fait appel à lui à plusieurs reprises pour les éclairer sur les conséquences humaines de graves décisions : John Fitzgerald Kennedy qui était catholique et le Mahatma Gandhi inspiré par le jaïnisme. Ces différences religieuses n’ont jamais interféré dans le respect mutuel que se portaient ces trois hommes.

Le bouddhisme est né de préoccupations humanistes qui ne peuvent laisser indifférent.
Le zen a su le conduire vers une sorte de perfection : rejet du superflu et épuration du concept.
Krishnamurti, en dépit d’une approche totalement indépendante du zen, arrive à des idées comparables, mais expurgées des dernières contradictions véhiculées par le zen.
L’art martial, on l’a vu, a tout à gagner dans une symbiose avec les philosophies précitées. Je ne saurais trop vous recommander d’aller à l’essentiel : art martial pour le corps et l'esprit ; l’œuvre de Krishnamurti pour amener l’esprit dans des sphères apparemment inaccessibles grâce à la mise en évidence des obstacles à son harmonieux fonctionnement. À aborder conjointement.
Cependant, si je trouve les propos de Jiddu Krishnamurti d’une éblouissante luminosité, certains ont du mal à pénétrer dans les méandres de sa pensée. C’est rarement le niveau intellectuel du lecteur qui est en cause. En fait, Krishnamurti a l’art de mettre le doigt où ça fait mal. Disons qu’il a même tendance à appuyer encore plus fort quand il est précisément sur le point douloureux (il aurait été redoutable s’il avait pratiqué un art martial utilisant les kyusho : points vitaux). Face à cette souffrance, le lecteur a trois issues :

  • Fuir. De nombreux lecteurs referment le livre, le perdent, n’ont plus le temps de lire, etc.
  • Ne pas comprendre. Sa pensée est d’une extrême complication ! Certains passages ne veulent rien dire ! C’est un mystique qui délire ! etc.
  • Accepter la souffrance. Aller jusqu’au bout de l’épreuve et agir car, parvenu à ce point, ce serait stupide d’avoir souffert pour rien.

Si vous vous retrouvez dans les deux premiers cas, essayez de vous documenter sur le zen. Des centaines de documents intéressants existent ; vous n’avez que l’embarras du choix. Cependant vous pouvez trouver de nombreux ouvrages qui traitent de la pensée de Krishnamurti, qui l’éclairent, l’expliquent ou la commentent de façon plus abordable ; sans doute une meilleure solution que de revenir au zen qui me séduit moins que Krishnamurti (ce jugement de valeur n’engage que moi). Mais de toute façon, si un jour vous décidez, après une approche en douceur et quelque peu détournée, d’entrer dans le vif du sujet, il sera nécessaire d’affronter enfin l’hydre à sept têtes ; c'est-à-dire vos propres démons.
Dernier point : Krishnamurti ne propose aucun outil pour entrer dans notre conscience. C’est pourquoi ceux du zen, dans une forme dynamique de préférence, sont intéressants, même si c’est la philosophie de Krishnamurti qui nous intéresse.

 

Refaire le Monde

La voie que je vous suggère est difficile ; il ne peut en aller autrement. Ceux qui croient arriver facilement à des résultats, quel que soit le domaine, se fourvoient. Pour connaître la joie nous devons produire des efforts et même souffrir :

  • Souffrance physique dans le dur entraînement qui nous mène à la maîtrise technique.
  • Souffrance psychologique lorsque nous avançons sur le chemin de la connaissance de soi et que nous découvrons nos illusions, la confusion de notre esprit, la dualité artificielle du corps et de l’esprit, la véritable teneur de notre ego.

Votre art martial s’améliorera régulièrement si vous vous souciez de perfectionner votre esprit au moins autant que votre corps et votre technique. Je ne peux pas vous garantir la teneur du fruit de votre travail dans cinq, dix ou vingt ans, mais si votre entraînement a été sérieux et complet, vous ne devriez pas être déçu.
Pierre Mazeaud, aujourd’hui président du conseil constitutionnel, disait, dans une formule hyperbolique, à l’époque où il réalisait de magnifiques exploits en alpinisme (années 60) : « La France, c’est cinquante millions de morts-vivants. » Notre pays comptait à ce moment-là environ cinquante millions d’habitants. Certes, le trait était un peu fort mais l’analyse plutôt juste.
De trop nombreuses personnes mènent des vies conformistes, ternes, sans joie. Bien sûr, on fait la fête de temps en temps, un exutoire est indispensable ; on s'offre quelques plaisirs, mais la vie n’en reste pas moins trop souvent un fardeau.
De grands sportifs, des intellectuels, des philanthropes disent avoir trouvé leur voie. Il est pourtant de notoriété publique que la plupart des premiers vieillissent mal, que les seconds finissent en piteux état s’ils ont négligé leur corps et que les derniers agissent souvent de façon désordonnée et parfois gênante. Seuls quelques rares personnages mènent une vie rayonnante, sans contradiction, même à un âge avancé, car ils ont toujours vécu dans le respect de l’harmonie de leur corps-esprit. Jiddu Krishnamurti, par exemple, pratiquait chaque jour le yoga et était un adepte des longues randonnées en montagne. D’ailleurs, il fustigeait les inactifs dont il soupçonnait le cerveau d’être aussi embourbé que leur corps apathique. Il est mort sereinement à 91 ans, peu de temps après avoir achevé la rédaction de son ultime témoignage intitulé Dernier Journal.
De fait, nous constatons que l’action parcellaire n’aboutit jamais à un résultat totalement satisfaisant. Développer une, deux ou plusieurs qualités est excellent mais représente seulement une maigre étape de la réalisation du corps-esprit de l’homme total.

Presque tous les jeunes veulent refaire le monde. À l’âge adulte, n’ayant pas trouvé la solution, après quelques témoignages d’insatisfaction, chacun rejoint les rangs du conformisme, un vieux rêve idéaliste enfoui dans un recoin de sa conscience.
Je ne sais pas si, comme le prétend le zen, nous nous réincarnerons ; partons plutôt de l’hypothèse conforme à ce qui est immédiatement perceptible d’une seule existence. Mieux vaut donc ne pas la gaspiller et concrétiser ce rêve de reconstruction du monde dans celle-ci, car il en a bien besoin. Or, aujourd’hui, nous avons la recette : deux axes de travail, sur le corps et sur l’esprit, qui convergent vers la réalisation de l’homme complet et pourquoi pas parfait, n’ayons pas peur des mots. En tout cas, heureux. Et comment appelle-t-on un monde peuplé d’une majorité de gens heureux ? Moi, je le nomme paradis. En effet, c’est bien l’objectif du zen, de Krishnamurti et du véritable art martial, qui se soucie d’abord de la maîtrise de soi avant de vaincre un éventuel adversaire, d'aider un maximum de gens à s'épanouir.

 

L’ego n’est pas philanthrope

Néanmoins, pour aider, nous l’avons expliqué dans l’article sur l’agression, il faut en avoir les moyens. Or un individu qui véhicule des désordres psychologiques ou embarrassé par un ego volumineux ne peut transmettre que ses tourments. Je suis atterré quand je vois quelqu’un qui veut absolument rendre service, qui insiste, alors que sa proposition importune, embarrasse et place la pauvre victime de cet élan généreux et maladroit dans l’impossibilité de refuser par crainte de froisser.
Aimer, faire plaisir ou aider nécessite un esprit clairvoyant donc débarrassé des méfaits de l’ego. Ainsi, dans un état de type mushin ou au-delà, l’évidence s’impose sans effort, l’erreur est impossible. S’occuper des autres oblige à s’occuper d’abord de soi pour être certain de ne pas contrarier, d’atteindre vraiment le but que l’on s’est assigné. Dans ce cas précis, commencer par se consacrer à soi ne sera donc pas de l’égoïsme.
De nombreux philosophes ou chefs spirituels ont compris que la délivrance de l’homme passait par la connaissance de ce qu’il est réellement : Socrate, bien sûr, Siddhartha Gautama qui donna naissance au bouddhisme puis au zen, mais surtout Jiddu Krishnamurti qui rejetait les appellations philosophe, penseur, gourou ou tout autre qualificatif usuel.
Dans tous les cas, si l’introspection débouche sur la vision réelle de notre constitution profonde, si elle révèle un sombre tableau, voire épouvantable, effrayant, indigeste, alors ce choc émotionnel entraîne immédiatement le vomissement, certes douloureux mais salutaire, de tous les poisons que nous avions durant des lustres confondus avec des denrées savoureuses (ce n’est pas une méthode, il n’y a rien à faire ; c’est une conséquence obligatoire du kensho : le corps-esprit réagit spontanément pour se purger).
Une recommandation toutefois : ne pas sombrer dans le manichéisme avec d’un côté les illuminés qui réalisent tout à la perfection et, de l’autre, le reste de la population dans l’erreur perpétuelle. Un simple effort de réflexion, une pichenette dans l’amoncellement des parasites de l’esprit les plus grotesques doivent éviter de nombreuses bévues. Une petite introspection met facilement en lumière que dans l’empressement à se montrer serviable et bienveillant, dans l’aide et le soutien proposés, apportés, voire imposés, c’est fréquemment l’ego qui exulte, parade, s’hypertrophie. Dans ces conditions, il est impossible de se rendre compte de la tristesse, du désarroi de celui qui a servi de faire-valoir. Heureusement, tout n’est pas toujours aussi noir. Certaines aides sont efficaces, des dons font plaisir, la bienveillance peut rendre heureux, mais, trop souvent la réalité est à mille lieues des apparences. Se tourner vers autrui, il faut le répéter, c’est, avant tout, sortir de son ego. Toute avancée dans la maîtrise de l’ego, toute progression sur la voie (le budo est un excellent outil) se traduisent par un gain de clairvoyance. Ainsi, le terme philanthropie redore-t-il quelque peu son blason quand l’individu cesse de faire reluire son ego.

 

Compréhension de l'art martial

Entraînons-nous donc, assidûment, intensément et intelligemment. Je désapprouve la méthode japonaise universitaire qui enseigne un karaté expurgé, très éloigné de ce qu’il fut avec Matsumura au 19e siècle, sans la moindre explication. Le but est purement gymnique et dans la mise en place d’une discipline rigoureuse. Elle a malheureusement été propagée par les instructeurs japonais qui enseignaient dans ce cadre universitaire et reprise sans discernement dans de nombreux dojos occidentaux et même japonais. Il y a eu malentendu, car aucun maître n’a prétendu que cette approche du karaté représentait le vrai karaté. Dans les clubs de ces maîtres, la pratique est souvent différente et, en fin de compte, proche de ce que je vous propose. Je pense que l’apprentissage doit se réaliser dans la compréhension profonde de la gestuelle afin de ne pas déconnecter l’esprit du corps. Notre objectif n’est pas de fabriquer des robots mais des individus complets. Trois phases dans cet apprentissage :

  • Répétition inlassable de la technique avec l’esprit totalement investi dans la conduite du geste (le travail universitaire japonais s’arrête là) ;
  • Quand la forme est parfaite, la répétition du geste devient une forme de méditation qui permet d’accéder à des états d’esprit particuliers : mushin, mushin-no-shin, kensho et satori; ;
  • Puis applications multiples avec partenaires (bunkai) pour bien comprendre toutes les subtilités et la possibilité d’adaptation en fonction d’événements imprévus, l’esprit devant être vif et clairvoyant (mushin-no-shin pour le moins).

La phase 3 ne débute pas forcément après les autres ; elle peut se superposer à la phase 1 quand le geste est suffisamment précis et bien sûr à la phase 2.
Si le travail technique doit être sérieux, il ne faut donc pas négliger l’esprit. La compétition a souvent cet effet pervers d’entraîner l’athlète dans l’unique domaine de la performance physique et technique. De plus, la volonté de dominer et parfois de réussir mène inéluctablement à hypertrophier l’ego, ce qui va à l’encontre de notre recherche. Ces conséquences ont fort bien été illustrées au siècle dernier par un dessin humoristique représentant un athlète qui gonfle son biceps : à la place du muscle apparaît la forme d’un cerveau.
Je ne pense pas qu’il faille interdire la pratique compétitive, mais il faut se garder de ses excès (entraîneurs et parents doivent être particulièrement attentifs).

Certains recherchent dans le sport un simple défouloir afin de transpirer un maximum. Objectif : évacuer le stress de la journée de travail. L’idée n’est pas foncièrement critiquable, malheureusement cette pratique nous ramène dans la dichotomie corps et esprit que nous voulons justement éliminer. Je comprends aisément que tous n’aient pas le désir de s’engager dans la voie. Cependant, il est de mon devoir de proposer une recherche plus profonde à laquelle chacun peut s’atteler si cette volonté se manifeste.
Pour cela, il est souhaitable de multiplier les moments où l’entraînement technique et le travail sur l’esprit se confondent (c’est la phase 2 de l’entraînement précédemment décrite), mais on est parfois amené à les exercer séparément. Or, si le temps accordé à l’entraînement ne déclenche pas de polémique, la méditation statique, peu importe la position, a une curieuse ressemblance avec la paresse puisqu’on donne l’impression de ne rien faire. Ne tombons surtout pas dans cette erreur d’appréciation (souvent véhiculée par l’entourage). Perfectionner le fonctionnement de son esprit est primordial, or cette forme de méditation et la méticuleuse application lors des tâches quotidiennes (kufu) demandent du temps, beaucoup de temps qui ne doit pas être perturbé par la trépidation et les dilemmes de la vie courante.

 

Le dernier koan

Nous compliquons de nombreuses choses finalement très simples. Pour découvrir cette simplicité, il suffit d’expulser de son esprit les innombrables perturbateurs qu’il héberge et surtout ce monstre bien-aimé baptisé suivant les chapelles moi ou ego. Facile à dire, mais, quand nous nous engageons dans cette voie, nous découvrons un chemin encombré d’embûches. C’est pourquoi quelques outils appropriés sont les bienvenus : mokuso (méditation en zazen ou seiza), mais la méditation dynamique telle que le vrai budo la propose est bien préférable, kufu (cette recherche de perfection s'applique bien à la pratique martiale) et koan. Mokuso et kufu sont faciles à comprendre et peuvent être mis en œuvre sans grandes difficultés (du moins en apparence). Le koan est d’emblée hermétique ; c’est la raison pour laquelle nous nous sommes concentré sur cet outil particulier du travail sur soi. Ces divers instruments de travail doivent permettre l’émergence de l’homme total, caractérisé par une entité unique et non divisible, nommée corps-esprit dans cet article.

Si nous mettons en œuvre ce programme, nous nous améliorerons, c’est absolument certain. Jusqu’où irons-nous ? Peut-être deviendrons-nous un expert, un sage ou un maître ! Quelque divine surprise nous accueillera-t-elle au bout du chemin ? Nous n’en savons rien. Mais, en dépit de l’opinion des grincheux, défaitistes et autres zombies, existe une certitude : quand un homme s’améliore, c’est l’humanité qui progresse. Notre rêve de paradis qui devient réalité ! Certes, des chausse-trappes nous déstabiliseront, mais le budo est une école de patience et de ténacité. D’énormes efforts nous attendent, mais nous savons lesquels et nous disposons des outils adéquats. Certains, il est vrai, les koan surtout, sont déroutants, mais, finalement, se dérouter est bien la meilleure solution quand on a compris qu’on fait fausse route en suivant le troupeau.
Prenons donc notre bâton de pèlerin et engageons-nous sur le chemin de la perfection martiale et spirituelle. Des découvertes passionnantes nous y attendent, comme le suggère le dernier koan que je soumets à votre sagacité : « Si tu rencontres le Bouddha, donne-lui vingt coups de bâton ».

Bien que ce texte soit d’inspiration strictement personnelle, des définitions, explications ou historiques ont été empruntés à divers auteurs. Qu’ils soient donc remerciés de leur collaboration indirecte à cet article.
Je conseille la découverte de Jiddu Krishnamurti avec un petit fascicule qui compile diverses conférences dont le choix est bien représentatif de sa pensée : Se libérer du connu. Mais une visite sur les sites Internet d’Amazon, Alapage ou Fnac (tapez Krishnamurti dans la barre de recherche) vous mettra en présence d’une masse colossale de documents passionnants.

Sakura Sensei


Retour à l'accueil