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LA LETTRE DU GOSHIN BUDOKAI  N°45  janvier 2022

 

KATA HAKUTSURU

 

Les kata, formes techniques qui simulent un combat, sont la bible du karaté. Grâce à ceux-ci, les enseignants d’aujourd’hui peuvent élaborer un cursus de transmission du savoir martial accumulé au cours des âges. Ce sont, en effet, les seuls témoins des concepts martiaux conçus et mis en œuvre à une époque marquée par le secret des entraînements et l’absence de documents écrits ou visuels. Il serait présomptueux de prétendre s’affranchir de cet héritage, car, outre un fantastique répertoire technique, ils contiennent de nombreux enseignements toujours pertinents de nos jours : tactique, stratégie, psychologie, éthique, philosophie, pédagogie... Encore faut-il les avoir suffisamment pratiqués et étudiés pour en tirer la substantifique moelle.

Chaque style, système, courant, organisation ou école (ryu) de karaté a sa propre liste de kata. Certains sont spécifiques à un ou deux ryu, d’autres communs à plusieurs, souvent sous des noms distincts, mais ils affichent toujours de larges différences gestuelles. De fait, chaque ryu tient à se démarquer et privilégie une certaine forme de combat : souple ou ferme, rapproché ou à distance, avec ou sans kime, offensif ou défensif, mains ouvertes ou poings fermés, martial ou sportif... S’ensuit, dans le même kata pratiqué dans différentes organisations, des particularités, des modifications liées à une interprétation particulière de certaines séquences, des rajouts inutiles ou purement esthétiques, des séquences entièrement différentes et parfois de véritables incongruités quand la finalité d’un ryu n’est pas clairement établie. Laissons de côté les aspects spectaculaires, esthétiques, standardisés et l’efficacité spécieuse des formes destinées à la compétition et penchons-nous sur l’art vraiment martial. Le réalisme impose d’envisager toutes les situations potentiellement ou réellement agressives et de proposer des solutions variées, graduées et adaptées au contexte. Ainsi, mixer dans son programme d’entraînement des kata d’origines différentes proposant des méthodes et stratégies sans équivalent ailleurs s’avère toujours judicieux, car le meilleur combattant est toujours celui qui dispose des plus grandes capacités d’adaptation. Pour un enrichissement maximum, il serait intéressant de rechercher des kata anciens (koshiki no kata), ce qui permettrait d'apprécier l'état de la connaissance martiale à une époque du passé et de comprendre leur évolution lorsqu’une correspondance moderne existe. Néanmoins, cette quête est pour le moins ardue, peu d’archives étant disponibles et rien ne garantit qu’un koshiki no kata soit supérieur à une version récente qui aura peut-être bénéficié d'améliorations. D’ailleurs, les prétendus kata anciens que certains pensent détenir ont tous subi les affres de la transmission orale et certains, pourtant essentiels, dont l’existence sur une longue période est attestée, se sont même totalement effacés de la mémoire collective.
Cependant, un miracle vient de se produire : un kata dont le nom est mentionné dans tous les documents relatant la genèse des différents ryu, qui par un curieux concours de circonstances a disparu quasi totalement des dojos pendant plus d’un siècle, a ressuscité au début du 21e siècle pour le plus grand bonheur des budoka. Il serait invraisemblable de ne pas s’y intéresser, d’autant que ce kata qui se nomme Hakutsuru est d’une grande originalité.

Hakutsuru (haku = blanc, tsuru = grue, soit : Grue blanche) illustre le style de wushu (art martial) Bai he quan (bai = blanc, he = grue, quan = boxe, soit : boxe de la Grue blanche) pratiqué en Chine à partir du 18e siècle dans la région du Fujian. Le premier à l’avoir introduit à Okinawa fut, selon toute vraisemblance, Chatan Yara (1668-1756) qui séjourna plus d’une vingtaine d’années en Chine. S’agit-il de la transcription d’un taolu (l’équivalent chinois du kata) préexistant ou d’une création ex nihilo s’inspirant du style de la Grue blanche ? Mystère quasi-insoluble actuellement. Chatan Yara aurait enseigné ce kata à Takahara Peichin (1683-1760), puis à Tode Sakugawa (1733-1815) qui le transmit, cela est assuré, à son élève et successeur Sokon Matsumura (1797-1889). Tous ces protagonistes eurent le loisir de perfectionner leur art de la Grue blanche lors de fréquents voyages dans le Fujian.
Sokon Matsumura, chef et instructeur de la garde du royaume des Ryukyu de 1816 à 1868, représente à mes yeux la référence absolue de l’Okinawa-te puisqu’il a détenu et maîtrisé une large panoplie martiale avec arme (ken-jutsu, iai-jutsu, bo-jutsu...), outils (kobu-jutsu) ou à mains nues, notamment grâce à sa fonction qui lui octroyait des prérogatives exceptionnelles alors que les samurai du shogun interdisaient le port d'arme et les pratiques martiales aux habitants d'Okinawa. Tous ses compatriotes, les pionniers du Goju-ryu et du Ueshi-ryu inclus, se sont démenés pour recevoir son enseignement, ce qui atteste de ses grandes compétences, à la fois martiales (même les samurai étaient admiratifs) et pédagogiques. Hakutsuru, un de ses premiers apprentissages auprès de Sakugawa, figurait en bonne place dans la liste des kata du Shorin-ryu que Sokon Matsumura fonda vers la fin de sa vie en unissant le shuri-te et le tomari-te. Tous ceux qui furent ses élèves apprirent Hakutsuru.

Que s’est-il passé pour que ce jalon essentiel de l’histoire du karaté, pratiqué par tous les précurseurs des styles développés ultérieurement, disparaisse au début du 20e siècle alors que les autres kata du Shorin-ryu nous sont tous parvenus, certainement avec de substantielles modifications ? Nous ne le saurons sans doute jamais, mais force est de constater que parmi tous les styles référencés par la Fédération Française de Karaté, y compris ceux qui ont conservé le terme Shorin dans leur dénomination officielle, aucun ne mentionne Hakutsuru dans sa liste de kata. Le même constat peut d’ailleurs s’opérer dans la plupart des pays. Cependant, nous devons à Hirokazu Kanazawa son exhumation en 2000 à l’occasion d’un rassemblement du Shotokan Karate International à Bali dont la vidéo est maintenant visible sur YouTube. Malheureusement, celui-ci étant décédé en 2019, il ne pourra pas nous révéler sa source ; peut-être un ryu confidentiel dont il a eu connaissance qui conservait jalousement ce joyau malgré l’inévitable altération due au temps qui passe ou une création personnelle s’inspirant de cette découverte. Cette dernière hypothèse semble d’ailleurs tout à fait plausible puisque Kanazawa a déjà élaboré un Gankaku-sho convaincant et un Nijuhachiho, version Shotokan et sensiblement différente du Nipaipo Shito. Quoi qu’il en soit, l’histoire de la création de ce style de wushu dont découle Hakutsuru est assez bien documentée, ce qui a dû et devrait éviter les égarements dans des exécutions hors de propos.

Bien que différentes versions de l’origine de ce style existent, elles fournissent toutes un récit similaire, l’observation par une jeune fille du comportement d’une grue étant redondant. En voici un :
Fang Qi Niang, née au début du 18e siècle dans la province du Fujian, fut instruite en wushu par son père, Fang Zhengdong, un expert laïc formé dans un temple Shaolin. Un jour, Qi Niang, alors très jeune, faisait sécher du grain devant chez elle quand elle vit une grande grue blanche (le plus grand oiseau du Japon ; environ 1,5 mètres de haut) descendre du toit et commencer à picorer sa récolte. Elle s’arma d’une tige de bambou afin de chasser l’intruse qui lui inspirait à la fois crainte et curiosité. Elle tenta d’abord de lui frapper la tête, mais la grue se montra habile à l’esquive. La jeune fille essaya ensuite de piquer son corps ; l’oiseau recula et frappa la tige de bambou d’un violent coup de bec. Qi Niang continua d'utiliser les techniques apprises de son père, mais en vain, la promesse d’un festin de grains étant trop tentante pour que la grue se laisse dissuader. Étonnée par l’adresse de l’animal, elle laissa les jours suivants quelques grains accessibles pour le faire revenir. Elle put ainsi continuer à l’attaquer de diverses manières pour tester ses réactions. Elle aurait même eu le privilège d’assister à un combat fort instructif entre la grue et un serpent que celle-ci finit par tuer d’un coup de bec sur la tête. Toutes ces expériences minutieusement observées permirent à Qi Niang d’analyser, de comprendre et d’assimiler les stratégies d’autodéfense de cette grue blanche.
En mariant ce que son père lui avait appris du Shaolin quan et les techniques de la grue — gestuelle, agilité, tactique, ruse, élégance, etc. —, Fang Qi Niang créa, après trois années de réflexion, le Bai he quan qui influença une large partie des arts martiaux en Chine, à Okinawa et au Japon.
Cette histoire est souvent agrémentée de péripéties liées à la conquête de la Chine par les Mandchous, qui correspondent parfaitement aux événements de l’époque. Ces détails authentiques crédibilisent ce qui aurait pu n’être qu’une légende, mais même dans ce cas, le modèle de la grue saute aux yeux dans Hakutsuru.

Il pourrait être utile, à ce stade, de savoir si l’art de la Grue blanche du Fujian est vraiment assimilable au Shaolin quan ou s’il représente une école distincte. Parce que celui-ci a été élaboré hors du temple, plusieurs maîtres de Bai he quan le considèrent comme un art indépendant. Cependant, la fondatrice a appris surtout de son père qui maîtrisait le Shaolin quan. Il est par conséquent difficile de trancher ; il est peut-être préférable d’en reconnaître à la fois les racines ancestrales et l’apport créatif de son concepteur. Néanmoins, le Bai he quan, intégré aujourd’hui au Shaolin quan, est devenu un des styles majeurs enseignés à Shaolin, d’ailleurs avec plusieurs déclinaisons : la grue qui vole, qui chasse, qui chante, dans son nid...

Un kata provenant plus ou moins directement de Shaolin, estimé de Sokon Matsumura, fondateur du Shorin-ryu (Shorin est la traduction japonaise de Shaolin), n’aurait jamais dû connaître l’oubli. Il faut reconnaître à Kanazawa Sensei l’immense mérite de l’avoir sorti de l’ombre. En conséquence, intégrer Hakutsuru dans notre programme technique semble tout à fait pertinent puisqu’il se révèle largement différent de l’ensemble des kata véhiculés par la multitude des styles de karaté, même si certains comme Gankaku ou Chinto semblent s’inspirer ponctuellement de la Grue blanche. Cependant, les vidéos de face, ICI, et de dos, ICI, où l’on voit Hirokazu Kanazawa effectuer ce kata puis quelques bunkai sont de médiocre qualité, mais quelques différences indiquent qu'à cette époque la forme de ce kata n'était pas totalement fixée. Une autre vidéo du kata Hakutsuru présenté par Javier Gutiérrez Baldor, ICI, 8e dan Shotokan-ryu espagnol, affiche une meilleure définition, là aussi avec quelques nuances d’exécution. Ensuite, quelques ryu présentent aujourd'hui des versions qui leur sont propres. Sont-elles récentes ou plus anciennes ? Je n'ai pas de réponse ; comme pour Hakucho ou Hakkaku, dénominations de kata ressemblant vaguement à Hakutsuru, dont les exécutions sont à géométrie variable, pratiqués par quelques groupuscules. Je me suis entraîné de nombreuses fois avec des experts Shito, Goju ou Shorin durant les vingt dernières années du 20e siècle ; aucun n'a évoqué Hakutsuru, ou ses variantes, qui semble bien avoir subi une éclipse totale durant environ un siècle. Qui a réhabilité ce kata ? Kanazawa, Ayashi ou Matayoshi ? On ne le saura sans doute jamais puisqu'ils sont tous décédés, mais ils ont tous les trois laissé leur empreinte en enregistrant leur version, chaque fois différente, de ce kata. Voici celles de Teruo Ayashi et Shinpo Matayoshi : ICI.
Alors, quelle forme privilégier ?

Aucun kata japonais ne copie strictement un taolu chinois ; rechercher un éventuel modèle originel, qui n’existe peut-être pas, est donc inutile, car les maîtres okinawaïens, et plus tard japonais, ont toujours aménagé les apports chinois de façon à les intégrer harmonieusement au Tode, à l’Okinawa-te, au karaté ou aux spécificités de leur ryu, voire à les plier à leurs désirs. De plus, lors des transmissions, chaque maître a imprimé sa propre marque, faisant ainsi évoluer, souvent à la marge, parfois profondément, le déroulé du kata ; les vidéos précédentes en attestent. Néanmoins, les versions de Hakutsuru véhiculées par les experts en Shorin-ryu, George Alexander notamment, ICI, ne pourrait-elle pas bénéficier de l'hypothèse d'un héritage plus fiable ? Pas nécessairement, car si la dénomination Shorin fait évidemment référence à Sokon Matsumura, cela ne constitue aucunement une garantie d’authenticité, les filiations officielles n’étant pas souvent respectueuses des réalités ; je l'ai moi-même constaté à plusieurs reprises. Et n’oublions pas que de nombreux ryu (Shotokan, Shito, Shotokai, Shukokai, Wado...), en dépit de noms différents, sont des descendants directs du Shorin-ryu. Finalement, compte tenu du peu de documents fournis par les écoles ayant conservé l’appellation Shorin et des divergences entre toutes les autres prestations, je préfère me servir de la meilleure vidéo, celle de Javier Gutiérrez Baldor, qui permet de distinguer les détails, mais en tenant compte de la prestation de Hirokazu Kanazawa, très proche, dont les hautes qualités, tant dans sa maîtrise martiale que dans sa pédagogie ou sa créativité, furent universellement reconnues.
On pourra également jeter un oeil sur le travail d'Elida Wagner, ICI.

Toutefois, reproduire la gestuelle ne suffit pas ; il faut s’installer dans l’esprit du concepteur pour en saisir les subtilités et vivre ce kata sans fausse note. À cette fin, des échassiers tels que la grue ou le héron méritent d’être observés puisqu’ils sont à l’origine du style de la Grue blanche et du kata Hakutsuru.
Ces oiseaux aux longues pattes se nourrissent fréquemment de poissons ou de crustacés, aussi les trouve-t-on dans les étendues d’eau peu profonde, couramment en position d’attente sur une patte (tsuru ashi dashi ou ippon dashi). Le malheureux poisson qui passe à leur portée ne verra pas venir la fulgurante attaque de bec (washide uchi : cinq doigts réunis en forme de bec). Pour se déplacer en milieu aquatique, les grues lèvent souvent la patte au-dessus de la surface, caractéristique gestuelle bien imitée par Hakutsuru, et parfois, en se reposant, elle emprisonnera ou assommera une proie (fumi komi geri : coup de pied écrasant). Leurs élégantes ondulations correspondent dans le kata à une flexibilité du tronc inhabituelle surtout en Shotokan-ryu. Quant aux majestueuses élévations des ailes observables dans leurs parades amoureuses ou lorsque l’oiseau est surpris et adopte une attitude de garde, elles ne manquent pas d’être évoquées par les élégants mouvements de bras du kata. Cependant, si la grue est généralement paisible, elle se montre capable d’accélérations fulgurantes de ses armes naturelles (pattes, ailes et bec) que le kata reproduit à merveille. Hakutsuru véhicule donc une bonne part de mimétisme, comme les doigts écartés à l’image des rémiges au bout des ailes de la grue, qu’il sera bon de considérer.

Exécuter correctement un kata constitue une première étape, mais il prendra tout son sens et révélera ses secrets grâce aux nombreux bunkai dont il recèle. Plusieurs séquences de Hakutsuru suggèrent une application évidente ; Hirokazu Kanazawa en propose d’ailleurs quelques-unes. Cependant, excepté quelques rares mouvements symboliques, aucun geste d’un kata ne sert à rien ; ils doivent tous pouvoir s’appliquer en combat. De plus, c’est le nombre de bunkai réellement fonctionnels fournis instantanément sur chaque geste ou séquence qui atteste du niveau atteint par un budoka.
Un kata comme Hakutsuru est potentiellement la source de centaines, voire de milliers d’applications. Pour cheminer vers cette quintessence de l’art martial, s’inspirer de la gracieuse gestuelle de la grue, s’imprégner de l’atmosphère particulière qui doit présider à toute exécution d’Hakutsuru, stimuler son imagination créative et installer le kata au cœur de son efficacité martiale, je conseille de visionner une des nombreuses vidéos de grues du Japon disponibles sur la toile. Par exemple : ICI.
Je n’ai pas trouvé de vidéo montrant le combat d’une grue et d’un serpent comme évoqué dans l’histoire de la genèse du Bai he quan, mais d’autres oiseaux ont les mêmes capacités. Certaines vidéos, montrant un combat entre un crotale et un coucou coureur pourront sensibiliser à la nécessité de travailler sa vigilance et sa réactivité : ICI.

Il ne nous reste plus qu’à imbiber le karate-gi de notre sueur pour élever nos prestations du kata Hakusturu et de ses bunkai à un niveau honorable, ce qui augure de très nombreuses années de pratique, de recherche et de progrès vers la maîtrise car son originalité est quelque peu déroutante, mais nous avons toute la vie devant nous.

Sakura Sensei

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