LA LETTRE DU GOSHIN BUDOKAI printemps 2008
tactique
et stratégie
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L’entraînement
martial porte en priorité sur l’acquisition d’une panoplie technique, une
préparation physique et, dans l’hypothèse la plus favorable, un développement
des qualités mentales : détermination, courage, vigilance, maîtrise des
émotions. Quelques professeurs prétendent transmettre une philosophie ―
la prétendue « philosophie des arts martiaux » ― qui
s’apparente plutôt, dans la majorité des cas, à une vulgaire doctrine
puisqu’elle n’est l’objet d’aucune réflexion ni discussion. Mais qui
donc se préoccupe de tactique et de stratégie du combat ? Tout au plus
les meilleurs préparateurs de compétiteurs. Cependant leur recherche s’arrête
aux bornes définies par les règles de compétition.
Même si
ce n’est pas la seule motivation, la plupart des pratiquants sont venus à
l’art martial pour être plus sereins face au risque d’agression. Celle-ci
peut être perpétrée par plusieurs individus, éventuellement armés, dans les
circonstances les plus variées et en des lieux parfois surprenants. Quand on
doit affronter une situation aussi délicate, la maîtrise technique est
insuffisante pour résoudre toutes les questions qui surgissent. Quelle stratégie
mettre en œuvre ? Quelles tactiques employer ? Et où trouver cet
enseignement ?
La stratégie
― du grec stratos : « armée » et ageîn :
« conduire » ― est l'art de coordonner l'action de
l'ensemble des forces d’une nation ― politiques, militaires, économiques,
financières, morales ― pour conduire une guerre, gérer une crise ou préserver
la paix.
Par
extension, ce terme s’utilise dans d'autres domaines que celui de la défense
d’un pays, notamment dans les activités économiques (stratégie commerciale,
industrielle, financière, etc.), politiques (campagnes électorales) mais aussi
dans des jeux complexes (stratégie des échecs). Ce terme a bien entendu toute
sa place dans le cadre de la défense personnelle.
La
tactique ― du grec taktikhé : « art de ranger, de
disposer » ― dont l'enjeu est local et limité dans le temps, est
l’art d’organiser et d’utiliser les moyens disponibles à un moment et un
endroit donnés pour faire face à une opposition (bataille militaire,
agression, sport, jeu, concurrence, etc.).
En
pratique, la délimitation entre stratégie et tactique n’est pas toujours évidente,
les deux termes étant souvent confondus, avec une tendance à utiliser « stratégie »
lorsque le degré d’élaboration s’élève. Ainsi s’établit une sorte de
hiérarchie ou de chronologie entre ces deux mots : les options tactiques
― l’action ― du moment sont toujours dépendantes des choix stratégiques
― la réflexion ― opérés au préalable. Si la France décide de
construire un second porte-avions à propulsion nucléaire, la tactique de ses
interventions militaires lointaines en sera forcément modifiée. Si un budoka
travaille quasi-uniquement les projections, ses possibilités de réponse à une
agression violente en seront dangereusement affectées.
Ainsi, la
gestion d’un conflit belliqueux est-elle directement tributaire des décisions
prises au préalable. Pour la défense personnelle : choix d’un art
martial, d’un professeur, d’un objectif, d’un mode d’entraînement, etc.
Tous les
choix sont bons s’ils s’inscrivent dans une cohérence générale. Si vous
pensez que la fuite est toujours la meilleure réponse à une agression, il est
peut-être judicieux de pratiquer la course à pied. Malheureusement, la grande
majorité des individus n’est pas totalement maître des orientations prises
par leur existence : les choix ont souvent été biaisés, imposés ou
occultés. Le hasard, les circonstances, diverses influences, le « destin »
diraient certains, ont conduit chacun à sa situation présente. Quelques-uns
ont réussi un parcours honorable (la chance), mais beaucoup se sont fourvoyés.
Parmi ceux-ci, certains vivent mal leur situation, d’autres s’en
accommodent, mais tous auraient préféré disposer des moyens de mieux gérer
leur vie.
Observons
le parcours classique du budoka tel que nous le présente la tradition.
Au début est la technique (ghi) ; puis vient le besoin de développer
les capacités physiques (tai) pour aboutir à l’efficacité ;
suivent réflexion philosophique et élévation spirituelle (shin),
caractéristiques du vieux maître. C’est bien ce qu’illustrait
l’enseignement des maîtres d’arts martiaux japonais, il y a 30 ou 40 ans.
Jamais ils ne donnaient la moindre explication : ils montraient, les élèves
copiaient.
Comment
pourrait-il y avoir un véritable choix si l’esprit est condamné à la
servilité durant de longues années et n’intervient qu’en fin de cycle ?
Et encore cette dernière phase n’interviendra-t-elle même pas si l’activité
pratiquée en est fondamentalement dénuée ou si l’enseignant n’est porteur
d’aucun message.
Certes,
votre comportement a peu d’influence sur le déroulement de l’histoire, les
grands événements ne sont guère influencés par vos actions individuelles,
mais vous pouvez très largement décider de la qualité de votre vie. À
condition de ne pas suivre le troupeau, de faire preuve de discernement, de vous
interroger constamment ― les incessants « pourquoi ? » du
petit enfant que la société a réussi à définitivement bâillonner ―
et remettre en question les certitudes tenues pour acquises par le plus grand
nombre.
Dans le
cadre d’un entraînement destiné à assurer votre sécurité physique, les
questions fondamentales doivent surgir dès le début de la pratique, voire même
avant. Chacun doit savoir où mène le chemin sur lequel il s’engage et
quelles en sont les étapes. Je parle d’un cheminement pragmatique
parfaitement défini techniquement et non de la Voie (do) susceptible de
transcender l’esprit, état qui se dérobe à toute tentative de formulation.
Ainsi, deux instructeurs d’un même style de karaté dont les visions sur la
finalité de leur technique divergent, enseigneront des arts martiaux
sensiblement différents malgré un intitulé théorique similaire. Prenons
l’exemple de deux stratèges militaires :
Sun Zi
(Maître Sun), Chinois du 5ème siècle avant notre ère, a légué
à la postérité un ouvrage éminent : « L'art de la guerre ».
Pour Sun Zi, l'habileté suprême est de vaincre sans combattre. Cependant,
cette paix se payera du prix de la subversion, de l’hypocrisie, de
l’espionnage, etc.
Carl von
Clausewitz est un général prussien (1780-1831). La Révolution et
l'Empire lui ont inspiré son œuvre : « De la guerre ».
Il y présente le concept de « guerre totale » où l’écrasement
absolu de l’ennemi est le seul garant d’une paix future durable.
Il va
sans dire que l’antinomie de ces deux stratégies implique des moyens humains,
techniques, financiers et autres totalement différents.
Ce grand
écart conceptuel se retrouve fréquemment chez les adeptes des arts martiaux.
Que va-t-il se passer si votre inclination vous porte vers des horizons
spirituels inconnus de votre professeur ? (Évidemment, je parle de
divergences fondamentales, pas de différences ponctuelles de points de vue). Un
conflit plus ou moins conscient va perturber votre ascension vers la maîtrise
de l’art martial car la comparaison de l’enseignement d’un disciple de
« Sun » à celui d’un inconditionnel de « Clausewitz »
révèle deux mondes diamétralement opposés. Pas seulement sur la finalité de
l’art martial, mais aussi sur les moyens, tant externes ― techniques et
physiques ― qu’internes ― mentaux ou spirituels.
Malheureusement,
ce type de cohabitation au sein des clubs d’arts martiaux est monnaie
courante. Quelles sont les solutions envisageables si vous vous êtes fourvoyé
dans un club dont l’instructeur véhicule une philosophie ― doctrine ?
― qui ne vous convient guère ?
Soit vous révisez votre analyse (possible) ;
Soit votre professeur révise la sienne (improbable) ;
Soit vous changez de professeur (difficile mais salutaire).
Vous
pouvez aussi continuer à jouer les autruches, mais ce n’est pas une solution.
Sauf si vous « jouez » votre vie comme on joue aux dés. Mais
souvenez vous du proverbe japonais : « Attendre la chance,
c’est attendre la mort ». Mieux vaut donc se poser quelques questions et
donner à votre entraînement ― mais le bénéfice s’étend bien au-delà
de ce cadre restreint ― l’inflexion souhaitable.
Donc, si
vous êtes du genre jeune loup aux dents longues toujours prêt à mordre,
cherchez un instructeur convaincu que :
La société est constituée de dominants et de dominés ; il faut écraser les
minables ;
C’est en exacerbant l’agressivité qu’on forme l’élite et les champions ;
La vie est un ring ; les plus belles victoires s’obtiennent par K.O.
Bonté, pitié et autres sentiments du même acabit sont des faiblesses à bannir.
Certes,
ce n’est peut-être pas en accord avec la Voie où l’on s’engage avec
humilité, bienveillance, sincérité, droiture et retenue, mais vous serez en
accord avec votre instructeur. Et peu importe que vous soyez brouillé avec le
reste du monde puisque votre instructeur vous garantit l’acquisition rapide
d’une méthode de résolution musclée et définitive des conflits.
Mais
s’il vous paraît important de vivre en harmonie avec les autres, alors réfléchissez
bien avant tout engagement et sélectionnez un professeur pourvu de quelque
sagesse ou qui s’efforce de cheminer dans cette voie en vous accompagnant.
C’était,
en tout état de cause, le cas des principaux fondateurs du karaté moderne qui
voyaient en celui-ci un vecteur de paix. Rappelez-vous le célèbre aphorisme de
Funakoshi Gichin : « Le karaté est fait pour ne pas servir. »
Son prêche n’était pas isolé : Jigoro Kano (fondateur du judo),
Morihei Ueshiba (fondateur de l’aïkido) et beaucoup d’autres tenaient le même
discours. Ces promoteurs de l’art martial à visée pacifique ont des
successeurs ; ils ne sont pas si difficiles à trouver, même si cette
caractéristique n’est pas mentionnée sur leur carte de visite.
L’objectif
défini ― belliqueux, pragmatique, pacifique, sportif, etc. ―
(c’est la première étape de l’élaboration d’une stratégie), il faut se
doter des moyens et des armes nécessaires. Dans le cadre de la défense
personnelle les moyens résident dans vos capacités physiques et mentales, les
armes se limitent à vos mains, pieds, coudes et genoux pour l’essentiel. Seul
un art martial peut répondre à cette problématique ; lequel choisir ?
La tâche est ardue car, dans leurs versions les plus couramment rencontrées,
aucun ne répond à toutes les situations d’agression. Avec un peu de chance,
vous découvrirez un enseignant qui a effectué une synthèse convaincante de
plusieurs arts martiaux. Prudence, cependant, avec les charlatans qui ont tout
inventé en l’espace de quelques petites années. Quant à pratiquer deux arts
martiaux complémentaires avec deux enseignants différents, cela n’a jamais
donné de très bons résultats : incompatibilité des philosophies,
contradictions techniques, etc. Il n’est jamais bon de courir plusieurs lièvres
à la fois. Mieux vaut maîtriser correctement un art martial incomplet que de
se disperser. Toutefois, lors d’un stage récent, Maître Mochizuki, le plus
haut gradé officiel en France (9ème dan) et fondateur d’une synthèse
nommée Yoseikan Budo, déclarait : « Il y a tout dans le karaté ! »
Et de démontrer que uchi uke peut servir de blocage, d’atemi,
de clé ou de projection. à
condition de revenir aux sources et de ne pas pratiquer le karaté édulcoré
destiné aux enfants que l’on voit un peu partout. Comme vous le constatez, je
ne suis donc pas seul, loin s’en faut, dans ma conception d’un karaté art
martial total.
L’option
karaté est donc excellente. Cependant si le seul club près de chez vous est
handicapé par un médiocre instructeur, n’hésitez pas à vous orienter vers
une autre discipline animée par un professeur compétent. Vous ne vivez
qu’une fois ; ne perdez pas votre temps !
Vous avez
donc guidé vos pas sur la Voie ; c’est un bon début ! vous avez
opté pour le karaté ; bien ! Vous êtes persuadé que votre
professeur est un excellent guide ; c’est parfait ! Votre rythme
d’entraînement vous permet une progression notable ; merveilleux !
Mais
c’est insuffisant ! Votre professeur ne doit pas être le seul à se
poser des questions sur l’art martial. Vous devez être habité d’une méticuleuse
et systématique curiosité. Car, aussi érudit soit-il, jamais il ne vous
communiquera tout ce que recèle l’art martial. Plusieurs raisons à cela :
D’abord,
personne ne sait tout, y compris votre sensei.
Ensuite, il
n’est pas bon de jeter en pâture toute la connaissance martiale. Des
individus mal intentionnés pourraient l’utiliser à des fins douteuses.
Un tri doit s’effectuer et seuls ceux qui se sont investis durant de
longues années découvriront les vrais secrets de l’art martial avec
l’aide bienveillante mais parcimonieuse du sensei.
De plus,
tout bon pédagogue sait que les meilleurs résultats s’obtiennent quand
l’élève découvre lui-même les éléments constitutifs de son érudition.
Cette pédagogie de la découverte a le défaut d’exiger beaucoup de
temps, ce qui explique, en dépit de son intérêt, la désaffection dont
elle est victime. Mais l’art martial n’a aucun sens s’il ne
s’inscrit pas dans la durée (toute la vie !). Dès lors, puisque le
temps ne nous est pas compté, pourquoi se priverait-on de la meilleure pédagogie ?
Enfin, la
mode est à l’assistanat. À croire qu’homo sapiens sapiens ne
survivrait pas s’il n’avait à sa disposition un coach pour conduire ses
projets, un psy pour supporter les vicissitudes de la vie et un gourou pour
calmer ses craintes existentielles. Ce mode de vie est à l’opposé de la
Voie. Le véritable art martial, qui ne connaît pas la mode, est avant tout
l’art d’affronter la difficulté, d’assumer la responsabilité de son
existence, de se tenir sans béquille. Il ne s’agit pas de rejeter toute
aide, mais de limiter celle-ci à sa fonction d’aide et de rester maître
de son destin. Le sensei est un guide qui doit s’effacer
progressivement pour vous permettre d’accéder à l’autonomie, la maîtrise
ou la sagesse.
Votre
parcours dans l’art martial va donc être jalonné d’une longue suite de
questionnements. Mais vous devez commencer avant même d’être inscrit dans un
club ; car c’est à vous de vous interroger sur la compétence de
l’enseignant. Ne faites pas aveuglément confiance à son palmarès ni à ses
diplômes ; observez également l’homme (ou la femme), sa maîtrise, sa pédagogie,
son éventuelle sagesse et son rapport à autrui.
Cette
interrogation perpétuelle, véritable concrétisation du doute cartésien, est
indispensable à la conception et au développement d’une force de frappe
personnelle dont tous les paramètres soient cohérents. L’entraînement régulier
permettra de la rendre opérationnelle.
Cependant,
il n’est pas nécessaire que chacun découvre ou invente ce qui a déjà été
mis en lumière par les maîtres du passé. Ceux-ci nous ont légué les fruits
de leur expérience dans des documents d’une richesse inestimable : les kata,
qui existent dans presque tous les arts martiaux. En ce domaine, le karaté recèle
des trésors.
« Le
karaté doit être étudié avec les kata en tant que méthode principale
et les assauts comme méthode complémentaire. » Gichin FUNAKOSHI.
« Toutes
nos bases, tous nos kumite, tout vient des kata. » Tsutomu
OHSHIMA.
Il
n’est nul besoin de longs développements pour convaincre que le karaté,
comme tous les arts martiaux à mains nues, est fondamentalement destiné à la
défense personnelle. Certes, des formes sportives, ludiques ou artistiques se
sont développées durant le 20ème siècle, mais elles ne remettent
pas en cause cette analyse : ce que nous nommons aujourd’hui « arts
martiaux » doit son émergence à la volonté de se protéger de
l’agression.
Le karaté,
né dans l’extraordinaire creuset qu’a constitué l’île d’Okinawa, épicentre
de la concurrence, de la volonté d’hégémonie et de la haine que se vouent
le Japon et la Chine depuis des siècles, est parvenu à un degré d’efficacité
redoutable. Pratiqué selon les préceptes traditionnels, le karaté est une des
meilleures, sinon la meilleure, méthodes de défense personnelle.
Nous
sommes donc en présence de deux prémisses :
- Le karaté,
d’une efficacité incontestable, est originellement destiné à l’autodéfense ;
- Les kata, de l’avis même d’illustres maîtres, constituent l’essence du karaté ;
D’où nous tirons la conclusion du syllogisme :
- Les kata forment la base d’une méthode de défense
personnelle extrêmement efficace.
Puisque
tout est dans les kata, nous devrions y trouver des réponses à nos
questions sur les stratégies et les tactiques à mettre en œuvre en cas
d’agression. Pourtant, un regard critique sur la pratique usuelle des karatékas
ne semble pas le démontrer. En effet, dans de nombreux clubs, kata et kumite
sont perçus comme deux univers totalement indépendants. Et cela n’est pas
arrangé par la compétition qui dresse une barrière presque hermétique entre
ces deux aspects du karaté. Inconsciente victime de ce phénomène, je n’ai
pas moi-même perçu la richesse des kata et leur liaison avec le kumite
avant d’être 1er ou 2ème dan. Après de
multiples et infructueux tâtonnements en direction des kata supérieurs
qui semblaient receler une diversité stratégique et tactique fastueuse,
c’est finalement de Heian shodan que la lumière a jailli. Et ce
kata d’apparence simpliste me livre encore aujourd’hui de nouvelles pépites.
Les jeunes budoka font trop souvent l’erreur de négliger et de
travailler superficiellement les kata de base, les kata supérieurs
leurs paraissant plus attrayants et gratifiants. C’est pourtant sous l’éclairage
des kata les plus simples que les kata supérieurs se dévoilent.
Et là, une fabuleuse richesse s’étale sous nos yeux. Mais il y a deux
conditions indispensables pour accéder à ce Graal :
Quelques
milliers de répétitions des kata et des bunkai (les
applications avec des adversaires) sont un préalable incontournable pour
toucher le jackpot. Avant, on croit comprendre. Les explications fournies à
un débutant ont souvent pour lui une teneur purement intellectuelle. Cela
se traduit couramment par l’affirmation « je sais » ou
« je comprends » alors qu’il est aisé de constater
l’absence du savoir-faire correspondant. La connaissance martiale ne peut
pas se limiter à l’intellect. Il faut penser avec son ventre (le hara).
Pour
trouver, il faut chercher ; mais personne ne cherche sans la possibilité
d’une découverte. L’élève doit être convaincu de la haute valeur pédagogique
des kata afin d’en entreprendre une étude soigneuse. C’est le rôle
du sensei de transmettre cette fièvre de l’orpailleur. En vérité,
les kata contiennent beaucoup plus que l’apparence qui s’offre au
néophyte. Ce sont de véritables traités de l’art du combat ; il
faut apprendre à les lire en commençant par les plus faciles. Certains
compétiteurs ont répété des milliers de Unsu avec une robotique
précision sans y déceler le moindre enseignement martial car ils ont
totalement négligé les Heian. Ils récitaient un texte dans une
langue étrangère qu’ils ne comprenaient pas.
Entrons
donc dans l’univers didactique des kata. Toutefois,
le sujet est si vaste que, pour être correctement traité, il nécessiterait
des développements d’une longueur incompatible avec la vocation de ce modeste
article. De plus, il faut laisser à chacun le plaisir et le bénéfice de la découverte.
Ajoutons, pour finir, que je suis loin d’avoir tout compris de l’ensemble
des kata. Aussi limiterai-je mon analyse aux aspects tactiques et stratégiques
contenus dans Heian shodan, c’est-à-dire le premier kata appris
par un débutant dans le style Shotokan.
Voici
les enseignements que chacun peut découvrir, s’il s’en donne la peine car
ils sont plus ou moins cryptés, dans ce kata.
Un
kata, Heian shodan ne fait pas exception, commence toujours
par un salut, marque de respect et de retenue. Une agression est fréquemment
une manifestation de colère. Soyez attentifs à l’origine de cette colère.
Si elle n’est pas bienvenue, peut-être est-elle néanmoins justifiée. Et
quand bien même elle ne le serait pas, en comprendre la genèse permettra plus
facilement de la maîtriser. Refusez ces combats de chiffonniers tels qu’on en
voit tous les jours à la sortie des lieux de réjouissance. Il suffit
d’agiter un chiffon rouge pour que le taureau fonce tête baissée. Un karatéka
ne saurait se comporter comme une bête de cirque. Efforcez-vous de rester digne ;
le calme qui en découle procure le recul nécessaire pour gérer au mieux les
événements. Même si vous êtes la cible d’une agression crapuleuse et préméditée,
faites preuve de noblesse et de sérénité, ce qui a souvent pour conséquence
de freiner les ardeurs belliqueuses.
Toutefois s’il n’y a pas d’autre
issue possible, entrez dans le combat avec détermination, exactement comme vous
le faites avec les premiers mouvements de Heian shodan. Et revenez
au calme dès que possible, sans vous acharner ni tenter de vous venger ;
vous y perdriez toute dignité. Inspirez-vous de la fin de Heian shodan :
un blocage. Quand les adversaires cessent d’attaquer, le combat est terminé.
Le plus grand vainqueur n’est pas celui qui a anéanti l’ennemi mais celui
qui a su trouver et imposer le chemin de la paix.
L’exécution
d’un kata est toujours précédée de l’annonce de son nom :
« Heian shodan » dans le cas qui nous intéresse.
Cette habitude de parler avant d’agir doit se transposer dans le cadre de
l’agression. La plupart des conflits peuvent se désamorcer avec le dialogue.
Parlez avec une parfaite sérénité, au moins en apparence ; montrer votre
peur ne pourrait qu’encourager vos adversaires à afficher leur domination. Évitez
d’être provocant afin de ne pas susciter une escalade de la violence mais
restez ferme pour donner du poids à votre parole.
D’autre
part, la peur tétanise la plupart des gens ; les muscles respiratoires
suivent la tendance générale et le sujet approche de l’asphyxie. Parler lève
ce spasme et mobilise un flux d’air important qui réactive l’apport
d’oxygène aux poumons. Cela revêt une importance à plusieurs titres :
On ne saurait se lancer dans une action violente en apnée.
La respiration profonde est le meilleur moyen de repousser l’angoisse.
Pour s’entendre, il est nécessaire de se parler ― et de s’écouter.
Déclarer
la guerre au premier désaccord est une absurdité. La diplomatie ne doit pas
s’incliner devant la violence.
Heian shodan débute avec une technique de défense : gedan barai.
C’est une constante dans les kata : le premier mouvement est
toujours un blocage, une esquive ou un dégagement sur saisie. Évidemment ce
geste peut s’utiliser à d’autres fins, mais restons sur l’idée d’une défense
et voyons ce qu’elle implique. Si nous bloquons, c’est que l’adversaire
attaque. Deux enseignements sautent aux yeux :
Même
dans une situation extrêmement tendue, il est préférable de ne pas
attaquer. De nombreuses altercations ne dégénèreraient pas si l’agressé,
opprimé par la peur, ne devenait lui-même agressif ou s’il ne décidait
de laver l’affront. Combien de morts faudra-t-il encore déplorer au nom
de l’affolement ou de l’honneur ? Le flegme de l’agressé est
souvent la meilleure méthode pour désamorcer un conflit.
L’attaque
expose votre agresseur : elle l’oblige à entrer dans la zone
dangereuse et à ouvrir sa garde. Vous pouvez aisément exploiter cette vulnérabilité
passagère. Le jyu ippon kumite est le meilleur exercice pour
comprendre les subtilités et l’efficacité des techniques de contre qui
s’avèrent les plus pertinentes dans ce contexte. Attention cependant à
la pratique du contre sans blocage où tout repose sur la vitesse d’exécution ;
en autodéfense il est préférable de toujours accompagner ces techniques
d’un blocage de sécurité.
Ce
comportement respecte les fondements de la légitime défense, ce qui peut se révéler
capital dans certaines circonstances.
Bien
sûr, prendre l’initiative de l’attaque afin de créer la surprise est
toujours possible, mais vous n’utiliserez cette tactique qu’une fois le
combat irrémédiablement engagé.
Tous
les blocages de Heian shodan sont accompagnés d’un déplacement
(un pas) vers l’adversaire. Il s’agit, tout en déviant l’attaque, de
reprendre l’initiative physique et mentale. Vous constituez une cible pour
l’assaillant ; si la cible se déplace, sa tâche se complique. Votre intérêt
est donc d’adopter une grande mobilité lors de l’attaque. Tous les arts
martiaux enseignent que le déplacement le plus efficace consiste à entrer dans
l’attaque adverse. Cependant, avancer paraît dangereux, surtout aux débutants.
On apprend vite, toutefois, que la prise de risque est minime : entrer sur
la technique adverse expose à un heurt éventuel sans puissance puisque nous ne
sommes plus à l’emplacement prévu par l’adversaire pour libérer son
maximum de puissance (kime). De plus le kata enseigne à entrer en
déviant l’attaque adverse à l’aide d’un blocage, ce qui supprime tout
risque aléatoire. Enfin on s’installe ce faisant dans une domination
psychologique essentielle en combat. En attaquant, l’agresseur pense prendre
un avantage ; pénétrer (irimi) dans la trajectoire de son attaque
vous permet de lui subtiliser cet avantage. C’est l’arroseur arrosé !
En
kumite, les débutants ont tous tendance à reculer systématiquement
lorsque l’adversaire attaque. Ce recul permet d’éviter l’atemi
mais pas de reprendre l’initiative. Irimi offre une réponse définitive
à ce problème. Certes, l’acquisition de cet automatisme est difficile car le
réflexe naturel est à l’opposé, mais, sans ce savoir-faire, il n’existe
quasiment pas de salut.
La
stabilité est un des premiers critères de jugement lors de l’exécution des kata.
De bons appuis garantissent des techniques puissantes et efficaces. A contrario,
une mauvaise position prive de toute efficacité. Vous vous efforcerez donc de déstabiliser
vos adversaires tout en gardant vous-même de solides ancrages notamment lors
des pivots.
Les
rotations de Heian shodan peuvent aisément servir de balayage. Exemple :
après avoir bloqué un migi oi tsuki avec hidari shuto uke, vous
contrez migi shuto uchi sur la carotide en amenant votre jambe droite à
l’extérieur de la jambe droite de l’adversaire ; prenez appui sur son
épaule droite et repartez en arrière en crochetant sa jambe avec la votre pour
terminer en shuto uke dans l’autre sens.
Les
ayumi ashi sont susceptibles de s’accompagner d’un de ashi barai
(balayage de la jambe avant). Veillez à ne pas vous laisser entraîner par la
dynamique du mouvement : vous devez reposer votre pied à l’endroit où
il serait arrivé avec un simple déplacement ayumi ashi.
Lors
des contrôles et immobilisations, veillez à ôter tout appui qui permettrait
une éventuelle efficacité à votre adversaire. Pour le contrôler debout,
forcez-le à se hisser sur la pointe des pieds ou contraignez-le à une position
hyper-cambrée. Ainsi, si vous utilisez le tetsui uchi du Heian shodan
comme un contrôle du poignet en flexion vers le bas, forcez suffisamment sur la
menace de luxation pour que l’adversaire soulève les talons. Shuto uke,
à la fin du kata, peut se transformer en hara gatame (contrôle
du coude avec le hara) ; dans ce cas, amenez-le dans une position très
cambrée et inconfortable pour lui tout en veillant à votre propre stabilité.
Au sol, évitez de laisser l’adversaire couché sur le dos, car l’appui
dorsal lui offre de nombreuses possibilités de réaction.
Quant
à vous, pour obtenir une excellente stabilité, entraînez-vous, dans les kata,
à pivoter le plus rapidement possible et, lors des bunkai, à contrôler
et projeter vos adversaires, quel que soit leur poids, avec un parfait
enracinement de vos appuis dans le sol. De parfaites positions doivent vous éviter
de suivre votre adversaire dans ses déséquilibres.
Les
attaques en tsuki se font toutes avec un grand déplacement : ayumi
ashi en zen kutsu dachi. Face à un adversaire, ces oi tsuki démarrent
à une distance qui paraît démesurément grande. D’ailleurs, en combat, la
plupart des karatékas (sauf les très bons combattants) s’installent beaucoup
plus près de l’adversaire. Pourquoi ? Pour surprendre l’adversaire
avec une technique d’exécution rapide alors qu’un déplacement plus long
serait facilement détecté. C’est une erreur à plusieurs titres :
Lorsque
vous vous mettez en garde face à un adversaire, il existe une distance à
laquelle il se sent en sécurité et une autre plus courte où il ressent le
danger. Or, quand il se sent menacé, il est très attentif, donc difficile à
surprendre.
À cette distance courte, l’adversaire à autant de chances que vous d’être le
plus rapide, voire un peu plus, puisqu’en prenant l’initiative de
l’attaque, la pensée qui guide votre tactique risque de vous encombrer
l’esprit au moment où l’adversaire va vous surprendre.
À grande distance, vous êtes en relative sécurité et l’adversaire peut plus
facilement être surpris puisqu’il est moins attentif. À deux conditions :
être rapide et agir au moment opportun.
Travaillez
inlassablement votre vitesse de déplacement :
-
Exercices de musculation appropriés des jambes et de la ceinture
abdominale.
Prise
de conscience des forces permettant le démarrage du déplacement :
traction du pied avant et poussée du pied arrière. Les appels du pied avant
sont fréquents (ouverture notamment) même chez des budoka confirmés.
C’est une double faute : un appel qui alerte l’adversaire et une
position du pied qui rend impossible la traction sur celui-ci. Pour une poussée
efficace, le pied arrière doit être orienté vers l’avant. Dans Heian
shodan, on veillera à réaliser des zenkutsu dachi avec le
pied arrière pointé le plus possible vers l’avant et à amorcer les déplacements
sans bouger le pied avant.
Attaquez
à bon escient :
Personne ne maintient une vigilance permanente : attaquez quand
l’adversaire est distrait, soit spontanément, soit à l’aide d’une feinte :
votre regard qui change brusquement de direction par exemple.
Agissez à la fin de son expiration ou au tout début de son inspiration ;
cette phase respiratoire ne permet pas un bon kime, donc pas de réaction
efficace. Vous-même, camouflez votre respiration. La respiration sonore cultivée
par de nombreux compétiteurs est une faute magistrale.
-
Le
déplacement ayumi ashi de oi tsuki peut facilement se
transformer en amorce de mae geri qui fera baisser la garde de
l’adversaire sans ralentir votre tsuki.
-
Inspirez
vous de l’enchaînement de trois oi tsuki dans Heian shodan :
tsuki et hikite explosent à l’instant où vous posez votre pied avant. Ainsi,
le bras qui réalise hikite reste tendu en avant jusqu’au moment de
l’impact. En kamae, démarrez donc un ayumi ashi en faisant jodan
kizami tsuki, laissez ce bras tendu le plus longtemps possible pour occuper
l’attention de l’adversaire et terminez votre déplacement avec shudan oi
tsuki. Pour obtenir une réelle efficacité de cette tactique, exécutez un
rapide kizami tsuki très pénétrant afin d’inquiéter l’adversaire.
Dans ces conditions votre oi tsuki passera
sans difficulté.
Dans
tous les cas, même en dehors des phases de combat, dès que l’hostilité est
avérée, gardez vos distances. Jouer les fanfarons en parlant à quelques
centimètres du visage de l’adversaire pour l’intimider risque de vous coûter
très cher.
Trois
blocages age uke et on tourne le dos à l’adversaire ! Cela n’a
pas de sens ! Mais cette séquence est un morceau de Heian shodan ;
alors il faut impérativement chercher une réponse satisfaisante car,
rassurez-vous, il n’y a pas d’erreur dans ce kata. Comme nous
l’avons vu plus haut, la plupart des gestes du karaté peuvent trouver différentes
applications. Ainsi, age uke, blocage remontant, peut facilement
s’utiliser comme dégagement sur saisie, luxation du coude après saisie du
poignet, atemi de l’avant bras sur le cou, préparation d’une
projection ou tsuki remontant en biais. Pour avoir le choix de
l’application vous devez exécuter cette technique avec une trajectoire du
poing parfaitement rectiligne entre la hanche et le point d’impact. De
nombreux budoka amènent d’abord le bras devant le buste et le
remontent ensuite. Ce mouvement en deux temps ralentit le blocage et compromet
fortement son utilisation en tsuki.
Entraînez-vous
à bloquer ou frapper avec exactement le même geste. Cela vous permettra de
changer, sans le moindre temps mort, la destination d’une technique. Exemple :
votre adversaire lance un tsuki, vous amorcez un age uke ;
voyant que vous réagissez, il stoppe son action ; vous achevez la vôtre
en tsuki. Dans la séquence de kata susmentionnée, vous pouvez
bloquer le migi oi tsuki jodan de votre adversaire en hidari age uke ;
enchaînez avec hidari kakete (saisie) et migi tsuki sur une
trajectoire identique à age uke.
Sur
l’axe du kata, nous enchaînons trois oi tsuki. Seul le rythme
subit une modification, les autres paramètres techniques étant trois fois les
mêmes. Le kiai sur le dernier tsuki traduit la réussite de cette
dernière attaque. Quel est le sens de cette séquence ? La répétition de
deux techniques identiques induit une attention particulière chez
l’adversaire. Il a réussi à éviter ou bloquer les attaques mais sans réussir
à contrer. Mais après deux attaques, il pense avoir compris le déroulement de
votre technique et a bien en tête le schéma défense-contre-attaque qui
convient. Cette idée là va le perdre puisque son esprit occupé ne pourra pas
faire face convenablement à l’attaque suivante dont un élément clé aura été
modifié (rappelez vous : le cerveau ne peut gérer qu’une seule pensée
à la fois). Dans Heian shodan, c’est le rythme qui change, mais
on peut faire varier le niveau ― jodan, shudan ou gedan ―, la
trajectoire ou la technique elle-même. On retiendra qu’en combat, répéter
deux fois une séquence identique se justifie pour créer une attente chez
l’adversaire. Trois fois strictement la même séquence serait une erreur. Évidemment,
vous pouvez construire la même tactique sur seulement deux techniques. Si, par
exemple, un premier mae geri est parfaitement bloqué en gedan barai
par votre adversaire, vous savez qu’il maîtrise bien la bonne réaction et
vous pouvez tout de suite construire la feinte : amorce de mae geri
pour lui faire descendre le bras et finition en mawashi geri jodan par
exemple. Mais s’il n’a pas très bien réagi au premier mae geri, il
faut en exécuter un deuxième pour obtenir le bon réflexe et feinter seulement
sur le troisième.
En défense, la même stratégie donne d’excellents résultats. Reprenons la même séquence
mais inversée ; c’est vous qui bloquez. Sur les deux premiers mae
geri, couplée à votre gedan barai, vous effectuez une légère
esquive sur l’intérieur et vers l’arrière. Au troisième, comme
l’adversaire a tendance à anticiper votre déplacement supposé ― vous
pouvez le vérifier à l’entraînement ―, vous faites harai uke
sur l’extérieur en glissant en avant. La suite
ne sera guère compliquée à mettre en œuvre.
Répétez souvent ces feintes au
dojo afin d’arriver à les construire instinctivement et de toujours conserver
l’esprit totalement disponible pour l’observation car, pour être prêt à
tout, vous ne devez vous attendre à rien. Cette vacuité mentale est la clé du
succès. À l’inverse, efforcez-vous d’introduire
le ver dans l’esprit de vos adversaires en créant des attentes qu’il vous
sera facile de tromper.
Vous
venez de prendre l’avantage sur un adversaire grâce à une feinte, mais vous
pouvez prévoir ses attaques sans même chercher à le feinter. Inspirez-vous
des six et septièmes mouvements de Heian shodan : gedan barai
et age uke. Imaginez ce gedan barai comme une simple prise de
garde comme vous le faites en ippon kumite. La garde est une attitude qui
permet de protéger au mieux vos points vitaux. Vos bras sont proches de l’axe
du corps, l’un assurant une protection haute, l’autre une protection basse.
Mais dans la réalité du combat toutes sortes d’erreurs apparaissent :
garde trop basse, trop haute, ouverte, etc. Un bon combattant exploite sans délai
toutes ces faiblesses. S’il repère une ouverture, il ne va pas la rater,
comme il ne saurait laisser l’adversaire récupérer d’un léger déséquilibre
sans le balayer immédiatement. Dans notre séquence du kata, vous
adoptez donc une garde basse. Vous incitez ainsi votre adversaire à attaquer
au-dessus de votre garde. Il fait migi oi tsuki jodan ; cette
attaque prévisible est facile à bloquer en remontant votre main gauche. Sans
lui laisser le temps de retirer son poing, vous saisissez son poignet et avancez
avec un uppercut à l’angle de la mâchoire (trajectoire du age uke).
La saisie de son poignet droit inhibe son possible gyaku tsuki.
Cette
incitation à exploiter une pseudo-défaillance peut s’envisager dans le feu
du combat. Après avoir bloqué un mae geri en gedan barai, vous
laissez ostensiblement votre bras en position très basse, ce qui ne manquera
pas de pousser votre adversaire vers le tsuki jodan que vous attendez.
Suivant le degré de compétence de votre adversaire, vous devez moduler l’amplitude
de l’ouverture que vous lui offrez. Une feinte trop voyante ne leurrera pas un
bon combattant ; trop discrète, elle ne sera pas perçue par un débutant.
Un combat ne se résume pas à un échange de techniques martiales. La ruse y joue
un rôle prépondérant.
Plusieurs pivots de Heian shodan, sur le pied avant (mawari ashi)
ou arrière (ushiro ashi mawari ashi), peuvent se concevoir comme des
esquives (tai sabaki). Dans cette optique, vous serez attentifs à
effectuer ces pivots avec la plus grande célérité car une esquive doit être
explosive et déclenchée dans la fraction de seconde qui précède le kime
de l’adversaire. Le novice esquive trop tôt, ce qui offre à son adversaire
le loisir de modifier sa trajectoire en conséquence. Pour corriger ce défaut,
Maître Masutatsu Oyama, fondateur du Kyokushinkai, demandait à ses élèves
d’attendre d’être touchés pour esquiver. Cependant, une esquive s’achève
généralement avec le corps tourné dans la direction de l’adversaire afin de
pouvoir contrer efficacement. Or dans le kata, nous tournons délibérément le
dos à l’adversaire, exposant ainsi des points vitaux sans défense. Deux
explications sont possibles pour éviter de rester sur cette aberration :
-
Un atemi a porté sur un point vital simultanément à l’esquive.
Cela correspond aux mouvements de Heian shodan qui précèdent les kiai
et leur succèdent. On entre sur l’attaque adverse (irimi) en plaçant
un atemi et on pivote aussitôt sur le pied avant pour sortir de l’axe
du combat. Cette méthode évite l’éventuelle surprise d’un contre car il
n’est jamais totalement sûr que notre attaque soit suffisante pour éliminer
l’adversaire.
Toutefois, les esquives ne sont pas nécessairement de grande amplitude avec déplacement
des pieds. La série de trois age uke s’exécute en hanmi zenkutsu
dachi (corps de trois quarts). Cette simple rotation du corps, légèrement
amplifiée si nécessaire, suffit à esquiver l’attaque adverse ; le age
uke converti en tsuki conclut l’action.
-
Il s’agit d’une projection (nage waza).
Les gedan barai achevant les pivots doivent s’exécuter en plaçant
l’énergie au niveau du hara. Les projections correspondantes devront
également trouver leur énergie dans le hara grâce à la vitesse de
rotation du corps. Deux points de contrôle sur l’adversaire donneront un
levier suffisant pour projeter sans effort (par exemple, une main sur la nuque,
l’autre saisissant le poignet). Vous ne devez jamais avoir la sensation de
lutter ni de placer une quelconque force dans vos bras ou vos épaules. Pour
obtenir cette aisance, votre buste doit être le plus près possible de
l’adversaire.
Ces projections peuvent intervenir dans deux applications différentes :
Vous entrez (irimi) sur l’attaque adverse et vous vous servez de son énergie
pour projeter en pivotant. Une excellente synchronisation est indispensable.
L’adversaire, bien que sonné par votre atemi, reste debout. Vous achevez l’action
en le projetant.
Une
projection, soyez-en sûr, n’est pas nécessairement moins violente qu’un atemi.
Avec une technique éprouvée et l’impulsion nécessaire, vous pouvez projeter
sur la tête ou le dos, au sol ou contre un mur et obtenir un effet similaire,
voire supérieur, à un atemi.
Le début du kata correspond à une disposition bien précise des
emplacements respectifs des protagonistes du combat : vos adversaires sont
devant vous et sur les côtés, aucun derrière. En passage de grade ou compétition,
le karatéka choisit l’endroit où il va démarrer son kata. S’il est
trop près du jury et est gêné dans son évolution, c’est sa faute et le
jury sanctionnera sa maladresse. Lors d’une agression, le scénario est
similaire mais la sanction sera peut-être plus cruelle.
Dès que les prémices de l’agression se dessinent, il faut priver les
adversaires de toute initiative irréversible et s’installer immédiatement au
meilleur emplacement disponible. Selon la configuration des lieux, diverses
solutions sont envisageables mais jamais vous ne laisserez un combattant
s’introduire sur vos arrières. La principale difficulté à ce stade est l’évaluation
de l’agressivité d’un ensemble d’individus louches situés sur votre itinéraire.
Passer
au milieu d’un groupe vindicatif expose à des surprises violentes. Certes, il
est toujours possible de changer de trottoir ou de faire demi-tour mais ces décisions
diffusent un parfum d’humiliation. Ce seront néanmoins les meilleures si la
peur se manifeste. Sinon, avec un esprit calme et serein, vous chercherez une
trajectoire limitant au maximum les possibilités d’attaques dans le dos ou
simultanées. Si vous ne voyez pas d’autre issue, vous traverserez
l’attroupement avec tous les sens en éveil et sortirez vivement de
l’encerclement au premier mouvement hostile. D’une manière générale, il
vaut mieux surévaluer le danger ; cela induit une attention plus grande et
évite de se faire surprendre. Les samouraïs apprenaient à manger avec des
baguettes en les tenant de telle sorte qu’il était impossible de les leur
enfoncer d’un coup dans la gorge. Mais attention, s’il est bon d’être
toujours vigilant, ne sombrez pas dans une phobie maladive.
Dans Heian shodan, la surface de combat est rectangulaire. Au début, au
milieu et à la fin du kata, vous combattez au milieu d’un côté du
rectangle et jamais vous ne marquez d’arrêt prolongé dans un coin ni au
centre de la surface. Il peut sembler tentant de s’installer dans une
encoignure délimitée par deux murs perpendiculaires pour avoir un angle de
champ à surveiller plus restreint, mais votre liberté de manœuvre se réduit,
notamment en esquive. De plus, ce placement en coin ramène les adversaires plus
près de l’axe principal et limite grandement la possibilité de traverser les
lignes adverses. La fuite devient difficile.
S’enchaînent rapidement et sans temps mort, sur l’axe principal de Heian
shodan, un gedan barai et trois techniques identiques, age uke
ou oi tsuki, avec une accélération sur la troisième. Être régulièrement
en mouvement complique la tâche des adversaires, surtout si la vitesse de déplacement
varie. En cas de besoin il faut traverser la zone dangereuse sans laisser aux
adversaires le temps de se réorganiser et surtout veiller à ne pas avoir
d’adversaire dans le dos ou, si c’est le cas, le distancer grâce à une
subite accélération. Cette rapide traversée des lignes adverses peut
d’ailleurs constituer le prélude d’une fuite salvatrice. Il est bon également
de changer souvent d’emplacement pour éviter que les adversaires découvrent
nos lignes de faiblesse et s’entendent sur un mode opératoire. Les
changements de direction fréquents de vos déplacements ont un effet équivalent :
désorienter vos adversaires.
Il n’existe pas de règle unique quant au choix de sa position et à la manière
de se déplacer ; le bon sens devrait suffire à vous guider. Seules
prescriptions incontournables mais
elles tombent sous le sens également : ne pas se laisser encercler et
adopter une grande mobilité sauf si vous tenez une position favorable : en
haut d’une forte déclivité par exemple.
Si plusieurs individus attaquent simultanément, la défense devient ardue. Pour
éviter cet écueil, essayez d’aligner plusieurs adversaires. S’ils forment
une colonne, vous les combattrez un par un. Cette disposition est aisément
imaginable dans Heian shodan lorsqu’on enchaîne plusieurs techniques sur un même
axe. Certes s’ils sont nombreux vous aurez du mal à maintenir cet alignement
mais vous pouvez en tenir deux ou trois dans votre ligne de mire. Dès que la
situation se dégrade reprenez immédiatement l’initiative d’un déplacement
qui rétablira votre avantage stratégique.
Heian shodan, nous l’avons souligné, est riche de possibilités de projection. Mais ces
techniques peuvent être doublement productives, en particulier quand vous
projetez l’adversaire dans les pieds d’un de ses acolytes. Le temps qu’il
s’en dépêtre, vous éliminerez un troisième larron.
Une confusion psychologique est également envisageable. Le bunkai le
plus fréquent du début de Heian shodan se construit sur une attaque qui
vient de la gauche. Imaginez donc une attaque provenant de la droite : une
fuite à gauche permet d’esquiver et d’attaquer l’adversaire de gauche qui
ne s’y attend pas. Cette réaction surprenante a toutes les chances de déstabiliser
les assaillants. Le temps que l’adversaire de droite se reprenne et relance
son action, déjà vous revenez en arrière pour le percuter dans sa
trajectoire, éventuellement avec un ushiro geri.
Plus le nombre d’individus d’un groupe augmente, plus les chances sont
grandes de voir se multiplier les obstructions mutuelles. Il suffit parfois de
peu de choses pour amplifier ce phénomène et provoquer le désarroi des
adversaires. Le cinéma est friand de ce genre de situation souvent cocasse,
vous en avez sûrement déjà vu des dizaines, mais il y a peu d’enseignements
concrets à en tirer. Hormis les quelques principes évidents vus plus haut qui
seront mis en pratique à l’entraînement, cultivez plutôt votre ouverture
d’esprit et votre réactivité.
Après le kiai, survient un pivot par l’arrière sur le pied avant que
les enseignants ont beaucoup de mal à apprendre aux enfants et même parfois
aux adultes. Cependant, quand l’utilité de cette rotation est comprise, les
choses s’arrangent. Mais pourquoi diable pivote-t-on de cette façon compliquée
alors qu’il serait si simple de déplacer le pied avant de quelques dizaines
de centimètres pour faire face à l’adversaire suivant ?
J’ai posé cette question à de nombreuses ceintures noires et quelques
professeurs venant d’horizons divers. Réponses obtenues dans la moitié des
cas : « je ne sais pas ! » ou « c’est une esquive. »
Pour les autres : « la rotation permet une projection. »
Certes, il est loisible d’utiliser l’énergie de la rotation à diverses
fins. C’est judicieux dans la recherche de bunkai et nous l’avons déjà
suggérer plus haut avec des applications en tai sabaki et nage waza.
Mais la raison fondamentale de ce pivot est ailleurs. Nous venons de traverser
la surface de combat. Les adversaires se sont peut-être déplacés. Où
sont-ils exactement ? Cette connaissance est de la plus haute importance
pour ne pas subir une attaque fatale dans le dos. Pivoter de cette manière
permet de balayer du regard l’ensemble de la surface de combat et de localiser
ainsi tous les belligérants. Les autres pivots, pour lesquels une autre forme eût
été possible, répondent également à cette nécessité. Vous devez toujours
connaître la localisation exacte de tous vos agresseurs.
Ajoutons un dernier point : il existe des formes chinoises très anciennes
presque identiques à Heian shodan. Ce kata n’est donc pas,
comme on le prétend, une création totale d’Anko Itosu (créateur des Pinan
que Gichin Funakoshi a rebaptisés Heian en y apportant des modifications
notables). Or, de tous temps, les hommes se sont battus avec des armes et la
grande majorité des exercices de combat anciens utilisaient une arme : bâton,
sabre, etc. Certains de nos kata en portent encore la marque évidente.
Si c’est moins flagrant pour Heian shodan, il n’en est pas moins vrai
que les anciens maîtres d’art martial concevaient les armes comme des
prolongements naturels de la main. Le combat à mains nues n’était censé
intervenir qu’en cas de perte ou de bris de l’arme. Imaginons donc ces
rotations avec un sabre : elles n’ont pas seulement pour but de repérer
tous les adversaires mais également de les repousser ou les frapper s’ils
sont trop près. Aujourd’hui, tout le monde ne se promène pas avec un sabre
comme c’était le cas à Okinawa avant l’interdit du roi Sho Shin en 1477.
Mais on peut disposer d’un sac à main, d’un attaché-case, d’un parapluie
ou de tout autre objet contondant.
Quand on observe des combattants, il est fréquent de déceler pour chacun des
tactiques répétitives :
L’un avance systématiquement ; c’est le défaut classique de
l’habitué des règles de compétition qui n’a pas compris (ou qui n’a pas
envie de comprendre !) que, sans ces règles, il serait hors de combat
depuis longtemps.
L’autre enchaîne toujours deux techniques, jamais une, jamais trois ;
une fois cette habitude repérée, son adversaire se fera un plaisir de réaliser
lui-même la troisième technique de l’enchaînement.
Celui-ci est obsédé par le contre ; la facilité avec laquelle on
provoque sa réaction le rend extrêmement vulnérable.
Celui-là remonte systématiquement son pantalon de kimono avant un coup de pied
et s’étonne de ne jamais toucher l’adversaire.
Ce dernier recule sur chaque attaque adverse ; comment pourrait-il éliminer
son adversaire s’il n’est jamais à la bonne distance ?
Bien d’autres comportements peuvent être repérés et dans la mesure où ils
deviennent répétitifs, parfois à la limite du tic, ils ne permettent plus de
surprendre les adversaires.
Heian shodan se déroule avec un fort kime, en zenkutsu dachi, position qui
permet de transmettre un maximum de puissance, jusqu’au deuxième kiai.
Viennent ensuite quatre shuto uke beaucoup plus fluides, en kokutsu
dachi, position plutôt destinée à absorber l’énergie adverse. D’un
karaté dur, nous passons à un karaté souple. Voilà un changement tactique à
méditer et intégrer à votre stratégie du combat afin de rester imprévisible
pour vos adversaires.
Si vos techniques sont correctement réalisées mais échouent plusieurs fois à
maîtriser vos adversaires, cela signifie, presque à coup sûr, qu’ils ont
deviné vos projets. Il faut impérativement modifier votre mode d’action mais surtout
changer d’état d’esprit : reprenez une distance confortable, respirez profondément et essayez d’évacuer
toute pensée (mokuso). Ne tentez surtout pas d’imaginer votre
prochaine démarche. La bonne stratégie naîtra spontanément de l’évidence
perçue par votre esprit enfin libéré de ses pensées parasites, donc réellement
disponible, et des automatismes développés lors de vos entraînements.
Vos adversaires ne doivent jamais deviner vos intentions. La meilleure méthode
consiste à ne pas en avoir, à maintenir la vacuité de l’esprit (mizu no
kokoro). Mais vous pouvez les amener dans un piège en leur faisant croire
à une intention technique, tactique ou stratégique. En dehors de ce type de
ruse, éliminez tous les comportements répétitifs et les appels.
En kumite, les combattants ont une fâcheuse tendance à attaquer systématiquement
en faisant un pas ou un sursaut en avant puis à repartir en arrière, voire,
plus embêtant, c’est un défaut de débutant, à se figer sur place. Certes,
cette tactique de combat permet d’éviter la contre-attaque, mais, trop
automatisée, elle devient un défaut quand l’adversaire esquive en reculant
et qu’il serait aisé de le marquer en poursuivant son déplacement vers
l’avant. De plus, le kime, indispensable source de l’efficacité,
s’exprime pleinement à la fin du déplacement dans une position bien ancrée,
donc à l’arrêt, ce qui nuit à la possibilité d’enchaîner un autre pas
rapidement.
Que nous propose Heian shodan pour résoudre cette difficulté ? Après
avoir bloqué en gedan barai, nous attaquons migi oi tsuki shudan.
L’adversaire esquive en reculant et nous nous retrouvons dans la même
situation. À nouveau, nous attaquons hidari oi tsuki shudan mais lorsque
l’adversaire esquive, au lieu d’envoyer notre énergie dans le kime
du tsuki, nous l’utilisons à la poursuite de notre déplacement en
enchaînant sans temps mort un autre oi tsuki qui va déborder
l’adversaire. Vous devez acquérir la capacité d’effectuer un kime
puissant en vous figeant dans une attitude solide comme celle d’enchaîner
deux ou plusieurs ayumi ashi (pas en avant) dans une même dynamique.
Dans ce cas, le kime, modéré, sert uniquement à maîtriser sa
gestuelle.
Comment décider de l’utilisation de l’une ou l’autre forme ? Cette
commande ne doit pas provenir d’une réflexion mais d’un automatisme afin de
conserver l’esprit disponible pour l’observation. Le débutant apprend à réaliser
un fort kime dans le vide car on lui demande d’imaginer la présence de
l’adversaire. Durant les kata vous devez sentir vos adversaires comme
s’ils étaient réellement de chair et d’os. En kumite, cependant,
lorsque vous arrivez dans le vide, vous ne devez pas produire ce kime ni
vous figer dans une quelconque attitude. Vous pourrez ainsi poursuivre votre déplacement
sans interruption et prendre votre adversaire de vitesse.
Quand vous attaquez, votre déplacement génère une énergie cinétique. Si
votre technique touche, cette énergie passe dans le kime. Sinon elle
sert à poursuivre le mouvement. Le choix entre ces deux possibilités repose
sur une sensation : l’atemi touche ou il arrive dans le vide. Avec
l’entraînement, cette tactique deviendra un réflexe, libérant ainsi votre
esprit pour d’autres tâches.
Le dernier shuto est exécuté, vous revenez en hachiji dachi,
toujours zanshin, c’est à dire en état de vigilance active, tous les
sens en éveil. Cet état s’oppose à la concentration qui se fixe sur un seul
objet et élimine tout ce qui pourrait perturber l’observation. La
concentration est valable en compétition avec un seul adversaire qui respecte des règles mais, en situation
d’agression, il faut s’attendre à tout. Le danger peut survenir de toutes
les directions et prendre les formes les plus inattendues. Tout mouvement doit
être pris en compte mais aussi les bruits et les odeurs. Dès les prémices de
l’agression vous devez vous installer dans l’état zanshin et le
maintenir durant toute l’opération et même après, tant que vous n’êtes
pas certain d’en avoir réellement terminé.
La répétition du kata est un excellent apprentissage de zanshin
et sans doute le meilleur moment pour l’instructeur d’en vérifier la réalité.
Certains karatékas avancés semblent s’ennuyer dans un kata qu’ils
maîtrisent techniquement. Ils doivent se convaincre de l’intérêt de cet
exercice pour fortifier leur mental. En effet, lorsque l’esprit n’est plus
accaparé par les détails techniques, et seulement à partir de ce moment, le
mental se muscle. Quand ce recadrage s’est opéré, on constate, outre le bénéfice
sur la volonté, une nette amélioration de la technique.
En cas d’agression votre vigilance est votre principal atout. Bien sûr, vous
pouvez vous exercer à la maintenir à son optimum en kumite, mais vous y
arriverez assez facilement et ce n’est pas là que réside le piège. Celui-ci
survient lorsque vous croyez maîtriser la situation. Par exemple, quand vous
sous-estimez la dangerosité de vos adversaires, quand vous êtes persuadé, à
tort, d’en avoir mis un K.O. ou, à l’entraînement, quand vous vous relâchez
car vous pensez être au-dessus des exigences d’un kata. C’est à cet
instant que survient l’erreur fatale : la réaction inattendue d’un
adversaire ou le déséquilibre aussi surprenant pour vous que prévisible pour
le sensei qui vous observe. Répéter un kata simple que l’on maîtrise
parfaitement, tel Heian shodan, en s’efforçant de maintenir un zanshin
parfait jusqu’à l’ultime seconde, même dans un environnement bruyant et
agité, est le meilleur entraînement imaginable, surtout pour les plus gradés.
Oui, il y a tout cela dans Heian shodan. Et encore, cette analyse se
cantonne-t-elle à la stratégie et à la tactique. Les aspects philosophiques,
psychologiques et techniques sont absents de cet article. De plus, même dans ce
cadre restreint, je n’ai pas dévoilé toutes les pépites de ce kata ;
il en reste. Beaucoup ? À vous de le découvrir. Ensuite vous pourrez vous
attaquer aux quatre autres Heian et aux vingt-et-un kata supérieurs
Shotokan. Dans une énième vie, peut-être explorerez-vous les kata
des autres styles de karaté ! Car, vous l’avez compris l’enseignement
des kata est un « must » dont il ne faut pas se priver, mais
l’étude sérieuse d’un kata nécessite des années de travail. Ce
n’est pas un hasard si les maîtres du passé se limitaient à trois ou quatre
kata. Aujourd’hui, la tendance est à l’accumulation, mais votre
progression exige l’approfondissement. Certes, vous pouvez attendre le bon
vouloir de votre professeur qui procèdera à votre place à ce décorticage pédagogique,
mais cette passivité rencontrera vite ses limites. Vous pouvez aussi faire
appel à votre culture : le combat des Horaces et des Curiaces décrit par
Tite-Live au début de notre ère et repris dans une tragédie en 1640 par
Corneille donne un bon exemple de tactique de combat. Cependant, l'amoncellement
de connaissances éparses, en dépit de leur indiscutable intérêt, risque de
former une mosaïque sans liens évidents et trop théorique pour affronter une
agression.
Chaque kata forme un tout cohérent dont vous allez exploiter les enseignements
dans de nombreuses et répétitives applications martiales. En quantité
suffisante pour penser avec votre ventre.
Comme vous le constatez, Heian shodan mène déjà à une érudition
martiale notable puisque la réelle possession des capacités présentées
ci-dessus confère une redoutable efficacité. À condition, évidemment, de ne
pas s’arrêter au savoir intellectuel, mais de poursuivre l’apprentissage
jusqu’à un savoir-faire totalement maîtrisé. Cela représente de nombreuses
années d’entraînement et des milliers de répétitions du kata et des
bunkai. Rien n’est gratuit ; tout se mérite. Pour accéder à la
maîtrise il faut s’investir corps et âme dans la pratique martiale et y
consacrer l’essentiel de sa vie. Toutefois, l’effort intelligemment mené,
quelles qu’en soient l’intensité et la fréquence, est toujours payant :
les progrès sont forcément au rendez-vous. Bien sûr, au prorata de votre
investissement. C’est cette certitude d’avancer en suivant l’enseignement
véhiculé par les kata ― avec l’aide d’un bon sensei ―
qui fait du karaté l’outil privilégié de la préparation à la défense
personnelle. Sans oublier que le meilleur guide, celui qui élabore une
philosophie, une orientation stratégique et donne un sens à vos efforts,
c’est vous.
Sakura Sensei
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