Kata, tao en
chinois, signifie forme ou principe. Dans les arts martiaux, c’est un exercice
codifié qui simule un combat contre plusieurs adversaires. Chaque kata enseigne
des techniques et des tactiques différentes. C’est d’ailleurs le principal
critère de jugement ; un kata sans innovation ne présente aucun intérêt.
Pourtant, des kata sont créés tous les jours, mais rares sont ceux qui
survivent à l’épreuve du jugement des maîtres. L’essentiel est déjà
dans les kata existants et seul un maître exceptionnel peut prétendre innover.
Négliger les kata est donc un comportement présomptueux ; c’est croire
que l’on peut se dispenser de l’acquis de nombreuses générations de maîtres
hors du commun. On ne saurait, aujourd’hui, envoyer un objet dans l’espace
sans se référer aux équations d’Einstein. Comment le budoka pourrait-il se
dispenser de l’expérience des pionniers ?
Les maîtres du passé,
à une époque où cinéma et photo n’existaient pas, ont inventé les kata
pour que le fruit de leurs recherches sur la stratégie du combat ne
disparaisse pas avec eux. Ainsi, les kata, comme la poésie médiévale,
sont-ils initialement des méthodes destinées à pallier les déficiences de la
mémoire. Si un mot est oublié dans un poème, le rythme ou la rime sont altérés ;
une erreur dans l’exécution d’un kata détruit irrémédiablement
l’harmonie de celui-ci.
Avec le temps, les
bushi (guerriers japonais) se sont aperçus que la répétition inlassable
d’un kata influait notablement sur leur mental. C’est que le kata est une
lutte contre soi-même et là, il ne peut y avoir de gagnant sauf à sombrer
dans la schizophrénie. Les kata ont donc contribué au passage de la simple
technique guerrière à l’art martial. D’un côté l’élimination pure et
simple de l’ennemi ou de l’adversaire même au prix de l’avilissement ;
de l’autre l’élévation du budoka et de ses partenaires que l’on retrouve
dans le code moral des samouraïs et les budo modernes.
Cependant,
le kata s’exécute seul et, si les bénéfices spirituels, physiques et
techniques de cet exercice ne sont plus à démontrer, le risque est grand de
s’égarer dans l’utopie si la technique du kata n’est jamais confrontée
au réalisme du combat. Dès lors, appliquer les mouvements du kata à des
situations de combat ou d’agression est indispensable à la maîtrise
technique et à la compréhension des intentions profondes du concepteur de ce kata. C’est le rôle des
bunkai, terme qui signifie application.
Le
kata est la source, le kihon permet d’affiner la technique, le bunkai nous éclaire
sur l’utilisation des enchaînements. Au bout de la chaîne, le kumite se
construit et se perfectionne grâce à un judicieux assemblage de kata, kihon et
bunkai. Quand la gestuelle est maîtrisée, le kata étant immuable, c’est la
richesse du kihon, mais surtout des bunkai qui reflète le niveau atteint par le
budoka.
L’objet de cet article est de comprendre les principes qui sous-tendent l’élaboration
des bunkai.
La contrainte créatrice
Toutes les expériences
artistiques d’émancipation vis-à-vis des règles ont échoué.
L’artiste a besoin d’un cadre dans lequel sa pensée s’épanouit. Certes,
c’est la marque des grands, il va chercher à s’échapper de ces règles
(Beethoven, Picasso, Rimbaud, etc.) mais toujours de façon partielle, mesurée,
et au risque d’un rejet de son œuvre de la part du public ou de la critique.
Le karatéka n’échappe pas à ce schéma lorsqu’il imagine un bunkai. Dans un
kata, les adversaires peuvent être deux ou dix, armés ou non, vouloir tuer ou
capturer, avoir peur de mourir ou pas, être puissants ou malingres, pratiquer
la lutte ou la boxe, attaquer en même temps ou séparément, etc. La
combinaison de toutes ces options aboutit à des millions de situations
potentielles. La tâche est trop lourde pour s’accorder une totale liberté créatrice ;
mieux vaut s’imposer des limites.
Le
débutant se bornera le plus souvent à la répétition des bunkai présentés
par son professeur, mais le karatéka avancé testera quelques bunkai de sa
conception. Attention, un bunkai ne doit comporter aucune erreur fondamentale.
Une fois créé, le bunkai va être fréquemment répété ; il est exclu
d’installer une erreur au niveau du réflexe, exposant ainsi le pratiquant à
des déconvenues cuisantes. Tout nouveau bunkai devra donc passer les épreuves
du feu et de la critique des hauts-gradés.
Voyons
comment procéder pour créer un bunkai (nous disons bien « créer »
et non « répéter »).
D’abord s’installer dans un cadre simple.
Ce qu’impose la FFKaraté pour le 1er dan est intéressant : un
seul adversaire, de face (en général), sans arme et un enchaînement de trois
mouvements maximum. Malheureusement pour les grades élevés, ces règles sont
trop restrictives et ne permettent pas de juger la richesse martiale de l’impétrant.
Elles sont toutefois pertinentes pour le 1er dan, voire le 2ème
dan, et seront encore simplifiées pour les ceintures de couleur : un ou
deux mouvements, trois pour les 1er kyu qui préparent leur 1er
dan.
Ensuite, s’en tenir aux termes descriptifs de la technique : dans
Heian shodan le premier mouvement s’appelle gedan barai. Demandez à
Tori une
attaque que vous pouvez bloquer avec cette technique : gedan mae geri, kin geri,
gedan mawashi geri, gedan yoko geri, oi tsuki,
gyaku tsuki, etc. De face, il sera plus pratique de reculer pour bloquer mais il
sera bon de se rapprocher de l’esprit du kata : blocage en avançant puis en
se déplaçant vers la gauche en zen kutsu. La FFKaraté n’exige pas le respect
des déplacements et positions du kata ; elle demande simplement que les
gestes soient reconnaissables comme constitutifs de celui-ci. Néanmoins, lors des
premières tentatives de création de bunkai, se situer au plus près du kata permet
d’en mieux saisir l’essence. Les difficultés de maai (distance de combat)
se résolvent en modifiant son déplacement ou en demandant à Tori un autre déplacement.
Si vous êtes trop près de Tori quand vous bloquez son mae geri en avançant,
demandez-lui de reposer sa jambe en arrière.
Poursuivez
le deuxième mouvement, oi tsuki, dans la même veine. Vous êtes près de votre
adversaire ; s’il recule d’un pas vous pouvez avancer en oi tsuki et
vous retrouver à une distance correcte. S’il reste sur place, vous devez
rester sur place et votre technique de poing devient gyaku tsuki.
Dans
la direction opposée, vous faites gedan barai en zen kutsu dachi, tetsui uchi
en renoji dachi et oi tsuki en zen kutsu dachi. Vous pouvez reprendre le même
schéma et ajouter tetsui uchi sur la tête ou la clavicule de Tori. Il n’est
pas nécessaire qu’il bouge pour ajuster la distance.
Tous
les bunkai de tous les kata sont susceptibles de se construire de cette façon
simple. Cependant, le désir d’être plus subtil, ou plus compliqué, viendra
vite, mais c’est le kata lui-même qui vous y conduira. Ainsi, Heian
nidan,
sandan, yodan et godan présentent des mouvements qui mobilisent les deux bras
de telle sorte que la technique de base n’y est plus immédiatement
reconnaissable. Les kata supérieurs regorgent de tels mouvements. Plusieurs
solutions sont envisageables (de la plus simple aux plus compliquées) :
Considérer
qu’un bras exécute un hikite. Effectivement, si le débutant apprend
hikite en tirant le poing à la hanche, de multiples autres formes existent.
On revient donc à une technique élémentaire.
Un
bras bloque, l’autre attaque. Ce n’est pas si compliqué ; tous les
combattants apprennent aisément nagashi uke et gyaku tsuki dans le même
temps.
Dégagement sur saisie, éventuellement accompagné d’un
atemi de l’autre bras.
Interpréter
le geste en tant que kansetsu waza (technique de luxation). Une main, ou un
avant-bras, sur le poignet de l’adversaire, l’autre sur le coude :
début de Heian yodan par exemple.
Deux
adversaires attaquent simultanément. Difficile mais possible. Dans le
premier mouvement de Heian nidan une attaque oi tsuki de face, une autre à
gauche. Un expert arrive à adapter les deux blocages quand les niveaux
d’attaque varient de façon aléatoire.
Les
bras bloquent une attaque double, yama tsuki par exemple dans Heian sandan
(2ème et 3ème mouvements). C’est l’explication
la plus fréquente et pourtant la plus difficile à réaliser : je
n’ai jamais vu un expert surpris par une double attaque réaliser
proprement un double blocage.
Deuxième grande difficulté : les mouvements lents. Quelques suggestions :
C’est
un mouvement symbolique : au début et à la fin de Kanku dai par
exemple. Interprétation rejetée par les examinateurs de la FFKaraté.
Il
s’agit d’un kamae (prise de garde). Interprétation rejetée par les
examinateurs de la FFKaraté.
Technique
destinée à amoindrir la vigilance de l’adversaire pour le surprendre
avec la rapidité de la suivante. À tester en kumite. Interprétation
rejetée par les examinateurs de la FFKaraté.
Exécutez-le
rapidement pour revenir sur une application classique. La pratique a changé ;
certains mouvements lents aujourd’hui s’exécutaient à vitesse normale
à l’origine. D’autres ont été notablement accélérés.
C’est
un dégagement sur saisie. Grâce à un levier judicieux, la vitesse n’est
pas toujours indispensable pour se dégager.
Vous
avez saisi et forcez l’adversaire à se placer selon vos désirs.
Vous
tendez une main vers l’adversaire pour qu’il vous saisisse, ce qui le
privera de ses mains ou, du moins, de sa main la plus adroite pour des atemi.
Cherchez une application en kansetsu waza.
C’est
une projection qui nécessite de déplacer l’adversaire donc relativement
lente : avant dernier mouvement de Bassai dai par exemple.
Troisième
difficulté : les mouvements insolites, nombreux dans les kata supérieurs.
C’est la pratique régulière du kata qui vous fournira l’éclairage. Ces
mouvements correspondent à des situations particulières ou à des techniques
d’armes : bo ou katana. Découvrir la signification exacte de ces gestes
sera fort enrichissant mais nécessitera souvent de remonter aux formes
anciennes du kata. On pourra ainsi découvrir que Bassai dai fut jadis un
kata
de bo. En attendant cette intime communion avec le kata, il faudra bien trouver
un bunkai sur ces gestes. De légers aménagements des trajectoires et des
positions permettront de se rapprocher d’une gestuelle plus classique et
d’aboutir à des bunkai acceptables. Dans les cas les plus difficiles,
l’aide d’un haut-gradé sera utile.
Nous
avons dit qu’il était plus facile d’imaginer un bunkai dans un cadre
simple. Pourtant, il vous arrivera de penser que l’explication est plus évidente
avec deux adversaires, un adversaire derrière vous ou un adversaire armé. Dans
ce cas, pas d’hésitation, mettez au point le bunkai correspondant. La
pratique vous procurera les clés d’un bunkai simplifié.
Et
voilà ! Nous avons construit des bunkai simples pour l’ensemble de nos
kata.
C’est le premier niveau ; celui immédiatement suggéré par l’aspect
des gestes du kata. Mais le kata est un leurre destiné à tromper
l’observateur superficiel. Le kata recèle une technique bien plus élaborée
qu’il n’y paraît. Voici quelques directions à explorer :
Un blocage est peut-être une attaque ou inversement.
Un geste est parfois simultanément défense et attaque.
Certains mouvements sont des feintes.
La préparation d’une technique peut servir de blocage ou d’attaque.
L’impact
sur l’adversaire peut intervenir sur toute la trajectoire du geste, pas
seulement à la fin.
Deux
points de contact avec l’adversaire permettent contrôle, luxation ou
projection.
De
nombreux déplacements ou rotations sont des esquives ou des projections.
Ainsi, dans notre première approche, à chaque changement de direction nous
proposons un nouveau bunkai sans nous préoccuper de l’utilisation de
notre déplacement ou rotation. Il faut remédier à cette lacune. Le
premier déplacement de Heian shodan peut servir d’esquive sur une attaque
venant de la droite ou de face par exemple. Dans le même kata, les
rotations après les kiai conviennent fort bien à une utilisation sous
forme de projection.
Des mouvements peuvent servir sur un adversaire situé derrière soi,
notamment après un demi-tour. C’est vrai pour des techniques comme manji
uke mais aussi avec toutes les techniques utilisant le hikite à la hanche
qui peut toujours être interprété comme un ushiro empi uchi.
Tori
a débuté son attaque en hidari kamae ; essayez votre bunkai en lui
demandant de se placer en migi kamae. Vous serez parfois surpris de découvrir
une nouvelle application. Vous pouvez ainsi modifier par petites touches les
caractéristiques du bunkai. Une petite modification aboutit souvent à un
bunkai totalement différent.
Quelques ultimes conseils :
Certains bunkai, intéressants, ne sont pas très présentables devant un jury
d’examen ou en démonstration. Réservez-les pour votre entraînement et
présentez des bunkai évidents pour le spectateur.
Si
vous êtes surpris par l’exigence d’un jury, faites simple. Un bunkai
sur trois mouvements peut se décomposer en trois bunkai enchaînés avec
reprise de distance sur chaque attaque. Il est possible de rajouter des contre-attaques
intermédiaires.
Le
cadre des examens FFKaraté est restrictif. Respectez-le pour réussir vos
passages de grades mais ne vous y arrêtez pas : adversaires multiples,
armés de bo, de tanto, etc.
Et après ?
On
peut imaginer de modifier un à un les éléments constitutifs du cadre dans
lequel s’inscrivent nos bunkai, puis
d’explorer toutes les combinaisons possibles. Et un troisième niveau
d’interprétation du kata, un quatrième, etc. Cela sur tous les kata.
Combien de vies nous faudra-t-il pour arriver au bout du tunnel ?
Mission impossible donc !
À moins d’emprunter une autre voie.
TOUS ARTISTES
Nous
avons besoin de l’artiste car il nous offre un point de vue auquel nous
n’avions pas songé. Certes, l’appréciation d’une œuvre dépend de la
perception de ceux qui la reçoivent, l’aiment ou la détestent, mais l’œuvre
existe indépendamment du public. Certaines réalisations, rejetées par le
public, étaient pourtant des chefs-d’œuvre. L’œuvre artistique, comme
l'invention du savant, est le
fruit d’une technique qui s’apprend et d’une vision que le commun des
mortels imagine « tombée du ciel ». Nous pensons que l’oint des
dieux voit ce qui est loin des yeux. Est-il extra-lucide ? Sommes-nous
atteints de cécité ?
Le karatéka qui crée un bunkai est un artiste martial. En général, le niveau
technique se traduit par un bunkai plus ou moins fignolé, mais l’idée de départ
est relativement indépendante du grade du karatéka. Ainsi, les bunkai de
Tekki
shodan que je présente le plus souvent aujourd’hui ont été conçus par
Bruno HAMM alors 1er kyu, ce qui démontre bien que la limite
conceptuelle n’est pas corrélée au niveau technique. L’objectif de
l’entraînement est de parvenir à ce que tous soient capables de créer des bunkai. Cela passe par l’élévation du niveau technique, mais aussi par un
travail d’ouverture de l’esprit. C’est pourquoi il faut régulièrement
modifier le cadre de création des bunkai. Qui nous empêche d’imaginer notre
bunkai dans le noir, des attaques perpétrées par des chiens, etc.
Lorsque
je montre un bunkai à un karatéka qui s’échine à interpréter un passage de
kata, la réflexion la plus fréquente est : « Je n’avais pas songé
à cela ». Qu’ont donc de plus ceux qui voient quand les autres sont plongés dans
l’obscurité ?
Au
16ème siècle, Copernic rejette la théorie de Ptolémée pour
installer le soleil au centre du système solaire. Tout paraît soudain plus clair et
surtout, les trajectoires des planètes cessent leurs incessantes divagations.
Le cerveau de Copernic est-il plus performant que celui de ses contemporains ?
Peut-être, mais il est surtout moins encombré car il s’est débarrassé du
dogme du géocentrisme qui paralyse les esprits depuis 14 siècles. Le simple
fait de se libérer d’une idée préconçue, d’un a priori ou d’un
conditionnement permet d’accéder à l’évidence.
Balayons
tout ce fatras qui gêne notre esprit et l’invention géniale ou la vision
artistique feront partie de notre quotidien. Évidemment, nous n’avons ni la
science du savant, ni la technique de l’artiste mais nous sommes en train
d’acquérir la technique martiale et pouvons donc devenir de vrais artistes
martiaux reconnus par nos pairs.
Mais
comment éradiquer tous les conditionnements qui emprisonnent nos esprits ?
Le
plus important réside dans la profonde conviction que c’est bien là notre
principal handicap : nous sommes infirmes car nos esprits sont surchargés.
Il nous faut trouver un purgatif cérébral. Trouver !… mais que
faisons-nous durant le mokuso (méditation au début et à la fin du cours) ?
Oui,
c’est vrai, nous l’avons notre outil ! et pourtant la sagesse semble
encore bien lointaine. Peut-être faudrait-il méditer plus sincèrement, plus
souvent, plus…
Revenons
à nos bunkai : la clé est l’ouverture d’esprit. On peut ouvrir les
portes une à une et visiter toute la maison, c’est ce que nous avons conseillé
dans la première partie de cet article. Mais il faudra bien qu’enfin éclate
une révolution qui renversera les murs de l'édifice, offrant ainsi une
perspective infinie sur les quatre points cardinaux.
L’accès
au satori, à l’éveil est toujours décrit comme soudain, en forme de flash,
d’illumination. C’est cette lumineuse explosion qui pulvérisera un jour les
murs de notre prison. Alors nous pourrons affirmer que sur chaque geste du kata
mille bunkai existent… et le démontrer.
Jacques SERISIER
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