UNIR LE CORPS ET L'ESPRIT
Si chacun s’accorde sur une définition du corps,
il n’en va pas de même de la notion d’esprit. Il suffit de consulter un
dictionnaire pour découvrir une polysémie embarrassante et de nombreuses
relations à Dieu qui conduisent à un obscurantisme préjudiciable.
Pourtant, si nous analysons les faits, simplement mais avec lucidité, sans a priori et
indépendamment de toute doctrine, nous pouvons observer une criante évidence.
Le corps est constitué d’organes qui remplissent chacun une fonction. Par exemple,
le squelette et les muscles permettent la locomotion. Ainsi, nous
trouvons : la digestion, la reproduction, la respiration, etc. Mais quelle
est donc la fonction du cerveau ? Une partie de celui-ci joue un rôle de
chef d’orchestre ; c’est la régulation du système végétatif. L’autre, le
cortex, trie et stocke l’information qui lui parvient par nos différents sens ;
le traitement de cette information produit nos pensées, nos sentiments, nos émotions.
Tout cela s’appelle l’esprit ! Nous pouvons donc résumer par la formule
suivante : l’esprit est le nom d’une des fonctions du cerveau.
Contrairement aux autres organes dont le fonctionnement est toujours lié à une finalité, le cerveau est capable
de s’agiter sans but, voire au détriment du corps. Nombreux sont les individus qui se
détruisent plus ou moins consciemment et innombrables ceux qui ne parviennent pas à s’épanouir alors qu’ils
disposent de tous les ingrédients nécessaires pour élaborer un bonheur radieux. Comparativement aux animaux,
l’homme bénéficie d’un cerveau infiniment plus performant qui devrait lui offrir la faculté de vivre mieux
que ceux-ci. Malheureusement, l’observation objective du comportement des populations humaines n’accrédite pas
cette hypothèse. Le cerveau de l’homme semble être plus souvent un handicap qu’un atout.
Les maux de l’homme viendraient-ils donc de cette disjonction du corps et de l’esprit ? car force est de
constater que notre cerveau est trop souvent le siège d’une activité débordante mais stérile ou importune.
A ce stade, si nous répondons oui à la précédente question, d’aucuns s’attendent à une démonstration
scientifique pour soutenir cette thèse. Nous leur proposons de ne pas sombrer dans cette passivité
habituelle ; pourquoi toujours demander à autrui d’élaborer des théories dont nous nous gavons jusqu’à
l’écœurement ? L’accumulation passive de connaissances n’a jamais fait avancé quiconque sur le chemin de
l’épanouissement. Seules les expériences personnelles ont une influence profonde sur l’individu. Essayons donc
d’harmoniser corps et esprit ; nous verrons ensuite si l’expérience est bénéfique. Si c’est le cas, nous
n’aurons plus besoin de la théorie.
Première étape : un cerveau sain.
Puisque l’esprit dépend étroitement du fonctionnement du cerveau, commençons par offrir à ce dernier tout le
nécessaire à sa pleine activité. Nous savons que de nombreuses drogues altèrent le psychisme. A l’inverse,
de nombreux éléments sont indispensables : lipides, glucides, protides, oligo-éléments, oxygène, etc. Un
régime alimentaire équilibré et varié constitue une bonne base. (Attention aux régimes pauvres en lipides qui
privent le cerveau de son principal constituant et à ceux pauvres en glucides qui le privent de son carburant.)
Par ailleurs, une activité physique régulière permet d’améliorer l’oxygénation des cellules cérébrales, donc,
leur efficacité.
N’oublions pas l’indispensable hygiène de vie : un sommeil réparateur et régulier. Mais, surtout ne le
maltraitons pas. Les sports de contact tels que la boxe sont des aberrations entretenues par les bas instincts
de l’espèce humaine. Chaque coup encaissé par la tête détruit des milliers de neurones, or ceux-ci sont
définitivement perdus car les neurones ne se renouvellent pas. Inciter les jeunes à sacrifier leur précieux
capital spirituel sur l’autel d’une hypothétique et éphémère gloire est un acte ignoble et irresponsable.
D’autre part, évitons la consommation de toute drogue même anodine. On peut, à l’occasion, déguster un café
pour sa saveur et son parfum, mais si le petit noir devient obligatoire, il faut immédiatement cesser d’en
boire jusqu’à complète désintoxication.
Dernier écueil : les prescriptions de somnifères et autres psychotropes du médecin traitant. Presque toujours,
s’il nous les prescrit, c’est que, plus ou moins ouvertement, nous les lui avons demandés. Il lui est souvent
difficile de ne pas répondre à notre demande.
Refusons de laisser conduire notre activité psychique par une molécule exogène. Soyons actifs, sollicitons les
ressources de notre corps et de notre esprit pour faire face aux aléas de la vie. Nous disposons naturellement
de tout l’outillage nécessaire ; nul besoin de solliciter l’artifice sauf dans certains cas extrêmes et
rarissimes que le médecin saura déceler.
Deuxième étape : l’union fait la force.
L’union du corps et de l’esprit n’est pas une notion ésotérique. Bien au contraire, elle est d’une simplicité
enfantine : quand nous réalisons une tâche, il est impératif que l’esprit soit totalement utilisé à la
gestion de celle-ci. Le zen traduit cela par cet aphorisme : « Quand je marche, je marche.
Quand je mange, je mange. »
Voilà qui est simple à comprendre, mais nettement plus difficile à mettre en œuvre. Comme nous l’avons déjà
souligné, notre esprit a une énorme propension à s’égarer dans des élucubrations oiseuses. Pourtant le
bénéfice de la liaison
corps et esprit est aisément perceptible. Tous les karatékas savent que la
technique est inefficace quand l’esprit gambade. Dans les enchaînements de
mouvements, on assiste couramment à une détérioration profonde des premiers
gestes de l’enchaînement dont la cause est la fixation intellectuelle du
karatéka sur le dernier geste de l’ensemble. De façon identique, lorsqu’un kata
n’est pas suffisamment mémorisé, l’esprit est sollicité par la recherche du
geste qui va suivre. Il ne peut donc pas accompagner le geste en cours et
celui-ci est approximatif, voire incorrect.
Tous
l’ont constaté : un gyaku tsuki effectué par un karatéka concentré est
infiniment plus efficace que celui d’un karatéka distrait. De même, les
kinésithérapeutes obtiennent de meilleurs résultats quand le patient investit
son esprit dans sa rééducation. Par exemple, sur une bicyclette ergonomique,
lire son journal en pédalant donne des résultats moins probants que le même
exercice guidé par un esprit disponible.
Le
but à atteindre est donc la liaison permanente de l’esprit à l’action du
moment. Autrement dit qu’il fasse strictement ce que l’on souhaite, pas ce
qu’il veut. Cela s’appelle la maîtrise de l’esprit ; c’est exactement la
recherche du mokuso. A ce point du raisonnement, il faut souligner que l’esprit
a besoin d’être actif souvent. (Le corps aussi, d’ailleurs ; mais il est
plus facile de le contraindre.) Ainsi, un individu passif qui n'offre pas assez d’exercice à son
esprit, verra ce dernier, pour s’occuper, se mettre à délirer. Une longue
cohorte d’effets parasites et nuisibles va en découler : angoisses,
interrogations métaphysiques insolubles, contradictions existentielles, etc.
(Cf. les dépressions nerveuses chez les inactifs) Mais, le plus grave réside
dans l’habitude qu’acquiert l’esprit à divaguer sans objectif. La conséquence
immédiate étant l’indisponibilité de l’esprit lorsqu’on en a besoin et surtout
son influence régressive ; en particulier le fait qu’à la place de son
utilité dans l’action, il produise le plus souvent des effets néfastes tels que
la peur. Toutefois, pour que l’esprit trouve son compte dans cette démarche, il
est nécessaire de l’installer dans un projet grandiose et stimulant ; ce
ne peut être que la recherche, en toute circonstance, de la perfection.
Parvenir
à ce stade de maîtrise de l’esprit est un objectif raisonnable s’il est limité dans le temps.
Un karatéka commencera
tout naturellement par refuser à son esprit, durant le kihon ou les kata, tout
écart par rapport à la voie qu’il s’est tracée : rester concentré,
attentif, disponible, sans jamais se laisser aller à une quelconque rêverie ou
pire au bavardage. Puis, il étendra
l’exercice à tout l’entraînement. Une
fois la maîtrise acquise pendant le cours de karaté, il transposera
progressivement cette nouvelle aptitude aux actes de la vie courante et
professionnelle (ou scolaire). Un bon karatéka doit exceller dans sa profession
comme dans sa vie privée.
En
conclusion, nous devons d’abord veiller à la bonne santé de notre corps et,
bien sûr, de notre cerveau. Ensuite, nous imposerons à notre esprit d’être
totalement au service de l’action durant certains épisodes de notre vie, puis,
progressivement, en permanence. Afin de faciliter cette démarche, nous
adopterons une vie très active (bannissons les nombreuses et longues soirées
devant la télévision) et nous n’hésiterons pas à nous fixer des objectifs
d’excellence et de perfection.
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