LA VOIE (DO)
« Il y a des choses que l’intelligence seule est capable de chercher, mais que,
par elle-même, elle ne trouvera jamais. »
Henri Bergson
« Celui qui sait ne parle pas.
Celui qui parle ne sait pas. »
Lao Tseu
« Choisissant le vide comme voie, vous verrez la voie dans le vide. »
Miyamoto Musashi
Les
arts martiaux orientaux, le yoga, le zen ont en commun cette recherche de
« la vérité », de « l’éveil » ou de tout autre
concept ésotérique visant un état sublimé de la condition humaine. Néanmoins,
ils n’en détiennent pas l’exclusivité. Nombreux, en effet, sont ceux qui,
déçus par l’existence quotidienne, cherchent ce « quelque chose »
susceptible de les conduire à une sorte de félicité. Ils mènent leur quête
dans une errance solitaire ou dans le sillage d’un gourou bien rémunéré. En
fait, tout le monde cherche à améliorer sa condition et s’interroge sur le
meilleur moyen d’y parvenir. Malheureusement cette recherche de « l’objet
sans nom », est le réceptacle de toutes les crédulités et de tous les
abus. En témoigne la prolifération des sectes ou organisations apparentées,
mais aussi le chiffre d’affaires confortable de nombreuses entreprises légales
qui exploitent ce besoin humain de s’extraire de la médiocrité ambiante et
de la routine conformiste.
D’où
vient le mal ? D’évidence, l’absence d’un consensus sur une dénomination
entraîne la confusion et les dérapages. Nous-mêmes avons souvent utilisé
deux termes pour illustrer la finalité de cette quête : « bonheur »
et « sagesse ». Ces deux mots recouvrent des concepts différents
dans leurs acceptions classiques. Cela a pu augmenter le trouble ressenti par
les lecteurs. D’autant que, même chez les érudits, peu de gens ont une
vision claire de la signification de ces mots car ils désignent des états rêvés,
idéalisés, inaccessibles. D’ailleurs, sur le « do », terme qui
accompagne la plupart des arts martiaux orientaux, c’est-à-dire la voie qui
permet d’accéder à ce but ultime, les divergences abondent.
Nous
voudrions, aujourd’hui y ajouter un troisième terme : « intelligence ».
Pas pour brouiller davantage les pistes, mais pour montrer qu’intelligence,
bonheur et sagesse forment un ensemble indissociable. La finalité étant
d’aider ceux qui le souhaitent à choisir leur voie et à la parcourir.
« De
nombreux chemins mènent au sommet de la montagne. » Encore faut-il ne pas
s’engager dans un cul-de-sac.
Intelligence
Selon le Petit Robert :
1.
Faculté de connaître, de comprendre.
2.
L’ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance
conceptuelle et rationnelle.
3.
Aptitude à s’adapter à des situations nouvelles.
4.
Qualité de l’esprit qui s’adapte et comprend facilement.
Les
différents dictionnaires que nous avons consultés donnent de l’intelligence
des définitions très proches. Pourtant les scientifiques avouent de façon
claire leur ignorance du contenu exact de l’intelligence.
Nous
devons au psychologue Alfred BINET la mesure du Quotient Intellectuel (QI) grâce
à un test connu sous le nom de BINET-SIMON. Depuis sa création en 1905, ce
test a été amélioré, d’autres ont vu le jour, cependant on ne sait
toujours pas ce qu’il mesure : quelques habiletés intellectuelles, une
certaine capacité d’apprendre, certes, mais il ne renseigne pas sur la
motivation, la créativité, l’ouverture d’esprit, l’intuition. De plus,
des études montrent des tares récurrentes chez les gros QI : en
particulier une certaine rigidité et un cruel manque de créativité.
Toutefois, tous ces tests concordent relativement bien avec le niveau scolaire
ou universitaire même si quelques exceptions sont troublantes. On reste
toutefois dubitatif devant les erreurs grossières que commettent parfois des
gens dont le QI est largement au-dessus de la moyenne. On constate ainsi chez
des énarques (anciens élèves de l’ENA) ou des X (anciens élèves de
Polytechnique), pour ne citer que les écoles françaises les plus prestigieuses
(où on peut imaginer un QI moyen plutôt élevé), des pans entiers de la psyché
où la réflexion est absente, le comportement dogmatique, pas seulement dans le
domaine religieux, royaume du dogme intangible, mais aussi en politique, économie,
sciences, etc.
Nous
avions postulé, il y a quelques années, une distinction entre facultés
intellectuelles, approximativement mesurées par le QI, et intelligence, capacité
à gérer harmonieusement l’ensemble des facultés. Autrement dit, il aurait
existé une super faculté intellectuelle directrice. Comment l’évaluer ?
Toutes
les activités humaines librement choisies ont un but : vivre le mieux
possible, le nec plus ultra étant de nager dans le bonheur. Ainsi, nous optons
pour tel métier, ou tel emploi, plutôt que tel autre, car nous l’estimons
plus conforme à nos perspectives d’avenir ; nous jetons notre dévolu
sur une femme plutôt qu’une autre car nous croyons qu’elle est celle qui
nous rendra le plus heureux ; nous choisissons, pour nos vacances, les
lieux et les activités susceptibles de combler au mieux nos attentes. Dans tous
les cas l’objectif est fondamentalement le même malgré des vocables différents :
s’éclater, s’épanouir, se sentir bien, réussir, être heureux…
Malheureusement, si le concept de bonheur est difficile à cerner, les moyens
pour y parvenir semblent encore plus difficiles à mettre en œuvre. Ainsi
voit-on régulièrement des personnes aux facultés intellectuelles reconnues
prendre des décisions contraires à leur épanouissement. N’est-on pas étonné
lorsqu’un ami qui vient de divorcer reproduit à l’identique avec son
nouveau conjoint les erreurs l’ayant conduit à la rupture ? Ou un cadre
en lutte pour un pouvoir dans l’entreprise sacrifier sa vie familiale ?
Ou quelqu’un s’endetter au-delà du raisonnable par désir de briller ?
De plus, les gens heureux ne se recrutent pas uniquement chez les gros QI, loin
de là, ce qui implique que les capacités intellectuelles mesurées par les
tests sont insuffisantes pour expliquer l’intelligence, que ceux qui
parviennent au bonheur disposent de quelque chose de plus. Est donc intelligent
celui qui est heureux ; peu importe que l’on soit berger ou ingénieur,
le QI n’a pas d’influence. L’intelligence est donc une qualité qui
coiffe, dirige et harmonise toutes les capacités intellectuelles. Elle permet
à l’individu de ne jamais entreprendre une action opposée à ses intérêts
profonds.
Hypothèse
cependant inexploitable car, d’une part, nul n’a jamais pu mettre en évidence
cette structure de l’intelligence et, d’autre part, rares sont les personnes
capables de juger du bonheur d’autrui hormis les sages dont la lucidité peut
percer les façades les plus solides. En effet, paraître heureux, c’est
montrer la pertinence des choix de vie que l’on a effectués, c’est, in
fine, afficher des moyens intellectuels supérieurs. Donc toute personne qui se
soucie de son image va tout mettre en œuvre pour prouver son bonheur. Avec
d’autant plus d’acharnement qu’elle a quelque chose à camoufler. Le
commun des mortels s’y laisse prendre qui amalgame bonheur, plaisir, confort,
richesse, célébrité, etc.
Il
nous faut donc reprendre le raisonnement en ses prémices. Revenons à nos énarques
et nos X. Ce sont finalement des gens comme les autres mais avec un QI
toujours dans la moyenne supérieure et une grande puissance de travail.
Il est admis, aujourd’hui, que nous sommes tous conditionnés ;
par la publicité et les différents médias, c’est un truisme, mais aussi par
notre culture, nos origines, nos attaches politiques, notre famille, notre
religion, nos loisirs, notre milieu professionnel, etc. Les conditionnements se
traduisent par des comportements, des raisonnements et des actes stéréotypés,
prévisibles ; les perceptions, sous influence, sont altérées et, en conséquence,
les décisions trop souvent inappropriées.
Comment
naissent donc ces conditionnements ? Une situation nous amène à réagir
d’une certaine façon. Si nous réutilisons cette réponse à l’identique
dans tous les cas semblables au motif que la première fois nous a donné
satisfaction, nous ne serons plus tout à fait en phase avec la situation réelle
car elle sera à coup sûr légèrement différente des occurrences antérieures ;
la vie n’est pas un laboratoire. On peut donc se conditionner tout seul, par
économie, en ne se donnant pas la peine d’examiner correctement chaque événement.
Pire, le milieu dans lequel nous sommes immergés nous enseigne le « bon »
comportement ou la « bonne » pensée face à une situation donnée.
Ce conformisme plus ou moins imposé est rarement confronté à l’analyse
critique : « On ne peut pas tout remettre en question ! »
répliquait un ami, il y a quelques décennies, pour justifier ce comportement
moutonnier. C’est ainsi que nous suivons presque aveuglément, et en dépit de
nos dénégations, la publicité, la propagande, nos coutumes, nos habitudes ou
nos gourous mais aussi, c’est encore plus grave car nous lui faisons une
confiance absolue, l’enseignement que nous avons reçu, à l’école ou dans
l’entreprise, nonobstant ses approximations, erreurs et autres pseudo-vérités.
Nous avons tous vu, au cinéma, le gag de la B.A. répétée qui impose à un
aveugle de traverser plusieurs fois la même rue. Cette caricature n’est pas
si éloignée de la réalité. L’aveuglement n’est pas le propre des
aveugles.
Ces
défauts de réflexion ou ces troubles perceptifs, habituels chez l’individu
lambda, semblent incongrus chez un énarque ou un X ; on leur attribue une
telle puissance intellectuelle qu’on est choqué de les voir subir les mêmes
conditionnements que le commun des mortels. Notons que « conditionnement »,
« a priori », « idée préconçue » sont ici synonymes.
En
fin de compte, le QI constitue une approche, certes très approximative mais
acceptable, pour jauger l’intelligence. Dans notre précédente théorie, une
super capacité venait s’y ajouter. Pour expliquer les aberrations
comportementales de nos élites (car nous les avons citées en exemple, mais
l’explication vaut pour tous), nous émettons l’idée que les
conditionnements occultent une partie des facultés intellectuelles mesurées
par les tests. En effet, comment pourrait-on prendre les bonnes décisions quand
le prisme déformant des conditionnements perturbe nos perceptions, que nos
facultés sont anesthésiées par des comportements rigides, doctrinaires.
Celles-ci ne pourront s’exprimer pleinement qu’en éradiquant toute forme de
conditionnement. Est donc très intelligent celui qui dispose de larges capacités
intellectuelles (gros QI) et n’est pas ou peu conditionné. Ainsi un THQI (très
haut QI), comme ils aiment à se nommer, fortement conditionné peut se
comporter comme un niais. À l’inverse l’individu lambda libéré de ses
conditionnements peut faire preuve d’une intelligence supérieure.
Notre
expérience a largement confirmé la pertinence de cette théorie. La
manifestation des conditionnements étant éminemment variable en fonction des
circonstances, il est ainsi facile de comprendre pourquoi certains esprits
supérieurs sont parfois la proie de comportements aberrants.
Les
arts martiaux rendent-ils intelligent ?
Cette
question en sous-tend deux autres :
D’abord,
les arts martiaux développent-ils les facultés intellectuelles ?
Le
QI n’est pas figé ; il augmente assez régulièrement avec l’âge. Ce
qui pose actuellement un problème aux États-Unis car l’exécution d’un condamné à mort est impossible si son QI est inférieur
à 70 (débile mental, on estime qu’il ne comprend pas ce qu’il fait ni ce
qu’on lui fait). Or, certains condamnés au QI inférieur se retrouvent après
quelques années de prison avec un QI supérieur à 70. Doivent-ils alors subir
l’injection létale ? Nous laisserons chacun en débattre en son for intérieur.
Cette
progression, variable d’un individu à l’autre, est liée à deux facteurs :
la richesse des stimuli que procure l’environnement et l’activité du sujet.
La passivité équivaut à l’absence de toute stimulation ; elle ne peut
conduire qu’à l’abrutissement. Cela est valable pour l’enfant qui
construit son intelligence comme pour l’adulte qui la développe.
L’art
martial recèle une immense richesse conceptuelle dont on prendra conscience en
s’entraînant régulièrement. Cette richesse, caractéristique du véritable
art martial, est afférente à la notion d’efficacité en toute circonstance
car, outre la diversité des situations à explorer, cette finalité impose une
grande rigueur dans la conception des techniques et des stratégies utilisées ;
elle est évidemment liée à la dimension philosophique inhérente au budo. Si
l’on doit opérer le meilleur choix en terme de stimulation de
l’intelligence, l’art martial occupe donc une situation privilégiée. La
plupart des autres activités, même issues d’un art martial, offrent un
potentiel moindre. Malheureusement, il arrive que des professeurs n’enseignent
qu’une technique simplifiée, c’est souvent le cas dans les clubs où la
compétition est le seul objectif de l’entraînement, ou dénuée de tout lien
philosophique. Mais, même dans un vrai dojo doté d’un excellent sensei, il
se trouve des pratiquants hermétiques, parfois à cause d’un QI trop faible,
plus souvent en raison d’idées préconçues stérilisantes. Dans le
cadre d’un apprentissage complexe, le pire est de croire que l’on sait.
Raisonner
par analogie, élargir le champ de ses investigations, s’ouvrir aux idées
novatrices sont des clés pour l’acquisition de vastes facultés
intellectuelles. Accumuler des connaissances ne suffit pas ; il faut les
relier aux acquis précédents, construire
des réseaux, ne jamais laisser un savoir orphelin.
Pourquoi
suis-je si lent quand je tente un ushiro mawashi geri ? Pourquoi le
patineur accélère-t-il sa rotation quand il ramène les bras près de son
corps ? Tiens, il y a une relation ! Donc si je garde ma jambe près
de mon corps en tournant au lieu de l'écarter de l'axe de mon corps, je vais tourner
plus vite ?
L’analogie
est le début de l’élaboration d’un concept. Certes, dans l’exemple précédent,
nous sommes encore loin d’une formulation mathématique, mais le principe est
compris, sa réutilisation possible comme son approfondissement.
Pourquoi
les kata finissent-ils souvent par un blocage ? Pourquoi ne met-on pas K.O.
un adversaire qui vient de nous attaquer ? Parce qu’il n’attaque plus !
Il faut donc faire la différence entre défense et vengeance ! Les liens
avec la législation (légitime défense) ou une réflexion philosophique (la
vengeance est-elle légitime ?) sont en place.
La
recherche des bunkaï (applications des kata) est une réelle stimulation de
l’ouverture d’esprit, de la créativité. La richesse de cet exercice est
fabuleuse, à condition, bien sûr, de ne pas s’enfermer dans la seule répétition
d’un prétendu « bunkaï officiel ».
Voilà
bien de quoi étoffer les facultés intellectuelles. On pourrait multiplier à
l’infini les exemples tirés de la pratique de l’art martial. Nous sommes
donc bien détenteurs d’un support capable de stimuler notre intelligence car
le véritable art martial est parmi les activités les plus riches et ses
implications sont presque infinies, mais seuls les actifs volontaires seront bénéficiaires.
Ensuite, les arts martiaux permettent-ils d’évacuer les conditionnements ?
En
combat, quand on décide d’attaquer, c’est l’échec garanti. L’attaque
doit être spontanée, fruit d’un long entraînement, sans intervention de
l’esprit (Cf. l’arc réflexe). Toute idée préconçue (Comme il est grand !…
J’ai peur !… Je vais lui mettre un mawashi dans la tête !…)
mobilise l’esprit qui n’est plus disponible pour l’observation. Or, sans
observation, ou lorsque celle-ci est imparfaite, la prise de décision est forcément
erronée. Les Japonais utilisent l’expression « mizu no kokoro » :
« l’esprit est comme l’eau ». Une eau calme est comme un miroir ;
agitée, l’image se trouble. Les pensées forment des vagues. il est donc
essentiel de stopper le flux des pensées parasites. C’est le travail du
mokuso (méditation au début et à la fin du cours) mais on comprend vite que
cette vacuité de l’esprit est nécessaire en combat et qu’elle est fort
utile dans de nombreux épisodes de la vie quotidienne. Lors d’un kumite, les
meilleures techniques sont celles que l’on ne sent pas partir, preuve que
notre esprit ne la préméditait pas ; ce sont les mêmes que
l’adversaire ne voit pas venir.
Exit
les conditionnements parasites.
Ainsi
l’art martial offre tous les ingrédients pour stimuler l’intelligence :
développement des capacités mentales et physiques —car de multiples auteurs
mentionnent une intelligence du corps— et éradication des conditionnements (cet
objectif est fréquemment atteint en partie et de façon ponctuelle, mais, pour atteindre
un but, l'essentiel est de se mettre en marche), le tout intégré
dans une intense activité. À condition, bien sûr, de manifester une indéfectible volonté
d’y parvenir car, si l’on observe des métamorphoses spectaculaires en une
dizaine d’années de pratique, certains cas démontrent que l’inscription
dans un club est insuffisante pour garantir une progression sensible de
l’intelligence. Soif inextinguible d’apprendre, remise en question
permanente et efforts constants sont requis.
Bonheur
Si
l’intelligence pose des problèmes de définition, c’est pire pour le
bonheur. Le dictionnaire de l’Académie française (huitième édition)
stipule :
Félicité,
état heureux, prospérité. (C’est l’auteur qui souligne.)
Heureux
est l’adjectif qui correspond au nom bonheur, tous deux construits sur la même
racine. Les académiciens font des fautes d’écolier. D’ailleurs, par
curiosité, voyons leur définition pour « heureux » :
Qui
jouit du bonheur, qui possède ce qui peut le rendre content. (Idem)
Sans
commentaire.
Le
Petit Robert indique :
État
de la conscience pleinement satisfaite.
Fort
bien ! Mais chacun sait que les hommes ne sont jamais satisfaits. Donc,
d’après cette définition, ils ne seront jamais heureux. De plus la littérature
nous abreuve de contradictions et d’absurdités sur ce sujet accommodé à
toutes les sauces. Dans le giron du bonheur les écrivains placent l’amour et
la liberté, mais ces deux là font mauvais ménage. Bonjour l’angoisse !
« Bonheur »,
« amour », « liberté » : trois mots galvaudés que
nous aimerions voir remonter sur leurs piédestaux. Trois mots dont les liens
sont plus étroits qu’on ne le croit.
Plutôt
que disserter sur les mots, analysons les faits. Quelles sont les causes du
malheur ou du bonheur des hommes ?
Pour
être heureux, il faut vivre, et pour cela un minimum vital est nécessaire :
se nourrir, se vêtir et se loger. Nécessaire et suffisant, comme l’ont démontré
la plupart des philosophes… qui ont rarement concrétisé dans les faits le
fruit de leurs investigations. Sans doute parce qu’étant philosophe on n’en
est pas moins homme. Or les hommes rêvent de richesse, ils s’imaginent au
bras des plus belles femmes de la planète, quand les femmes fantasment sur le
prince charmant, ou ils aspirent à la direction d’un empire (un service, une
entreprise, une mafia ou un état). Ils pensent qu’une de ces situations leur
apportera le bonheur alors que cela les rend cupides, concupiscents,
autoritaires, vindicatifs et… malheureux. Il est vrai qu’un homme heureux
peut disposer de l'aisance financière, avoir une épouse magnifique et diriger une entreprise ou une
collectivité, mais son bonheur réside en un tout autre lieu que ces
contingences. Les médias véhiculent moult exemples de personnages matériellement
comblés qui affichaient un
bonheur provocant quelques jours plus tôt et qui sombrent dans un enfer
sordide. Mais le public, atteint de cécité sélective, préfère retenir les
images de bonheur conformes aux schémas conventionnels, oubliant qu’il ne
s’agit que d’images, de façades. Le bonheur simple et sans histoire n’est
pas médiatique et n’a donc pour le public qui vit au travers de ses écrans
pas d’existence réelle.
Malgré
les évidences, chacun poursuit son chemin dans la trace que les générations
ont imprimée dans la conscience collective : magnifique conditionnement !
et surtout belle démonstration d’une erreur sur le choix de « la voie ».
Les excuses ne manquent pas, cependant ; comment choisir un chemin quand on
ne sait pas où l’on va ? Ainsi, la définition du Petit Robert nous
aiguille vers la notion de satisfaction. S’agissant de la conscience, ce ne
peut être que la satisfaction d’un désir (par opposition à un besoin). Or,
le désir, manipulé à souhait par tous les professionnels de la communication,
est une indiscutable manifestation de nos conditionnements. Chacun peut en outre
constater la constante escalade des désirs, la satisfaction d’un de ceux-ci débouchant
systématiquement sur un nouveau désir. La machine infernale est en marche avec
toutes les frustrations qui en découlent puisque de nombreux désirs ne seront
pas satisfaits. Quant à nos académiciens, ils ânonnent la première débilité
qui leur est servie : « prospérité ». Ils évaluent leur
bonheur à la grosseur de leur portefeuille. Les pauvres ! La sagesse
n’est pas à rechercher de ce côté.
Ces
constats nous imposent une interrogation : pourquoi la partie de notre
conscience qui raisonne ne parvient-elle pas à s’affranchir de ces
conditionnements qu’elle juge elle-même le plus souvent contraires à ses intérêts ?
Le
psychisme de l’homme est d’une complexité désarmante, bourré de
contradictions, un écheveau que de nombreux chercheurs ont tenté de démêler.
Conscient, subconscient, inconscient, moi, surmoi, triple moi, ça, ego… des
kyrielles de mots pour décrire le fouillis qui encombre les limbes de nos
cerveaux. Bref, la recherche occidentale, scientifique ou pseudo-scientifique,
s’est attachée à comprendre comment fonctionne (mal) notre psyché. Pendant
ce temps, les philosophies orientales, indienne, chinoise et japonaise
essentiellement, se sont préoccupées de lui trouver un fonctionnement
harmonieux. L’Occident veut comprendre l’esprit, l’Orient veut l’améliorer,
l’enjoliver. Les divergences cessent quand on doit désigner le siège des
difficultés humaines : le consensus s’établit sur « l’ego »
que la psychanalyse préfère nommer « moi ».
L’ego
a peur de disparaître —n’avons-nous pas peur de mourir ?—, d’être
agressé ou envahi, donc il se protège, s’isole, se barricade. Conséquence :
il se coupe de toute véritable relation.
Exister
ne lui suffit pas, il veut être considéré, respecté, honoré, donc il se
valorise, se gonfle, s’hypertrophie. La possession lui semble la meilleure
recette, mais il faut l’étaler, l’exagérer pour qu’elle suscite
l’envie. Il y gagne mépris, suffisance, avidité, vanité, duperie, etc.
Le
sommet est atteint quand les autres se prosternent à ses pieds. Certains se
contenteront de l’obéissance de leur chien, d’autres exigeront la
soumission de leur femme, de leurs enfants ou de leurs subalternes, quelques-uns
jouiront de l’allégeance d’un empire. Plus dure sera la chute.
Ainsi
s’élabore l’ego qui se décline en termes de protection de soi (l’ego a
peur), valorisation (éternel et stérile débat entre « être » et
« avoir » où personne ne voit que les deux mènent à
l’hypertrophie de l’ego) et domination (notre monde n’est plus qu’une
immense compétition) en s’appropriant les platitudes qui circulent dans les cénacles
que nous avons élevés au rang de maîtres à penser. L’ego que certains
appellent « la personnalité » n’est qu’un amas de
conditionnements, les mêmes pour tous, dont le dosage donne les nuances que
l’on sait.
Au
cinquième siècle avant notre ère, Lao Tseu, contemporain de Confucius et de
Bouddha, devisait ainsi de l’ego :
« L’ego est un singe qui se catapulte dans la jungle :
totalement fasciné par le royaume des sens,
il se balance d’un désir à l’autre,
d’un conflit à l’autre,
d’une opinion personnelle à l’autre.
Si vous l’effrayez c’est, en fait, pour sa propre vie qu’il aura peur. »
Là
réside la différence entre l’Occident et l’Orient. Ce dernier a compris
depuis longtemps que l’ego ne sert à rien, pire qu’il est nuisible. Si,
comme on l’a vu, l’ego est un immense amoncellement de conditionnements, il
ne recèle rien d’autre de positif —une introspection sérieuse le révèle
immédiatement— qui permettrait de justifier son utilité. Tuer l’ego,
trancher l’ego, voilà ce que recherchent de nombreuses écoles d’arts
martiaux traditionnelles dans le pur prolongement des philosophies et religions
orientales.
Plus
d’ego ; plus de contradictions ; plus de conflits. Nous sommes
toujours dans le cadre de l’art martial dont le but est de régler un conflit —objectif
du débutant— ou d’éviter un conflit —objectif du maître—. Et c’est
en adéquation avec notre propre définition du bonheur : absence de
conflit avec les autres mais surtout avec soi-même.
Et
l’amour dont nous avons parlé plus haut ? Oublions notre besoin d’être
aimé, nos demandes de preuves d’amour ; c’est l’ego qui réclame
cela pour se dilater. Le véritable amour naît quand l’ego s’efface, quand,
enfin, nous pouvons être attentifs et ouverts aux autres. Oublions également
la trivialité « l’amour est aveugle » ; le véritable amour
est clairvoyant : le jardinier qui soigne ses roses sait exactement de quoi
elles ont besoin pour s’épanouir. Ainsi, la disparition de l’ego confère
amour, bonheur et lucidité puisque l’esprit va pouvoir officier sans entrave.
On peut sans hésitation ajouter la liberté attendu que, dans ces conditions,
l’esprit ne subit plus aucune influence. La cohabitation de ces mots devient
possible, il est vrai, grâce à de nouvelles acceptions. Des mots qui sont
remontés sur leurs piédestaux respectifs.
Que
des avantages ! et nous les refusons ! Du moins, l’ego les refuse,
ce qui est normal quand on lui suggère de se suicider. Or, nous ne pouvons pas
disserter sur le sujet à son insu. Rien ne sert donc d’y réfléchir comme on
aborde une question banale puisque c’est l’ego qui dirige et décide. Une
seule solution : il faut sentir dans ses tripes (le hara !)
l’urgence d’une profonde mutation. Il faut percevoir dans son corps cette nécessité
vitale ; cela ne peut se réaliser que dans la douleur violente d’un
affrontement psychologique où l’ego sera écrasé. Les maîtres zen utilisent
des formules ésotériques pour solliciter l’esprit sous d’autres formes que
le raisonnement. Les samouraïs s’exposaient volontairement à la mort pour
contraindre leur ego à accepter sa propre fin. De nombreux témoignages évoquent
une intense souffrance psychologique à l’origine de l’illumination. Cet événement
survient brusquement lors de circonstances extraordinaires (tout le monde
en rencontre), d’où le terme d’illumination. Et c’est bien une accession
à la lumière qui attend les heureux élus débarrassés de la chape de plomb
de leurs conditionnements.
L’intelligence
est donc nécessaire pour concevoir cette recherche mais elle a besoin d’être
relayée pour progresser vers le but.
L’art
martial dont les objectifs ultimes correspondent à la définition du bonheur
peut être un bon guide vers la lumière car, si cette illumination est
instantanée, elle ne survient que chez des individus réceptifs. On conçoit
donc bien qu’il soit nécessaire d’effectuer un travail de préparation pour
atteindre cette réceptivité. La transformation des individus dans le cadre
d’un effort opiniâtre tel qu’on en voit dans les arts martiaux est une des
formes que peut prendre ce travail. C’est cela que l’on nomme « la
voie » (do) ; une voie qui passe par l’intelligence et mène au
bonheur.
Sagesse
Citons
le Petit Robert :
1. Connaissance juste des choses.
2. Qualité, conduite du sage, modération,
calme supérieur joint aux connaissances.
3. Modération et prudence dans la conduite.
4. Caractère mesuré, modéré.
Comment
reconnaître un sage ?
Le
sage est lucide, clairvoyant (définition N°1), ce qui implique qu’il ne soit
pas conditionné. C’est donc, selon les termes consacrés, un éveillé, un
illuminé ; il a tranché son ego. Laissons de côté l’imagerie
habituelle du vieil ascète au physique déclinant dont l’érudition
s’exprime sur un ton étudié (définitions N°2, 3 et 4). Tout bon acteur se
coulera aisément dans ce rôle fantaisiste.
Le
sage ne dédaigne pas de prendre quelque plaisir si celui-ci n’engendre pas
d’inconvénient. La satisfaction de l’esprit et de la chair favorise l’épanouissement ;
les mortifications aigrissent les caractères.
Le
sage n’est pas toujours démuni mais il sait que l’essentiel de sa richesse
est en lui. Ses possessions ne l’accablent pas car il ne s’y sent pas attaché.
Le
sage n’est pas forcément vieux, même si le temps est un facteur déterminant.
Jiddu Krishnamurti, dont personne ne contestera le qualificatif de sage, tenait
à vingt ans les mêmes discours qu’à soixante-dix.
Le
sage peut être actif, dynamique, sportif ; c’est même un gage de bonne
santé. N’oublions pas que la maladie est un conflit et que le corps n’est
pas dissocié de l’esprit.
Le
sage, exempt de conditionnement, voit et dit des choses surprenantes. Comment le
différencier d’un fou ? Ou de quelqu’un qui se trompe ?
« Le
fou qui pense qu'il est fou est un sage. Le fou qui pense qu'il est sage est un
fou. » Bouddha
Ne
cherchons pas, même avec l’aide de Bouddha, c’est impossible sauf pour un
sage qui dispose du discernement nécessaire.
Le
sage est intelligent et cultivé.
Intelligent,
puisqu’il a tranché son ego et s’est débarrassé de ses conditionnements.
Intelligent, car pourvu de facultés intellectuelles suffisantes pour lui avoir
permis d’ouvrir la porte de l’illumination.
Cultivé,
car dans notre monde, tout est interdépendant, pas seulement depuis
l’introduction du terme « mondialisation », et que, pour
comprendre totalement un phénomène, il faut le relier à tout ce qui présente
un rapport, même lointain.
Le
sage fait rimer amour et liberté.
Amour,
vu que l’absence d’ego, donc la vacuité de l’esprit —c’est l’ego
qui bavarde sans cesse—, le tourne entièrement vers autrui. (Lorsque nous
parvenons, en combat notamment, à cette vacuité de l’esprit, c’est notre
ego que nous avons provisoirement annihilé. Cet état nous permet de nous
occuper efficacement de l’adversaire puisque nous ne sommes plus centrés sur
nous-mêmes. Il faut aimer ses adversaires.)
Liberté :
nous évoquons le psychisme car le sage, jamais soumis, est parfois mis en
prison ou entravé dans l’expression de ses droits. Affranchi de son ego, il
n’est dans la dépendance d’aucune entité supérieure : parti
politique, société secrète, gourou, religion, intérêts financiers…
Toutes
ces qualités font du sage un partenaire idéal dans tout type de relation, mais
l’humanité, dans sa folie destructrice, prend rarement le temps de l'écouter,
aussi se consacre-t-il le plus souvent à être heureux dans son
univers. Seules quelques rares personnes perçoivent l’aura qui le couronne et
sollicitent ses conseils bienveillants. (Cette aura est une image poétique
qu’il ne faut pas prendre à la lettre. Des charlatans, comme les dirigeants
de la Société Théosophique, ils ne sont pas seuls, ont largement exploité ce
filon au début du vingtième siècle. Il en reste quelques traces de nos
jours). Il les aide à franchir le mieux possible les obstacles de la voie. Car
le sage, comme Socrate, sait qu’il ne sait rien, que sa principale richesse
est le vide infini de son esprit, que le salut nous viendra de la découverte du
vide absolu. Ainsi n’attend-il rien —le vide ne peut être
plus vide— et peut-il tout donner —le vide est inépuisable—.
Le
sage éclaire sans éblouir.
La
voie et l’illumination
L’homme intelligent est, bien sûr,
pourvu de larges capacités intellectuelles et d’une culture éclectique, mais
il sait relativiser ses
connaissances et, c’est peut-être l’essentiel, faire taire son ego, source
de toutes les verbosités oiseuses.
L’homme heureux ne connaît pas le
conflit car il a muselé son ego, roquet aussi hargneux que craintif.
L’homme
sage a parcouru la voie et rencontré l’illumination en tranchant son ego. La
pénétration de son regard et le silence de sa conscience lui révèlent un
monde différent du nôtre. Pour lui, la Vérité s’est entièrement
dénudée.
Que
voient donc les illuminés et que ressentent-ils de si exceptionnel ?
Impossible de décrire un univers qui n’existe pas dans notre langage !
C’est pour cette raison que les Occidentaux s’égarent souvent dans leur quête :
ils s’engagent dans la voie en cherchant quelque chose. Ce quelque chose est
forcément formulé avec les mots de notre langage. Chercher l’inconnu en l'exprimant
sous une forme connue ne permet de trouver que du connu. Les fréquentes
désillusions n’ont pas d’autre origine. Il faut entrer dans la voie en ne
cherchant rien du tout ; si nous savons où mène la voie, c'est que nous
ne sommes pas sur la voie. Une seule certitude : la véritable voie est
perfection. Or la perfection ne procède jamais par accumulation mais
par élimination du superflu, de l'inutile et du nuisible. Ainsi, nous en
avons maintenant une conscience aiguë, le mal absolu est en nous, il s’appelle
« ego », nous guérirons quand nous aurons expulsé cette gangrène,
autrement dit, quand nous aurons fait le vide. Pas un vide ponctuel ou partiel,
pour un mokuso, un kata ou un kumite, non ! mais une vacuité totale et
permanente de l’esprit. Difficile ! certes, car à l’opposé de tous les
poncifs, mais c’est la condition sine qua non pour s’ouvrir au monde et
s’enivrer du monde.
SAKURA SENSEI
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