Les professeurs
de karaté exigent généralement de leurs élèves un « kime » énergique,
celui-ci étant censé être le secret qui confère au karaté sa légendaire
efficacité. Cependant peu d’explications sont fournies. Tout au plus le karatéka
comprend-il qu’il doit frapper fort. Certes, ceux qui s’entraînent
depuis plus de dix ans n’ont pas besoin des mots pour comprendre ce que
signifie avoir un bon kime ; cela se sent. Encore que… Anecdote : un
4ème dan, policier en civil, raconte une mésaventure :
« Je frappais, je frappais et le gars ne bronchait pas… » Quinze
ans d’entraînement pour en arriver là, quelle tristesse ! Et ce n’est
pas un cas isolé.
Nous négligeons
trop souvent ce qui nous semble évident. En conséquence, nous faisons mal de
nombreuses choses simples. Le kime est l’exemple parfait d’une technique
apparemment simple, donc négligée, mais réellement complexe, donc mal exécutée
puisque tous les paramètres ne sont pas appréhendés correctement.
« Kime »
signifie « énergie pénétrante ». Lors d'un atemi (coup porté sur
le corps), le kime correspond à la brève et intense libération de l'énergie
sur le point d'impact. Alors que les experts le présentent comme essentiel, la
littérature sur ce sujet est curieusement restée quasi-vierge de toute velléité
d’analyse. Cet article essaiera modestement de combler cette lacune.
Après nous être
interrogé sur sa pertinence, nous décortiquerons la méthode permettant
d'obtenir un bon kime puis nous verrons quelles évolutions sont possibles pour
les gradés.
kime or not
kime ?
Pour le spectateur, ce qui caractérise le karatéka,
c’est l’alternance de gestes extrêmement rapides, le plus souvent
rectilignes, et de brefs moments d’immobilité totale (entre un dixième et
une seconde environ). C’est cet arrêt net et précis à la fin de chaque
technique obtenu grâce à une forte contraction musculaire qui est nommé
« kime ».
Le travail
d’un boxeur au punching-ball est fort différent : il réalise, d’un
mouvement rapide et continu du poing, de petits cercles qui viennent percuter le
ballon. Objectif : acquérir la plus grande vitesse d’enchaînement
possible afin de multiplier les touches, fatiguer l’adversaire et marquer des
points. Tous les sports de combat (ainsi nommés par opposition aux arts
martiaux) ont adopté les mouvements circulaires (swing, crochet) et courts
(direct, uppercut) car ils permettent d’assener des séries de coups
impressionnantes de vélocité. Cependant, la mise hors de combat de
l’adversaire ne surviendra qu’après avoir porté de nombreux impacts, la
plupart d’entre eux n’étant que de simples touches, parfois dures mais
rarement décisives car seul le bras entre réellement dans la puissance de la
frappe et les trajectoires courtes ne génèrent pas suffisamment d’énergie.
Le K.O. ne surviendra qu’après plusieurs rounds sur un adversaire affaibli.
Nous sommes à
l’opposé des principes fondamentaux de la plupart des styles de karaté :
Shotokan, Shito-ryu, Goju-ryu, Uechi-ryu, etc. Même si l’on observe fréquemment
des évolutions sportives de ces arts martiaux, ils ont été conçus à des
fins d’autodéfense (goshin) et restent imprégnés de leur vocation initiale.
La victime
d’une agression dispose d’une fraction de seconde pour surprendre et éliminer
son agresseur même si celui-ci dispose d’un avantage physique. En effet,
lorsque l’agresseur agit, son esprit est mobilisé par la conduite de son
action, elle-même motivée par des mobiles inavouables, et s’il attaque
c’est qu’il est persuadé de sa supériorité. Il est donc loin d’avoir
l’esprit libre et tranquille (mizu no kokoro). Comme nous l’avons déjà vu
dans de précédents articles, un esprit encombré est inapte à
l’observation, à l’analyse et au choix de la bonne décision.
Paradoxalement, l’agresseur qui se croit fort est en réalité dans un état
de relative faiblesse. Ainsi la victime a-t-elle l’opportunité de renverser
la situation à son avantage si elle utilise judicieusement ces brefs instants où
les défauts de la cuirasse sont exploitables. Par contre si l’assaillant
n’est pas immédiatement neutralisé, un combat va s’engager et là
l’avantage de la surprise aura disparu. Un atemi unique et décisif entraînant
K.O. ou invalidité fonctionnelle constitue donc la meilleure réponse à
l’agression violente. De plus, c’est la seule solution réaliste lors
d’une attaque perpétrée par plusieurs individus ; si vous consacrez
trop de temps à la maîtrise d’un adversaire, le combat est perdu d’avance.
Cette technique porte un nom : « chi-mei », littéralement coup
mortel. Elle est, à mon sens, un des piliers de l’art martial.
Si l’on
souhaite dépasser l’aspect sportif de son entraînement et acquérir une
efficacité sans faille dans toutes les situations de violence, il s’avère
indispensable de se préparer au chi-mei, or le kime est indissociable de
celui-ci. De fait, le chi-mei exige une technique parfaite, une précision
absolue, un timing impeccable, une inébranlable détermination et une puissance
explosive que seul le kime peut conférer, nous verrons pourquoi plus loin. Dans
le cadre de l’art martial, se forger un solide kime semble bien
incontournable. Pourtant, certains experts, assez rares il est vrai, dans le
style Shotokai par exemple, pratiquent sans kime. À ce jour, leurs
explications et démonstrations ne nous ont pas convaincu ; c’est
pourquoi nous développerons nos propres arguments sans nous émouvoir des
quelques divergences que le monde des arts martiaux héberge.
Pour la majorité
des spécialistes, le terme « kime » désigne l’instant de la
contraction musculaire à la fin de l’atemi. Cependant on ne peut dissocier
cette explosion d’énergie de la phase d’accumulation puisque celle-ci
conditionne la puissance du kime. Notre analyse portera donc sur l’ensemble
des paramètres constitutifs de l’efficacité du kime.
- Le kime garantit l’efficacité de l’atemi.
L’énergie
cinétique (E) d’un mobile est égale à la moitié du produit de sa masse (m)
par le carré de sa vitesse (v). Soit : E = ½mv2. C’est
pourquoi, en karaté, nous travaillons inlassablement notre vitesse et
mobilisons, autant que faire se peut, le corps entier sur chaque technique (la
poussée du hara vers l’avant en tsuki ou geri). Mais que se passe-t-il au
moment de l’impact ? Imaginons deux objets de forme identique et de même
poids animés de la même vitesse ; l’un est en acier très épais mais
creux, l’autre est en caoutchouc. Ces deux mobiles dont les énergies cinétiques
sont identiques vont-ils causer les mêmes dommages en cas de collision avec un
obstacle ? Évidemment non ! le caoutchouc va faire office
d’amortisseur : sa déformation va dissiper une part notable de l’énergie
totale. Alors que l’acier, indéformable, va démolir la cible, le caoutchouc
va s’écraser puis rebondir dessus.
Le corps du karatéka peut se comparer à ces deux mobiles.
Lors du kime, la contraction de
l’ensemble des muscles transforme le corps en un bloc solide et l’énergie
développée par la technique se propage intégralement dans la cible. A
contrario, un relâchement, même partiel, introduit de multiples zones
d’absorption d’énergie comme dans les modernes carrosseries de nos véhicules
automobiles ; la cible ne reçoit qu’une fraction de l’énergie.
- Le kime permet une grande précision.
À l’impact,
la contraction simultanée des muscles agonistes (qui créent le mouvement) et
des muscles antagonistes (qui s’opposent au mouvement) fige le geste dans une
position très précise. Lors d’une frappe du poing dans le vide, on observe
parfois un tremblement d’une dizaine de centimètres d’amplitude latérale
quand le kime n’est pas parfait, or l’efficacité exige une précision de
l’ordre du centimètre, voire moins. De plus, un kime correctement exécuté
permet de moduler la pénétration de l’atemi, donc les effets de celui-ci.
- Le kime assure la stabilité.
En aïkido, de
nombreuses techniques s’exécutent sur un adversaire qui attaque avec oï
tsuki (coup de poing en avançant). Cependant, les aïkidokas pratiquent presque
tous oï tsuki sans kime. Utiliser ce mouvement
en l’amplifiant pour projeter Tori (l’attaquant) est ainsi très facile,
mais sur un oï tsuki de karatéka, rapide et avec un solide kime, seuls les véritables
experts parviendront à réaliser une projection. En effet, dans la pratique
habituelle du tsuki d’aïkido, Tori est vulnérable sur toute la trajectoire
de son attaque et même après. Avec kime, seule la fraction de seconde précédant
l’impact offre une opportunité à l’adversaire ; ensuite, Tori est indéracinable.
- Le kime induit une conviction sans faille.
Le kime n’est
pas un réflexe naturel. Pour que le kime s’exprime, il faut le vouloir. Au
dojo, le karatéka qui recherche le maximum d’efficacité (le chi-mei) conjugue
simultanément l’ensemble de ses capacités physiques et psychiques :
l’intégralité du ki (l’énergie fondamentale) est dirigée vers
l’objectif. Dans la plupart des sports l’entraînement est essentiellement
physique. Cela impose à l’entraîneur de préparer mentalement son athlète
(sophrologie, programmation neurolinguistique, etc.) pour chaque compétition,
seul moment où l’esprit est totalement sollicité. L’entraînement
traditionnel de karaté, compte tenu de cette recherche du chi-mei, intègre en
permanence le mental et le physique dans une même dynamique. Ainsi la
sollicitation physique du karatéka dans le cadre d’une agression mobilise
automatiquement ses capacités mentales car la réalisation d’une technique se
fait instinctivement avec le soutient total de la sphère psychique. À
l’inverse du sportif lambda, le karatéka est toujours prêt.
- Le kime évite des blessures articulaires.
Lors des premières
séances de tsuki, les débutants se blessent parfois le coude. Le poing, lancé
vers l’avant, entraîne la bras dans une extension complète et
l’articulation du coude arrive en butée, aidée parfois en cela par le
blocage adverse, ce pour quoi il n’est pas conçu. Un bon kime juste avant
l’extension complète du bras évitera ces douleurs invalidantes. Bien pratiqué,
notamment avec un bon kime, le karaté ne doit occasionner aucune lésion de
l’appareil locomoteur.
- Le kime évite de se faire contrer trop durement.
De nombreux
combattants ont subit la douloureuse expérience du K.O. respiratoire. Aucune
conséquence fâcheuse, mais ça fait mal. Un kime défaillant n’a pas permis
une bonne contraction de la sangle abdominale et la technique adverse est venue
bousculer les organes, déclencher un spasme du diaphragme et, bien sûr,
bloquer la respiration. Le karatéka confirmé ne devrait plus subir cet inconvénient.
Les paramètres d’un bon kime.
J’espère que
vous êtes maintenant convaincu de l’utilité du kime. D’ailleurs, un coup
d’œil sur les compétitions de combat de karaté suffira à finir de vous
convaincre : alors que le contrôle est obligatoire (à la tête, les coups
doivent effleurer), il est fréquent d’assister à des K.O. quand le contrôle
d’un tsuki n’a pas été parfait, malgré l’amorti du gant (3 centimètres
de mousse) et un contrôle
partiel car celui-ci existe toujours même s’il est mal géré. On imagine aisément
ce que pourrait être un tsuki à main nue donné à pleine puissance.
Essayons donc
de cerner les paramètres constitutifs du kime parfait.
On a compris
qu’au moment de l’impact le corps devait être contracté de manière à
former un bloc rigide. Cependant, ce n’est pas suffisant ; si vous
contractez l’ensemble de votre musculature dans votre lit, aucun adversaire ne
va tomber sauf, peut-être, dans vos rêves. Votre position à l’instant où
la contraction a lieu est d’une énorme importance ; une bonne et solide
position arrêtera un taureau qui charge (d’accord… un petit taureau). Et
puis l’instant où le kime se produit n’est pas anodin : un kime dans
le vide n’a jamais éliminé le moindre adversaire. Quoique… à Bercy, lors
d’une très médiatique nuit des arts martiaux, des spectateurs médusés en
ont vu la démonstration. Mais on a beaucoup sifflé.
Le kime repose
donc sur la mobilisation d’une énergie maximale alliée à une technique qui
permet de la transmettre intégralement à l’adversaire. Voici les points
essentiels à surveiller.
L’organe
central et essentiel à la vie a longtemps été, en Occident, le cœur. Puis le
cerveau l’a supplanté dans ce rôle. Les cultures japonaise et chinoise
placent depuis des millénaires le centre de la vie dans le hara (aussi nommé
« tanden »). Situé environ trois doigts sous le nombril, il est défini
comme le centre du ki, lui-même source de la vie. Cependant, même si nous
n’adhérons pas aux théories bouddhistes, taoïstes, le yin et le yang, etc. ce point
n’en reste pas moins le centre de gravité du corps. Ainsi, quand
l’instructeur demande de sentir que l’énergie vient du hara, quel que soit
le système de pensée auquel on se réfère, cela a du sens.
Bien évidemment,
l’énergie produite dans le kime est potentiellement en nous (la vitesse de déplacement
et celle de la technique proprement dite sont le fruit d’un pur travail
musculaire). Mais le kime d’un bon karatéka ressemble à une véritable
explosion d’énergie, d’où les idées teintées d’occultisme d’aller
puiser dans l’énergie cosmique ou tellurique. Tel instructeur japonais
demande de capter l’énergie du sol par la plante des pieds, de sentir
qu’elle se concentre dans le hara et fuse par les kento. Tel autre recommande
de se sentir en harmonie avec l’univers pour se remplir du ki universel. Bien
que surprenantes pour nos esprits cartésiens, ces consignes donnent néanmoins
des résultats tangibles. Les esprits pragmatiques et allergiques à la poésie
ésotérique en feront facilement, si nécessaire à l’aide des paragraphes
suivants, des traductions conformes à la culture occidentale : la première
des consignes se référant au physique, la seconde au psychique.
À l’impact,
pour que le corps se transforme en bloc d’acier, la contraction musculaire
doit être intense et quasi générale, mais elle doit cesser très rapidement
après le contact. C’est un défaut classique du débutant de rester crispé.
Or, pour aller vite, les muscles doivent être détendus, souples.
Seuls les muscles moteurs doivent se contracter. L’idéal en karaté est de
donner une impulsion au départ puis de laisser partir le poing ou le pied en
totale décontraction, comme une pierre que l’on jette. En bout de course, la
contraction simultanée de tous les muscles fige le mouvement dans une position
précise. Si la technique se termine en même temps que le déplacement, le
karatéka frappe avec tout son corps, pas seulement avec un bras ou une jambe, ce
qui implique que le centre de gravité (le hara) soit le point d’application
de la force à transmettre à l’adversaire, donc qu’une forte contraction de
la sangle abdominale assure une liaison solide des membres avec le tronc.
L’alternance
rapide de phases de contraction et de relâchement est une des bases
fondamentales de l’apprentissage du karaté. Les abdominaux sont les seuls
muscles que l’on peut (et que l’on doit) conserver en tension durant un
combat ou un kata. En effet, les muscles moteurs prennent appui sur la sangle
abdominale ; pour démarrer efficacement, il faut que celle-ci soit déjà
contractée. De plus, le temps de réaction des abdominaux est assez long ;
les maintenir en tension est nécessaire si l’on souhaite pouvoir réagir
rapidement. A contrario, une tension permanente dans un groupe musculaire tel
que les épaules, les pectoraux et les dorsaux est un énorme gaspillage d’énergie
(elle n’est pas inépuisable) et un frein qui s’oppose au mouvement. Pour
amorcer un geste, il faut d’abord décontracter les muscles antagonistes, manœuvre
beaucoup trop lente pour une prompte réaction face à l’attaque adverse.
La position du
corps doit être telle qu’aucune perte d’énergie ne survienne. Qu’une épaule
se lève ou qu’un coude s’écarte du corps, et seul le bras frappe car
il est déconnecté de la poussée du hara. La position du karatéka lors d’un
impact peut se comparer à un butoir de chemin de fer : bien que
relativement léger, il suffit pour arrêter un train qui circule à faible
vitesse. Deux paramètres y contribuent : sa géométrie et la solidité de
sa fixation au sol. Pour la géométrie, le karatéka surveillera la rectitude de
sa jambe arrière : tendue, elle supportera une force colossale ; fléchie,
une poussée violente de l’adversaire ne lui permettra pas de résister.
L’inclinaison de cette jambe arrière tendue, obtenue grâce à une
bonne flexion de la jambe avant, est déterminante : plus la jambe arrière
se rapprochera de l’horizontale, plus la puissance supportée sera élevée,
avec une limite liée à l’adhérence du pied sur le sol. À chacun de trouver
le bon compromis qui dépendra, entre autres, de la nature du sol, mais il faut
sentir la plante de ses pieds, de la pointe des orteils au talon, collée au
sol.
L’entraînement
au makiwara ou au sac de frappe donnera toutes les clés sur l’instant où le
kime doit intervenir : juste au contact ou, plus loin, après avoir pénétré
d’une dizaine de centimètres. Comprenons simplement que la pénétration
aboutie à un écrasement des tissus, alors que le kime libère une onde de
choc. Le système osseux propage facilement l’onde de choc, mais les tissus
mous l’absorbent ou l’atténuent. Il faut donc compresser les tissus mous
avant de libérer le kime (abdomen). Quand les os sont immédiatement
perceptibles sous le point d’impact (la tête), le kime peut se faire dès le
contact. Sur les parties osseuses élastiques (cage thoracique), kime de surface
et kime profond auront des effets différents. Certains experts font des démonstrations
spectaculaires (à ma connaissance, c’est Bruce Lee qui en est, sinon
l’inventeur, au moins le vulgarisateur) : le poing placé sur le sternum
d’un partenaire, bras fléchi, ils
tendent brusquement le bras (phase finale du tsuki). La compression de l’avant
de la cage thoracique est suivie de l’expansion de l’arrière de celle-ci et
se traduit par une projection impressionnante. Si plusieurs personnes sont placées
l’une derrière l’autre, poitrine étroitement collée au dos du précédent,
c’est la dernière qui subira la projection. Cependant ces experts sont des
inconscients : ces techniques peuvent léser gravement les organes
sous-jacents de leurs malheureux partenaires.
Dans les kata,
il est d’usage de moduler la durée et l’intensité du kime. À quoi cela
correspond-il dans la réalité ? Lorsque Tori, à l’aide d’une
technique de percussion, applique une force sur l’adversaire, il subit en
retour une force de réaction (cela n’est pas seulement théorique : tous
les karatékas font la différence entre un tsuki dans le vide et sur un sac de
frappe). Si le kime de Tori est bon (position, contraction, ancrage), cette
force sera neutralisée et l’énergie générée par le choc intégralement
transmise à l’adversaire ; dans le cas contraire, Tori risque fort d’être
déséquilibré et renversé. En cet instant, la sensation de puiser l’énergie
dans le sol aidera à construire l’efficacité de ses atemi grâce, notamment,
à la qualité des appuis qui découle de cette sensation. On déduit aisément
de cette analyse que le kime doit durer le temps nécessaire à la
neutralisation de la force de réaction : long kime sur le hara d’un
adversaire lourd qui charge, kime très bref, en attaque à la tête, sur un
adversaire immobile ou qui recule.
La technique oï
tsuki en zen kutsu dachi est parfaite pour apprendre à produire un solide kime
car, comme on l’a vu, celui-ci ne se résume pas à ce qui ce passe à
l’instant du choc : décontraction au départ (sauf les abdominaux), accélération
brutale (poussée sur le pied arrière, traction du pied avant), position stable
(pieds de part et d’autre de l’axe, pointés vers l’avant, jambe arrière
tendue) et standardisée au millimètre près à l’arrivée, synchronisation
du coup de poing avec la fin du déplacement (l’instant où le pied avant
s’enracine dans le sol) et contraction simultanée, intense et brève, de
l’ensemble des muscles nécessaires à une poussée vers l’avant. Souvent,
les débutants achèvent oï tsuki avec la jambe arrière fléchie ou le talon
levé ; ils adoptent ensuite la bonne position, jambe tendue et talon au
sol dans l’effort louable de se conformer aux consignes de leur professeur.
Cette erreur doit être immédiatement corrigée. C’est à l’instant de
l’impact que cette position est utile.
Un long entraînement
au choku tsuki (coup de poing fondamental) en hachiji dachi donnera
l’indispensable technique de bras. Notons deux points essentiels : la
rotation du poing à l’impact et le hikite.
- Tourner les phalanges vers
le sol pendant les derniers centimètres de la trajectoire du tsuki permet
surtout d’éviter au coude de s’écarter du corps ; un coude qui
s’écarte est plus visible pour l’adversaire et il fait perdre de la
puissance. La rotation elle-même entraîne la contraction de l’avant
bras et le solidarise avec le poing ; on évite ainsi les entorses du
poignet. Durant toute la trajectoire strictement rectiligne, le poing doit
rester aligné avec l’avant-bras (position des pompes sur les deux
kento, index et majeur). Attention au mouvement de fouetté de type uraken
remontant qui donne une sensation de kime mais place le poignet dans une
position de fracture potentielle sur une portion assez longue de la
trajectoire.
- Le hikite (tirer le poing en
arrière) est constitué d’une rotation brusque du poing, phalanges vers
le haut, lorsqu’il arrive à la hanche et d’un mouvement du coude que
l’on ramène dans le plan sagittal, ce qui provoque la contraction des
muscles dorsaux. Tsuki et hikite doivent être parfaitement simultanés.
Le kiaï renforcera la contraction abdominale. Le kime dépend de la
parfaite synchronisation de tous ces éléments. Le poing qui exécute le
hikite vient se placer juste au-dessus de la hanche, position qui offre
une excellente protection des côtes flottantes.
Une dernière
observation : en passant du choku tsuki au oï tsuki, nombre de débutants
synchronisent le mouvement de bras sur le déplacement. Le coup de poing devient
ainsi très lent car il démarre et se termine en même temps que le déplacement
ayumi ashi. Le poing qui frappe doit être maintenu à la hanche pendant tout le
déplacement et libéré brusquement au moment où le pied se pose. Ainsi réalisé,
le tsuki (c’est vrai pour toutes les formes d’atemi) doit produire un
claquement sec du tissu du kimono comme celui que l’on obtient avec un fouet.
Le oï tsuki a
permis d’utiliser le déplacement pour développer la puissance générale de
la technique. Qu’en est-il pour les techniques où le déplacement n’est pas
possible comme un gyaku tsuki sur place ? La réponse habituelle des
experts est de préconiser une rotation rapide des hanches afin que le hara soit
le centre énergétique de la technique : le gyaku tsuki va s’accompagner
d’un passage de han mi zen kutsu dachi ou fudo dachi (corps à 45°) à zen mi
zen kutsu dachi (corps de face). Deux points sont à surveiller :
-
Sensei Ohshima était très ironique,
lors d’un stage à Paris en 1980, sur « ceux qui n’ont rien compris et
qui font la danse du ventre ». De fait, de nombreux karatékas utilisent les
hanches de manière totalement déconnectée du reste du corps. Ainsi, le
renforcement de la technique de bras est totalement illusoire puisque cette
oscillation des hanches relâche les abdominaux, mais, le pire est le risque de
se démolir les vertèbres lombaires. Sensei Tokitsu avoue s’être sévèrement
blessé en suivant aveuglément pendant quelques années les enseignements de
Sensei Kase dont il fut l’assistant à Paris (Officiel Karaté N°14 octobre
2005). Il est impératif de lier la rotation des hanches avec celle des épaules.
Le corps doit tourner en bloc sans torsion de la colonne vertébrale.
-
Tourner autour de l’axe vertical du corps n’ajoute pas suffisamment
d’énergie à la technique. Il faut obtenir une nette avancée du hara pour
que l’effet soit sensible. S’il s’agit d’un hidari gyaku tsuki (à
gauche) en migi kamae (garde à droite), il faut pivoter autour de la hanche
droite ; ainsi, le hara est propulsé en avant. En anticipant quelque peu,
il sera souvent possible d’augmenter le déplacement du hara vers l’avant en
réalisant un déplacement yori ashi (pas glissé). Une bonne flexion de la
jambe avant ajoutera quelques centimètres de pénétration.
D’autre part,
si nous reprenons l’image du butoir de chemin de fer, celui-ci n’a aucune énergie
propre. Pourtant il arrête le train. Même si le karatéka ne s’est pas déplacé
et n’a qu’une faible énergie cinétique à opposer à l’attaque adverse,
à condition que la position soit bonne et le tonus musculaire adéquat, il peut
stopper durement un adversaire. Dans ce cas l’énergie dissipée dans le choc
est essentiellement fournie par l’attaquant. Cependant, le kime demeure
indispensable pour assurer la résistance de l’édifice sur lequel vient
s’empaler l’assaillant.
- Kime sur quelles techniques ?
Pour le débutant,
la réponse est simple et sans ambiguïté : il faut faire un kime sur
toutes les techniques mais avec des nuances en fonction de la finalité de
celles-ci. Un blocage qui n’est qu’une déviation de l’attaque adverse ne
nécessite pas une grande puissance ; dans ce cas un kime bref permet
d’enchaîner rapidement la contre-attaque qui sera soutenue par un kime
nettement plus marqué. Si, dans les kime en zen kutsu dachi, l’objectif est
de transmettre une force maximum vers l’avant, en ko kutsu dachi, le but est
d’absorber et de dévier la force. Pour reprendre les sensations décrites
plus haut, en zen kutsu dachi, on puise l’énergie dans le sol pour l’expédier
sur l’adversaire, en ko kutsu dachi, on sent l’énergie de l’adversaire
s’écouler dans le sol. Dans les deux cas, le kime permet une liaison solide
entre l’arme naturelle qui frappe (ken, shuto, ude, etc.), le hara et le sol
via les pieds. En kihon, on s’efforcera de produire un kime maximum sur toutes
les techniques. Le kata, dès le Heian shodan introduira les subtilités nécessaires,
durée et intensité, pour une progression harmonieuse vers la maîtrise.
Très vite
cependant, le karatéka découvre toute une panoplie de techniques dites
« rebondissantes » :
kin geri, uraken uchi, yoko geri keage, etc. Pas de kime mais un rebond sur la
cible. Leur efficacité absolue est largement moindre mais elles ont leur intérêt :
elles permettent des enchaînements très rapides et évitent de se faire
saisir. Et certains points vitaux ne nécessitent pas de frapper fort (yeux,
gorge, tempe, etc.). Pour bien réaliser ces techniques, l’apprentissage
d’un bon kime sera un préalable qui permettra de mieux comprendre les
alternances rapides de contraction et de relâchement musculaire. Toutefois,
aucune de ces techniques n’arrêtera un adversaire qui charge, a fortiori un
taureau, ce qui les prédestinent à l’attaque. En défense elles devront être
couplées à une esquive.
La distance qui
sépare Tori de son adversaire doit permettre une frappe efficace. Jamais il ne
faut compenser une distance défectueuse par une inclinaison du buste :
vers l’avant quand on est trop loin, vers l’arrière dans le cas contraire.
L’énergie se concentre dans le hara. Pour cela, il est nécessaire de
maintenir son corps bien vertical, l’abdomen légèrement en avant des épaules.
Une légère bascule du buste vers l’avant, hors l’exposition excessive du
visage, décontracte les abdominaux ; toute efficacité disparaît.
Pour finir, soulignons l’importance de la bonne exécution
technique des différents paramètres exposés ci-dessus. C’est la maîtrise
totale de ceux-ci qui confère au kime sa puissance. Il ne faut jamais développer
la sensation d’être fort car cela se construit dans la lutte contre la
contraction des muscles antagonistes qui a pour effet de freiner le mouvement.
Quand vous vous sentez fort, vous l’êtes beaucoup moins que vous ne le
croyez. C’est l’adversaire qui doit sentir votre force, pas vous.
- Unité du corps et de l’esprit.
Sans le mental,
la technique n’est rien. Cette vérité fondamentale doit inonder l’esprit
du karatéka en permanence. On considère généralement que l’efficacité
repose sur 20% de capacités physiques, 30% de maîtrise technique et 50% de
mental. Pour ma part, et sans remettre en question leur importance respective,
je pense que chaque composante est indispensable : si le mental est absent,
il ne reste pas 50% d’efficacité, elle est nulle ; idem sans technique.
Les capacités physiques, elles, ne sont jamais nulles ; ce n’est pas une
raison pour les négliger. Améliorer sa souplesse et sa vitesse sont des éléments
importants de l’entraînement, mais l’esprit doit faire l’objet de toutes
les attentions afin d’en perfectionner le fonctionnement. L’esprit doit être
un outil, pas un handicap. À cette fin, dans le recherche du chi-mei,
l’esprit doit totalement s’investir et ne laisser aucune place à une éventuelle
pensée parasite. Cet investissement se retrouve dans le kiaï qui doit être
puissant et profond. Un bon kiaï naît dans le hara et fait trembler les murs.
J’entends trop souvent des kiaï timides, qui s’étranglent dans la gorge, témoins
de freins psychologiques sous-jacents.
Pour aller plus loin.
La recherche et
l’amélioration du kime doit être un souci permanent du karatéka jusqu’au
cinquième dan. Au delà, la subtilité deviendra prépondérante. Cela ne veut
pas dire qu’un premier ou deuxième dan ne peut pas faire preuve de finesse,
mais le kime reste le point essentiel de sa force de dissuasion et c’est sur
elle que repose sa sérénité. Le karatéka doit être capable de mettre K.O.
n’importe quel individu à l’aide d’un seul atemi. Cependant la subtilité
peut fort bien porter sur le kime lui-même.
Est-il toujours
nécessaire de tourner le poing à l’impact ? Si la pénétration d’un
tsuki est de plusieurs centimètres, il est utopique de vouloir tourner le poing
à la fin de la trajectoire car les frottements s’y opposent fortement, mais
le poignet doit être parfaitement maintenu, donc la rotation doit être amorcée
pour assurer la contraction de l’avant-bras. Jodan, sur un adversaire de
grande taille, le tsuki classique est inadapté car ce sont les doigts et non
les kento qui touchent les premiers. Dans ce cas, tate tsuki (poing vertical)
est préférable, une bascule du poing vers le bas remplaçant la traditionnelle
rotation. De nombreux karatékas, même de haut niveau, continuent cependant à
tourner les phalanges vers le bas en attaquant jodan, à cause des protections
qui ne permettent pas la finesse de l’analyse que nous venons de présenter.
Une difficulté équivalente se présente avec les débutants ou certains avancés
qui attaquent chudan à faible distance ; en voulant absolument tourner le
poing, ils se retrouvent avec le coude largement sorti sur l’extérieur et
l’épaule levée alors que tout irait pour le mieux avec ura tsuki dont la
rotation en sens inverse produit le même effet de contraction de
l’avant-bras. Ainsi la rotation du poing s’avère indispensable en
apprentissage car elle inculque le verrouillage du poignet à l’impact, mais
une fois cet automatisme acquis, il convient de s’échapper des contraintes éducatives.
Rappelons-nous qu’une des grandes qualités du karatéka est l’adaptabilité
aux circonstances. Cette dernière consigne est toutefois à prendre avec
prudence. Certains pensent pouvoir évoluer vers des sensations plus
personnelles alors que les bases ne sont pas totalement maîtrisées (Cf. notre
4ème dan de l’introduction). Il faut suivre rigoureusement les
conseils de son sensei.
Quels sont les
effets de l’onde de choc ? Les os peuvent se briser ; les organes
peuvent être lésés. Quelles lésions, avec quels effets ? Instantanés
ou différés ? Le champ exploratoire est immense. Dans cette optique, on
pourra tester quelques options.
Premièrement,
le dosage du kime et d’abord une mise au point : il ne faut pas confondre
la vitesse instantanée à laquelle arrive une technique et le temps mis pour réaliser
cette technique. En raccourcissant les mouvements, vous mettez moins de temps
mais vous arrivez moins vite, donc avec moins d’énergie. Faites attention à
ne pas cultiver les illusions et travaillez toujours avec de longues
trajectoires. Certes, il est possible d’améliorer son accélération, mais il
est préférable d’en profiter pour développer une puissance supérieure.
Pour réaliser un geste plus court qui prend moins de temps, inutile de
s’entraîner, cela se fera instinctivement devant la nécessité. Ce n’est
donc que la phase finale de contraction générale qui doit décider des modalités
de transmission de l’énergie à l’adversaire. La perte d’énergie due à
un déplacement trop lent ne peut pas être compensée par un kime miraculeux.
Le kime parfait transmet au maximum E = ½mv2 ; il ne rajoute
rien, mais comme nous l’avons déjà dit, cette énergie peut provenir de
l’adversaire. En conséquence, le dosage procèdera uniquement par amputation
d’une partie de l’énergie disponible en jouant sur la durée du kime, sa pénétration,
l’intensité et la répartition de la contraction musculaire.
Ensuite, le
double kime : après un premier kime, le poing est libéré pour aller
faire un deuxième kime quelques centimètres plus loin et quelques millièmes
de seconde plus tard. Le premier kime a comprimé les tissus, le deuxième
pourra donc se propager plus loin car les tissus seront plus fermes, plus
conducteurs. D’autre part, un organe propulsé dans le sens de la frappe sera
en phase de rebond lors du deuxième kime et encaissera le deuxième choc
beaucoup plus durement.
Sensei
Nishiyama parle d’un kime vibratoire, qui n’est en fait qu’une succession
très rapide de plusieurs kime, dont les effets principaux pourraient se
manifester avec un jour ou deux de retard, voire une semaine. Nous entrons là
dans le domaine des techniques dites « secrètes ». L’intelligence
alliée à de nombreuses années de pratique permettra à quelques karatékas
privilégiés de pénétrer les arcanes de certaines d’entre elles. D’autres
seront transmises selon l’ancestral système du maître à son disciple, cette
relation survivant camouflée dans la pratique de masse actuelle.
L’analyse
hyper fine des composantes du kime doit aboutir à une totale maîtrise, mais il
faut se souvenir que le mental reste le paramètre crucial. Or, si le physique
atteint vite ses limites, la sphère psychique recèle des ressources qui
semblent quasiment inépuisables. Par exemple, comme nous l’avons déjà souligné,
l’esprit doit accompagner l’atemi pour que le kime soit fort. Dans les kata,
on veillera à ne pas laisser le regard errer au hasard mais à le focaliser sur
l'adversaire. En kumite, on ne se laissera pas distraire par des évènements
sans rapport avec le combat. Certes, la direction du regard n’est
qu’une conséquence de la disponibilité de l’esprit, mais quand
l’instructeur exige que le regard soutienne la technique, il induit
automatiquement la mobilisation de l’esprit à cette fin. Le karatéka
intransigeant qui procède à une introspection sans complaisance remarquera que
l’engagement total de l’esprit est la clé du kime parfait, composant
indispensable de la technique efficace. Cela ouvre un
champ d’investigations incommensurable : débarrasser l’esprit des a
priori, des doutes, des peurs, des conditionnements, des émotions… C’est-à-dire
le soustraire à toute forme de conflit ; en d’autres termes qu’il soit
en harmonie… et pourquoi pas avec l’univers ? Quand, avec l’âge, les
capacités physiques déclinent, il est rassurant de savoir qu’un potentiel de
progression immense reste accessible.
Le kime est dépendant
de notre disponibilité d’esprit, de notre maîtrise technique et de notre
condition physique : « shin-ghi–tai ». Son intensité sera donc éminemment
variable. Toutefois, il est impératif de rechercher l’amélioration
permanente de deux points essentiels :
- La puissance maximale
- La capacité à moduler cette puissance.
Sauf demande
expresse du professeur ou recherche particulière, travaillez toujours avec
kime, donc avec l’esprit entièrement impliqué dans l’action. C’est la
condition sine qua non pour obtenir une force hors du commun et la capacité de
la doser.
Quant aux
techniques apparemment sans kime telles que les projections, kansetsu waza
(techniques de luxation) et dégagements, un kime placé au moment crucial en décuplera
l’efficacité. Attention au dosage ; l’intégrité physique du
partenaire d’entraînement exige un kime modéré et parfaitement contrôlé.
Rappelons nous
les principes du zen :
« Quand
je marche, je marche. Quand je mange, je mange. » Ce qui signifie qu’on
ne fait jamais deux choses en même temps et que l’esprit s’investit
totalement dans l’action du moment.
Soyez zen et
dites :
« Quand je fais kime, je fais kime. » Et que
le regard transperce l’adversaire, que claque le kimono et tremblent les
murs !
SAKURA Sensei
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