LA LETTRE DU GOSHIN BUDOKAI janvier 2011
muscler
l'esprit
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Freud l’a bien montré : nous sommes compliqués.
Tellement compliqués que nous
risquons à tout moment de nous perdre dans les tortueux méandres de notre
conscience. Aussi, dans le vain espoir de ne point nous fourvoyer, tels des
petits Poucet, nous suivons un chemin jalonné de petits cailloux blancs. Mais
qui donc a semé ces repères dans notre esprit ? Pas vraiment nous, même
si nous ne pouvons nier y être pour quelque chose. Les auteurs de ce balisage
sont plutôt à rechercher du côté de l’atavisme, de la culture, de l’éducation,
de la pression médiatique, toutes traces qui, si l’on veut bien examiner la
question sereinement, sont les témoins du passé. Or le chemin que nous avons
tranquillement parcouru hier peut bien avoir été emporté par un glissement de
terrain. Si nous le suivons aveuglément aujourd’hui, nous avons toutes les
chances de nous retrouver au fond d’un ravin.
Ces petits cailloux blancs, ce
sont les conditionnements qui façonnent nos pensées, guident nos
comportements, perturbent nos sentiments, enflamment nos émotions. Oh !
quand rien ne brouille la routine quotidienne, ils ne nous posent guère de
problèmes, si ce n’est de nous maintenir dans cette consternante routine,
mais quand nous sommes confrontés à une situation exceptionnelle — le
karatéka pense évidemment à l’agression, mais l’imprévu ne se limite pas
à cela —, ils deviennent des pièges dans lesquels nous nous précipitons.
Le présent ne saurait être une
perpétuelle répétition du passé.
De plus, quelle garantie
avons-nous de la validité de ce chemin tracé par les générations passées ?
Prenons un sujet essentiel : le bonheur. En dépit de fugitifs moments de
joie, d’euphorie et d’une recherche débridée du plaisir, la plupart
d’entre nous ne connaissent pas vraiment le bonheur. Mais nous prétendons
tous, en dépit de notre ignorance, rendre nos enfants heureux et nous suivons
pour cela les préceptes dictés par de prétendus maîtres à penser : écrivains,
philosophes, psychologues, cinéastes et autres idéologues médiatiques qui
imaginent tous détenir l’ultime vérité. Là où le bât blesse, c’est
qu’aucun ne peint le même tableau. Et ces divergences ne sont pas de
l’ordre de la nuance. Elles ne naissent pas non plus d’une confrontation de
points de vue ; l’objectif et les moyens à mettre en œuvre pour accéder
au Graal sont à chaque fois différents et souvent antagoniques. D’ailleurs,
j’ai moi-même fait le test auprès d’un large public ; très peu de
gens peuvent donner une définition du mot « bonheur » et parmi ceux
qui formulent une réponse, les références les plus fréquentes tournent
autour de l’argent, de la chance, de Dieu, du destin ou de la négation pure
et simple : « le bonheur n’existe pas ». Tout cela n’a rien
d’étonnant ; la fatalité a longtemps été le fil conducteur de la vie.
Saint Just ne proclamait-il pas en 1794 : « Le bonheur est une idée
neuve en Europe. » L’idée n’est plus neuve mais elle s’est fanée
avant même de s’être épanouie. Quel espoir ces errements donnent-ils à nos
enfants d’être plus heureux que nous ou que leurs aïeux ? Certes, les
nouvelles générations ont gagné en confort, mais le bonheur peut-il se résumer
à cela ? Au final, le bonheur reste un rêve pour la majorité d’entre
nous et nous nous évertuons à lui trouver de pauvres substituts qui ne nous
procurent que des frustrations.
Ainsi nous perdons-nous, en
suivant les chemins balisés de notre inconscience.
Freud avait tort, cependant !
Malgré quelques incontestables
lumières, son modèle théorique de la psyché, ce foisonnement confus de la
conscience, ce conflit permanent entre ce qu’il a nommé principe de plaisir
et principe de réalité, tout cela est l’esprit de l’homme malade. S’il a
généralisé les résultats de ses observations médicales, c’est, sans
doute, qu’il était lui-même atteint des mêmes dysfonctionnements, lui
faisant croire à une vérité universelle. Et peut-être, la majorité
d’entre nous est-elle victime de semblables troubles psychiques.
Mais l’homme sain ne
fonctionne pas selon le schéma freudien. L’homme en pleine possession de ses
moyens n’a pas d’« inconscient ». L’homme sage n’est pas la
proie d’un éternel conflit. L’homme heureux est maître de son esprit.
Je vous l’accorde, ces
bienheureux élus n’abondent pas, mais, quels que soient l’époque ou le
lieu, des hommes de cette trempe ont toujours émergé — surrections
merveilleuses au sein d’un océan d’hommes accablés. Malheureusement, ces
modèles sont toujours discrets, aussi Monsieur Tout-le-Monde, aveuglé par
notre civilisation de l’apparence, se tourne-t-il vers ce qui lui semble être
l’évidence : le discours des hâbleurs, menteurs et autres
beaux-parleurs. Ainsi, ces êtres sages, sereins, épanouis, sur lesquels tous
les regards devraient converger, privés des feux de la rampe, restent-ils
cantonnés dans l’ombre et le mépris. Pourtant, parmi ces hommes
d’exception qui jalonnent l’histoire humaine, certains, peu nombreux il est
vrai, ont laissé de leur expérience une trace écrite d’une incontestable
pertinence. Le point culminant et, à mon avis, ultime est atteint dans l’œuvre
de Jiddu Krishnamurti (1895-1986). Le principal apport de ce dernier est sans
doute l’immense espoir qu’il amène à tout homme de bonne volonté soucieux
de son épanouissement et de celui de son entourage. Certes, nous sommes
compliqués, malades, torturés, mais il n’y a pas de fatalité ; chacun
peut accéder à la félicité. La seule question évidente qui semble
s’ensuivre est : comment ? Cependant, si Krishnamurti décrit férocement
les aberrations qui habitent notre esprit afin de nous inciter à agir, il ne
donne pas de véritable réponse à cette question — peut-être la
question n’est-elle pas pertinente !
« Celui qui sait ne parle
pas. Celui qui parle ne sait pas. » disait déjà Lao Tseu (6ème
et 5ème siècles avant notre ère).
Vous voulez savoir néanmoins ?
N’attendez pas la réponse puisque ceux qui la connaissent ne vous la
livreront pas. Prenez votre baluchon et partez, seul, à la découverte de cette
« terra incognita ». Et nul besoin de vous réfugier dans l’ésotérisme
pour expliquer l’apparemment inexplicable. L’objectif est la maîtrise
absolue de toutes les composantes de votre esprit qui, enfin, pourra
s’ouvrir à la Vérité. Soyez extrêmement attentif à la valeur des mots :
maîtriser, c’est être maître. Cela implique de cesser d’être disciple,
de rejeter toute forme de dépendance psychologique — vis-à-vis des
hommes mais aussi des idées et des choses. Si un gourou prétend vous guider
jusqu’à la divine lumière, fuyez, c’est un charlatan qui, lui-même, n’a
jamais approché la sagesse en dépit des simagrées affichées par ce type de
dangereux énergumène. Attendu que le but est l’indépendance psychologique,
dès l’instant où vous vous placez dans la dépendance de quelqu’un, vous
êtes absolument certain de ne pas être dans la Voie. La lumière que vous
cherchez est en vous ; aucun éclairage extérieur ne vous aidera. Tout au
plus peut-on vous donner quelques indications sur la porte étroite qui conduit
sur la Voie, mais c’est à vous seul que revient la tâche de la franchir,
puis de parcourir ce chemin mythique. Le maître, c’est vous !
Une seule certitude : il
faudra fournir de sérieux efforts ; rien n’est gratuit ! Mais cela
ne saurait rebuter un authentique budoka.
J’ai toujours été frappé
par la similitude qui existe entre la recherche des arts martiaux orientaux qui
suivent le « do » — la Voie — et la
recherche du bonheur telle qu’elle est appréhendée en Occident. Je sais,
aujourd’hui que « similitude » n’est pas le terme adéquat ;
« do » et « quête du bonheur » sont un seul et même
concept abordé différemment selon les cultures. Et pour que la correspondance
soit parfaite, ajoutons la même propension à se fourvoyer. Sans doute le
bonheur est-il quelque chose de trop simple pour nos esprits embrouillés !
L’art martial permet au budoka
de se sortir sereinement d’un conflit. Avec un certain degré de maîtrise, il
permet d’éviter les conflits.
Le bonheur est l’art de vivre sans conflit — y
compris, et surtout, avec soi-même.
Cette singulière correspondance mérite bien d’être
approfondie.
L’art
martial, voie de la perfection humaine !
La grande supériorité des véritables
arts martiaux réside dans la primauté qu’ils accordent à la maîtrise de
l’esprit. Que devient, en effet, l’efficacité technique si le combattant ne
maîtrise pas ses émotions, manque de détermination ou néglige d’observer
des détails pourtant essentiels ? De nombreuses activités de type self-défense,
krav-maga ou même des sports de combat dont la finalité est uniquement
sportive, affichent sans vergogne la prétention de conférer rapidement une
efficacité en cas d’agression. Cependant, dans leur grande majorité, elles
se limitent à une panoplie technique. Panoplie souvent indigente d’ailleurs
quand elles se targuent de rendre performant un large public en peu de temps.
Aussi peuvent-elles parfois faire illusion à l’entraînement ou en compétition,
mais, lors d’un véritable affrontement où la vie est en jeu, le manque de préparation
mentale se fera cruellement sentir. Certes, quelques experts en self-défense
aux qualités exceptionnelles, véritables vitrines promotionnelles, pourront se
sortir sans dommage d’une agression, mais ce qui est en jeu ici, c’est
l’efficacité des méthodes de combat elles-mêmes, le bénéfice que le
pratiquant de base peut en espérer quand il se trouve confronté à ces accès
de violence dont regorgent nos sociétés modernes. Et là, force est de reconnaître
leurs énormes lacunes en termes de maîtrise de soi et d’élévation
spirituelle qui devraient accompagner l’acquisition d’une technique réputée
efficace. L’éthique minimaliste, le renforcement de la réaction impulsive et
l’absence de philosophie qui les caractérisent, incitent à régler les
conflits physiquement, instantanément et sans discernement. De nombreux
instructeurs contribuent ainsi à rendre le monde plus agressif, plus violent,
en dépit de leur prétention à lutter contre ce fléau, et exposent leurs élèves
à des déconvenues cuisantes. Déconvenues protéiformes pour la victime
d’une agression qui se jette dans la bagarre. Dans certains cas, son intégrité
physique sera largement compromise, alors qu’avec quelque lucidité, une
solution pacifique aurait pu être mise en œuvre. Dans d’autres cas,
l’escalade inhérente aux manifestations de violence conduira à des
comportements regrettables qui empêcheront de dormir pendant longtemps. Et il
faudra peut-être répondre de ses actes devant la justice. Mieux vaut réfléchir
avant, car il est des situations où l’agresseur obtiendra le soutien des
juges, où, par un mystérieux concours de circonstances, les rôles
d’agresseur et de victime seront curieusement inversés.
Mais comment pourrait-on jeter
la pierre à ces enseignants qui se conforment simplement à un comportement
universel. Dans un monde dualiste qui oppose dominants et dominés, la règle
couramment admise est de se situer du côté des dominants. Mieux vaut écraser
qu’être écrasé. Et ça marche… parfois… pour quelques-uns !
Jusqu’au jour où ils sont eux-mêmes écrasés. Nous suivons ainsi de
multiples principes à la structure empreinte d’une effarante puérilité. À
croire que la majorité des individus est incapable de raisonner spontanément
au delà du premier degré. Malheureusement pour nous, la réalité est rarement
conforme à nos idées simplificatrices et les exemples de solutions évidentes
qui se sont révélées fausses sont légion.
Ainsi, lorsque la mode des
sports de compétition occidentaux envahit le Japon, à partir de la fin du 19ème
siècle et durant la première moitié du 20ème, le besoin de
prouver sa supériorité — raison d’être de la compétition —
se propagea rapidement dans les clubs d’arts martiaux de l’empire du soleil
levant. À cette époque marquée par l’abolition du pouvoir des shogun, la
fin de l’isolationnisme nippon et le rejet des valeurs ancestrales consécutif
à l’irruption de la modernité occidentale, les arts martiaux japonais étaient
considérés comme une culture et n’auraient su, dans l’esprit des
principaux maîtres, dériver vers le combat libre, la dangerosité des
techniques excluant une utilisation sportive. Mais sous la poussée populaire
enivrée de nouveautés occidentales, les rencontres sauvages entre dojo
devinrent extrêmement fréquentes et d’une bestialité à peine imaginable.
Pour contenir cette dérive, les maîtres de karaté — l’ensemble des
arts martiaux suivit à peu près le même parcours — prirent deux
initiatives :
Une première — malheureuse.
Afin
de coller à l’ère du temps et de canaliser la violence, ils orientèrent
l’art martial vers une pratique sportive, encadrée par des règles strictes
interdisant toutes les techniques dangereuses, les toutes nouvelles sociétés
de gymnastique françaises et les clubs de boxe anglais servant de modèles. Ils
vidèrent ainsi leur art de toute substance martiale. De la culture de l’art
martial, on glisse vers le sport de compétition. Cette mutation sera achevée
en 1957, date des premiers championnats de karaté du Japon.
L’erreur
est ici manifeste : le meurtrier cessera-t-il ses agressions si on lui enlève
son poignard ? Dans ce cas, il croisera bien une cuisine où il pourra se réarmer.
Le danger n’est pas dans la technique ou dans l’arme mais dans l’esprit de
celui qui la détient.
Une seconde — heureuse.
Ils systématisèrent
le discours philosophique sur la finalité de l’art martial et accentuèrent
le message éthique afin de provoquer la réflexion nécessaire à la maîtrise
de soi, qualité indispensable au bénéficiaire de l’enseignement d’une
technique dont ils souhaitaient préserver l’efficacité. Cela se concrétisa
dans le remplacement du suffixe « jutsu » par « do »
— la Voie —, qui traduit, dans l’esprit japonais, le
parallélisme entre la perfection technique et la perfection humaine.
Seuls des naïfs pouvaient
croire à ce programme qui amalgamait la démagogie et l’élitisme. Car
comment ne pas être frappé par l’antagonisme de ces deux décisions ?
L’une transforme le karaté en gymnastique apparemment inoffensive — mais
la compétition forge des esprits de plus en plus agressifs — ;
l’autre préserve son efficacité martiale — mais en
s’opposant à toute forme d’agressivité non immédiatement nécessaire. Le
paradoxe s’épaissit quand on sait que de nombreux maîtres ont prétendu
soutenir ces deux initiatives simultanément. Sport de compétition et art
martial n’ont pourtant pas grand chose de comparable sur le plan technique !
Et que dire de l’esprit qui correspond à chacun d’eux ?
Indubitablement, c’est le grand écart ! À la vérité, le paradoxe
n’est qu’apparent, car il y eut très peu de maîtres pour promouvoir un véritable
enseignement martial au début du 20ème siècle. L’introduction du
karaté dans les écoles et universités, d’abord à Okinawa puis, un peu plus
tard, dans tout le Japon, incita les maîtres de l’époque à se préoccuper
avant tout d’éducation physique de masse, ce qui excluait dans leur esprit,
peut-être à regret, toute efficacité martiale afin de contenir la violence de
leur jeune public. D ‘ailleurs cet art martial s’est propagé sous
l’appellation « karate » et non « karate-do »,
ce qui démontre une préoccupation essentiellement technique, gymnique, éducative,
sportive, loin de la spiritualité et de l’efficacité afférentes au « do ».
Et, si les écrits de cette période mentionnent des préoccupations éthiques
et philosophiques, la réalité quotidienne des entraînements fut beaucoup plus
prosaïque : les beaux principes théoriques se sont réduits à
l’instauration d’une discipline très stricte. Ajoutons le précédent créé
par la fulgurante expansion du judo, version sportive du ju-jutsu, dont
les premiers championnats se déroulèrent au Japon en 1936 et l’on comprendra
aisément l’empressement de tous les maîtres d’Okinawa à s’engouffrer
dans la promotion du karaté sportif, au Japon d’abord puis dans le monde
entier ensuite, en arguant de sa prétendue capacité à pacifier les esprits
— prétention colportée à l’envi par l’ensemble du monde
sportif. Cette démarche n’empêcha pas le peuple japonais, avec les adeptes
des dojo en fer de lance, de faire preuve de la plus extrême barbarie
durant la première moitié du 20ème siècle. Malgré cet antécédent
désastreux, et après plus d’un siècle d’expériences éloquentes, le
grand public, soutenu par le discours lénifiant de pseudo-spécialistes, est
toujours persuadé de la valeur du sport de compétition pour lutter contre
l’agressivité. La comparaison entre un vrai dojo d’art martiaux
— si, si ! ça existe ! — et un stade de foot est pourtant
éloquente. Ce constat commence à pénétrer
les consciences, puisque, aujourd’hui, une bonne partie des maîtres japonais
revient à un karaté martial, attestant ainsi de l’erreur constituée par
l’expérience du karaté exclusivement sportif.
Cependant et indépendamment de
cette confusion entre les démarches guerrière, pacifique, agressive ou
sportive, la tradition japonaise s’appuyait, dans les siècles passés, sur le
concept « shin-ghi-tai » pour juger la valeur d’un bushi
ou d’un samurai et cette trilogie est toujours mise en avant par les
instances fédérales pour évaluer la maîtrise du pratiquant moderne.
« Shin » souligne l’importance
de l’esprit, du mental dans l’efficacité ; car, de tout temps, la
prédominance de l’esprit sur le corps a été reconnue.
« Ghi » recouvre le savoir-faire
technique.
« Tai » représente le corps et
ses diverses capacités : force, souplesse, précision, rapidité, détente,
etc.
De « shin-ghi-tai »
à « technique-psychologie-philosophie »
Tradition n’est pas vérité !
Pouvez-vous imaginer un tsuki
(coup de poing) théoriquement maîtrisé — concept « ghi » —,
mais sans puissance, ni vitesse, ni précision — concept « tai » ?
Avez-vous déjà vu un parfait yoko tobi geri (coup de pied latéral sauté)
— concept « ghi » — exécuté par un
karatéka sans souplesse, ni détente — concept « tai » ?
C’est évident, nous sommes face à des
impossibilités, aussi la dichotomie entre « ghi » et « tai »
est-elle absurde. Capacités physiques et maîtrise technique sont
indissociables. Quant à « shin », généralement traduit par
« esprit », mais qui recouvre une infinité d’aspects plus ou
moins imbriqués — psychisme, psychologie, mental, volonté,
motivation, intelligence, mémoire, émotion, sentiment, intuition, ego, etc. —,
le concept est trop vaste, véritable fourre-tout, pour conférer une quelconque
utilité pratique. Sauf si on y voit uniquement les aspects hargne, mordant,
volonté de gagner tels qu’on les observe chez les champions. Dans ce cas il
suffit de travailler au développement de l’agressivité, mais on entre en
contradiction avec le « do » qui implique sérénité et
bienveillance. Cela ne saurait satisfaire un vrai budoka.
Finalement, « shin-ghi-tai »
ne nous offre pas les repères susceptibles de nous guider sur la Voie. En conséquence,
je lui préfère, malgré d’évidentes faiblesses indissociables de la volonté
de faire court, la trilogie « technique, psychologie et philosophie »
qui confère plus de poids au volet spirituel en y intégrant les éléments
indispensables à une discipline qui prétend suivre le « do ».
Car, si la maîtrise de l’esprit peut s’avérer vitale en situation de
conflit, elle confère avant tout la capacité de les éviter. De plus, elle
offre de telles perspectives d’épanouissement, de bonheur et autres bienfaits
dont nous parlerons plus tard qu’il serait absurde de la négliger ou de la
sous-estimer.
Technique.
Inutile de
s’étendre sur ce terme qui, dans ce nouveau contexte, englobe « ghi »
et « tai ». Cette intégration évite de travailler des
qualités physiques, comme la souplesse ou la force, pour elles-mêmes, sans
lien avec la forme technique — j’ai souvent entendu les maîtres
japonais reprocher à des karatékas occidentaux d’être trop forts, trop
musclés. Cela étant, cette partie de l’évaluation est relativement aisée
pour un jury ou un instructeur expérimenté. L’élève pourra donc toujours
être guidé dans sa progression technique.
A contrario, l’évaluation de « shin »
— au sens large — se heurte à des difficultés quasiment
insurmontables. D’abord, seule une profonde et délicate exploration peut révéler
l’origine des difficultés d’un budoka. Or les professeurs très
avancés sur la Voie qui peuvent pénétrer les arcanes de la conscience
d’autrui sont extrêmement rares. Ensuite, sauf dans quelques cas
particuliers, un sensei possédant cette compétence ne pourra guère
aider son élève directement. Il devra utiliser de subtiles ruses pour modifier
une caractéristique préjudiciable. L’explication est simple : évaluer
les qualités psychiques d’un élève et amener des améliorations, c’est pénétrer
dans les arcanes de son esprit et le diriger de l’extérieur ; c’est,
in fine, se substituer à son ego qui est, en quelque sorte, l’organe
directeur de l’esprit. Sauf dans des situations désespérées, jamais l’ego
n’accepte cette éviction. L’ego n’admet qu’un seul maître : lui-même
— ce qui est cocasse quand on sait l’importance des
conditionnements, attachements et autres dépendances chez la plupart des
individus. Illusion quand tu nous tiens !
En ce domaine, le rôle du
professeur est donc malaisé et très limité ; une éventuelle petite
avancée demandera un temps infini. Certes, il existe des techniques à base de
programmation neurolinguistique, de sophrologie ou de méthodes prétendument
novatrices qui permettent de préparer mentalement un athlète pour une compétition,
mais elles agissent superficiellement, de façon ponctuelle et ciblée. Elles
sont à ranger dans le même sac que le développement de l’agressivité ;
elles concernent les sportifs avides de collecter quelques médailles et de voir
leur nom s’afficher au fronton du monument d’orgueil. On est loin de
l’humilité indispensable à celui qui s’engage sur la Voie d’un véritable
art martial.
Pour améliorer de manière pérenne
les performances de l’esprit — être plus clairvoyant, prendre
rapidement les meilleures décisions, ne plus subir d’émotions paralysantes,
etc. —, mieux vaut donc ne pas trop compter sur son professeur. Néanmoins,
ceux qui veulent réellement progresser sur ce plan ne sont pas totalement démunis.
En effet, chacun peut mener la guerre aux travers de son esprit s’il a soif de
perfection. Encore faut-il les avoir repérés et se donner les moyens de les éradiquer.
La mise en lumière des déficiences
de l’esprit les plus courantes est une des rares aides qui puissent venir de
l’extérieur car elle se contente de décrire « ce qui est ».
Quand cette description fait mouche, cela déclenche une réaction, parfois
d’hostilité, parfois de défense ; mais, dans certains cas, un processus
de transformation profonde s’engage lorsque l’individu réalise pleinement
l’horreur que son esprit héberge. C’est cette prise de conscience qui
incite à pousser cette fameuse porte étroite et à s’engager sur la Voie.
Quant à « ce qui devrait être », cela n’a aucun sens ; le
devenir spirituel de chacun est une affaire strictement personnelle. Pourtant,
tout le monde accepte plus facilement d’entendre « ce qui devrait être »,
la loi et la morale nous y ont déjà préparé, que « ce qui est »,
la description rigoureuse des tares de l’esprit étant toujours vécue de façon
douloureuse et souvent agressive. En ce sens, un écrit qui, par définition,
s’adresse à un large lectorat est moins perçu comme une violation qu’une
intervention directe, chacun restant libre de ne pas adhérer sans se placer
dans une opposition flagrante. L’élève désireux de s’améliorer peut, au
moment où il se sent réceptif, y puiser librement les idées adaptées à sa
situation personnelle. Ainsi, il ne se sent jamais forcé et agit toujours de
son propre chef, disposition d’esprit indispensable dès lors que l’ego est
la cible.
Les deux items « psychologie »
et « philosophie » sont destinés à fournir des repères plus ciblés
que l’habituel « shin » pour s’auto évaluer, démarche
indispensable puisque, on l’a vu, ce qui vient de l’extérieur est rarement
bien toléré.
Psychologie.
Ce terme correspond à la santé mentale, à la
structure de l’esprit et à la place de l’ego au sein de cette structure, à
la résolution des fréquents conflits avec soi-même, au traitement des divers
parasites qui brouillent les pensées, à l’aptitude à ne pas laisser
divaguer son esprit, à la maîtrise des divers états de conscience. Quand ces
différents éléments sont portés à leur optimum, il en découle une capacité
d’observation hors-norme et une maîtrise totale des émotions.
On juge ici de l’état de son esprit.
Philosophie.
Faculté de
se poser des questions pertinentes sur des sujets éclectiques, simples ou
complexes, amenant des réponses utiles, éliminant de fait les philosophies
dogmatique, scolastique et toutes celles qui se complaisent dans les questions
insolubles. Notons au passage que les questions sans réponse dans lesquelles
nos civilisations aiment se vautrer — sur le sens de la vie, les
recettes du bonheur, la crainte de la mort, l’existence de Dieu, les caprices
du destin, etc. — sont la source de multiples angoisses
insurmontables puisque sans solution. La sérénité exige de sortir de ce
cercle infernal, de comprendre l’inanité de ces questions insensées. Trouver
des réponses repose sur l’art de poser les questions : une question sans
réponse est une question mal formulée. Dans le cadre d’une agression, une
question sans réponse peut conduire à la mort.
On aborde là
la manière d’utiliser son esprit.
Commençons par identifier les
obstacles à un parfait fonctionnement de l’esprit.
De
l’origine des difficultés psychologiques.
Sauf lésion ou pathologie, nous
possédons tous un cerveau susceptible de fonctionner de façon optimale, certes
avec quelques nuances de niveau de performance. Malheureusement les entraves à
cette perfection théorique sont si nombreuses qu’il est rare de rencontrer un
esprit serein, efficient et objectif. Qui donc ne souhaiterait pouvoir
intervenir, sur soi ou sur autrui, afin de modeler un esprit plus harmonieux et
performant ? En pratique, cela s’avère extrêmement difficile ;
voyons pourquoi.
L’être humain, comme les
animaux supérieurs, a conscience de soi. D’abord conscience de son corps
— ce qui permet d’éviter de se cogner dans tous les obstacles —
elle s’étend, chez l’homme, au psychisme pour former le « moi »
ou « ego ». Cet ego peut être construit consciemment et
volontairement sur la base d’une philosophie que l’on a développée ou
validée, ce qui limite les influences extérieures aux éléments en accord
avec celle-ci ; on évite ainsi de se colleter avec les infinies
contradictions d’une vie conventionnelle. Mais, le plus souvent la
construction relève plutôt de l’anarchie, les événements dirigeant de façon
aléatoire le façonnement du moi. Comme les fondations de l’ego s’établissent
dès la petite enfance, âge qui ne connaît pas encore la réflexion
philosophique, la construction du moi n’est pas guidée et subit, chez la
plupart des enfants, des influences diverses et antinomiques. À l’âge de
l’école, l’enseignement inculque l’habitude d’emmagasiner de
l’information sans critique, l’apprentissage par l’expérience — la
fameuse pédagogie de la découverte, qui est accusée d’être trop
dispendieuse de notre précieux temps — étant réduit à la portion
congrue. Ainsi met-on en place, chez de jeunes êtres déjà lourdement
conditionnés, une perméabilité à toutes les nouvelles sources de
conditionnement. Par la suite, cet ego tortueux, rempli de contradictions,
construit de bric et de broc, n’en finit pas d’accumuler préceptes,
enseignements et influences qui ne manquent pas de se télescoper. L’ego est
le conducteur de l’esprit ; hélas ! la plupart du temps il est en
quasi état d’ivresse.
De plus, cet ego, c’est soi. Même
si cette construction mentale est débile, inutile ou dangereuse, elle n’en
reste pas moins le contenu de la conscience de soi, or il est naturel de se protéger,
donc de défendre son ego quels que soient ses défauts. À cette fin, l’ego
se barricade, s’irrite quand il perçoit une amorce de critique, ce qui rend
toute tentative de le pénétrer fort improbable.
La psychanalyse a prétendu détenir
la clé, mais elle n’a franchi que des portes ouvertes. De précédents
articles évoquaient des solutions radicales mais inaccessibles au commun des
mortels : museler l’ego, trancher l’ego, etc. Celui-ci s’adresse à
tous ceux qui n’envisagent pas le grand chambardement de leur mode de vie mais
souhaitent avancer en douceur, de leur propre chef, sans la contrainte d’un
censeur. L’objectif, limité mais non dénué d’ambition, est l’ouverture
du champ de l’esprit — voir plus large — et l’amélioration
de la pertinence de son travail — voir plus clair. évidemment,
seuls ceux qui acceptent l’idée d’un ego source de la plupart de leurs
difficultés psychologiques, notamment à cause des conditionnements et de leurs
conséquences, se sentiront concernés. Certains réfutent cette emprise ou
pensent la subir seulement à la marge. Ne pas être maître chez soi s’avère
en effet difficile à accepter. Pourtant, une introspection sérieuse ne peut
manquer de mettre en lumière que pratiquement toutes les pensées, toutes les décisions,
tous les gestes, toutes les actions qui rythment nos journées sont guidés,
infléchis, corrompus par les myriades de conditionnements qui encombrent notre
esprit. Car il n’y a pas que la publicité qui nous conditionne.
Chaque langue, par exemple, caractérisée par une
structure de la phrase — place du verbe, du sujet, des compléments —,
repose sur un mode de pensée qui détermine la façon d’appréhender les
concepts.
Les diverses cultures ne perçoivent pas les réalités
du monde de façon identique :
Si nous distinguons quatre points cardinaux, les
Chinois en citent cinq car, pour eux, le centre est une direction.
Le système décimal conduit de nombreux alpinistes
à se focaliser sur les montagnes de plus de 4000 mètres en Europe et sur
les plus de 8000 mètres dans l’Himalaya car nous aimons tous les
chiffres ronds ; les alpinistes anglo-saxons, qui raisonnent en
pieds, ne s’intéressent pas aux mêmes montagnes à l’exception des
plus hautes.
En fait, je pourrais citer des
millions d’exemples car tout, culture, éducation, religion, profession,
relations et, évidemment, la publicité sous toutes ses formes, agit comme une
source de conditionnement. Cette prise de conscience est primordiale ; le
traitement ne peut arriver qu’après le diagnostic.
Attention toutefois à ne pas
tout confondre. Les automatismes ressemblent à des conditionnements, mais ils
ont été mis en place intentionnellement afin de libérer l’esprit. De même,
la connaissance n’est pas, en général, un conditionnement ; à
condition de ne pas la laisser nous guider sans esprit critique. Tout ce qui
s’imprime dans notre mémoire peut rester à l’état d’information
purement technique, mais nous y associons presque toujours une charge
psychologique dont l'ascendant sera plus ou moins sensible ultérieurement.
Les conditionnements
s’installent insidieusement et nous influencent à notre insu. Chaque
conditionnement est un barreau de la cage dans laquelle nous nous enfermons
inconsciemment.
À celui qui souhaite s’évader
de cette prison et ne se sent pas en mesure de passer par l’illumination, une
question se pose : « comment s’attaquer à ces conditionnements ? »
Les éliminer un par un serait une entreprise titanesque. De plus chaque
conditionnement évacué est, dans les faits, automatiquement remplacé par un
autre conditionnement. Il faut donc mobiliser d’autres moyens. Voici quelques pistes
pragmatiques pour muscler votre esprit.
Un
esprit plus ouvert.
Dans les Hautes-Alpes, ce n’est pas une exclusivité,
si les traces de l’activité humaine ne sont pas toujours heureuses dans les
fonds de vallées, dès que l’on s’élève sur les flans des montagnes, et
en excluant quelques verrues d’origine humaine, la nature est d’une beauté
à couper le souffle. Comment ne pas s’intéresser aux divers éléments qui
composent ce sublime tableau : la flore, la faune, la géologie, la géographie,
l’hydrographie, la glaciologie, la météorologie, le climat, les vestiges de
l’histoire et, bien sûr, l’homme et ses activités. Depuis que je réside
dans ce paradis, j’ai rencontré des passionnés de géologie, des amoureux de
la flore, des amis des animaux, des férus d’histoire… et très peu
d’esprits réellement ouverts, disponibles, attentifs. Untel scrute la
consistance du manteau neigeux et ne voit pas le ballet de l’aigle royal qui
le survole. Tel autre, dans un massif calcaire, s’émerveille du dessin d’un
pli couché en piétinant un magnifique et rare sabot de Vénus. Les exemples
d’aveuglement ne manquent pas. Et plus on se passionne, plus on devient hermétique
à tout ce qui est étranger à sa passion ; plus on est prêt à défendre
l’indéfendable quand celui-ci alimente sa passion. Des exemples ? Facile !
ils pullulent. Il vous suffit d’observer votre voisin — sur soi-même,
c’est plus difficile. Dès qu’il se passionne pour quelque chose, vous voyez
son champ de vision se rétrécir. Vous allez bien sûr me rétorquer :
« lorsqu’on approfondit un sujet, il est normal de s’y consacrer
totalement en laissant de côté ce qui lui est étranger ». C’est vrai !
c’est la norme. Mais la norme est loin d’être idéale. Trop de gens se spécialisent
et deviennent strictement incapables de replacer un problème ou un événement
dans un contexte global. N’est-ce pas, d’ailleurs, le reproche couramment
formulé envers les technocrates ? Mais la plupart des spécialistes,
professionnels ou amateurs, sont victimes de cette étroitesse de vue. Pour
quelle raison majeure un sujet d’étude devrait-il occulter le reste de la réalité ?
Et, de toute façon, aucun sujet n’a fondamentalement de vie autonome. Tout
est partie d’un ensemble plus large, et les parties se chevauchent, interfèrent,
présentent des similitudes. Comment pourrait-on occulter tout cela quand on a
soif de comprendre, quand on aspire à la Vérité ?
Je ne peux pas parler du karaté
sans l’intégrer dans l’ensemble des arts martiaux orientaux, lesquels
m’imposent d’aborder le zen qui leur est congénital, avec ses considérations
sur l’ego et ses méfaits. Et je ne peux me dispenser d’une réflexion
philosophique sur la vie et la mort puisque l’art martial peut préserver la
vie et donner la mort.
Cependant, certains karatékas
ont bien du mal à quitter spontanément les œillères qui accompagnent leur
passion du karaté. Car c’est bien une passion, durable ou éphémère, qui
les anime. Or, la passion, à l’inverse de la raison qui se construit
logiquement et en contact étroit avec la réalité, est un élan de l’esprit
qui ne s’explique pas aisément, l’origine étant souvent confuse. Elle
s’est installée dans les tréfonds de la conscience et a créé une
volonté qui trouve sa force dans le besoin irrépressible de la satisfaire.
Tout ce processus se passe en circuit quasiment fermé, l’ouverture sur
l’extérieur étant réduite à des broutilles. La source de la passion étant
en soi et non dans la réalité qui nous entoure, cela signe une manifestation
de l’ego. Or, si la passion est une manifestation de l’ego — « moi !
d’abord moi ! toujours moi ! » est son credo —
et, en dépit de tout ce qui se dit, s’écrit ou se chante, cela
implique une absence totale d’amour.
De
l’amour ou… rien !
Cette dernière phrase a
certainement suscité quelques récriminations. Tant mieux ! L’objectif
visé ne sera pas atteint sans bousculer quelques consciences.
L’origine de notre différend
est simple : « amour » et « passion » sont généralement
considérés comme synonymes ; je souhaite parvenir à vous convaincre de
leur antonymie.
Oui ! la passion aveugle.
Les élans irrépressibles qui poussent à l’assouvir sont rarement lucides.
Voyez donc comment certains défendent leurs idées.
Oui ! passion et violence
font bon ménage. Les crimes passionnels en témoignent et les supporters
sportifs inscrivent le mariage de ces deux mots dans la banalité.
Mais je me refuse à relier ces
scènes de la vie à une quelconque notion d’amour.
« Amour » et le
verbe « aimer » qui lui correspond font partie, avec « liberté »
et « bonheur », des mots les plus versatiles du langage. Si nous
utilisons un vocabulaire d’une grande précision pour communiquer sur la
plupart des sujets, dès qu’une once de psychologie se glisse dans un échange,
confusion et illusion semblent devenir nos principes directeurs.
Ainsi, le coup de foudre constitue le rêve amoureux de
la plupart des gens. Pourtant, et au risque de choquer quelque fleur-bleue,
celui-ci n’est que le reflet d’une pulsion sexuelle d’origine hormonale ;
c’est le strict équivalent du rut des animaux. Certes, cette pulsion
paroxystique ne se manifeste pas avec n’importe quel partenaire, car certains
possèdent des attributs physiques ou psychologiques plus excitants pour le système
endocrinien que d’autres. Et bien sûr, notre culture habille ces ardeurs impérieuses
du vêtement de l’honorabilité, mais il n’y a rien de durable là-dedans ;
si l’amour, le vrai, ne s’en mêle pas très vite, le rêve s’éteint
rapidement. Les statistiques ne sauraient me démentir.
« Amour » est un mot
galvaudé, malmené, détourné : grand amour, amour passion, faire
l’amour, amour platonique, mariage d’amour, preuve d’amour, amour vénal,
amour de Dieu, amour du sport… l’amour est dans de nombreuses expressions,
mis à toutes les sauces ; l’amour est nulle part.
Mais pourquoi parler d’amour
dans un texte qui traite d’arts martiaux ?
Parce que l’amour est la clé
de l’ouverture d’esprit, la clé de la santé mentale, la clé de la lucidité
indispensable au budoka.
Qu’est-ce que l’amour ?
Jiddu Krishnamurti aborde la question, lors d’une conférence,
en la prenant à revers et énumère tous les comportements en rapport avec le
mot « amour » où chacun est bien obligé de reconnaître qu’il ne
s’agit pas d’amour. L’unanimité se réalise sur la notion d’oubli de
soi, quand l’attention et la disponibilité envers l’objet de l’amour sont
totales, quand tous les soins apportés à cet objet — personne,
activité ou autre — concourent à son épanouissement ou à sa
parfaite réalisation. Ainsi et contrairement à tous les poncifs habituels,
quand l’ego est jeté aux oubliettes, on parvient à un état de conscience
qui associe liberté, sérénité, lucidité et félicité. Alors seulement
l’amour peut s’épanouir… et c’est très éloigné des clichés véhiculés
par des millénaires d’égarement et amplifiés par les médias modernes. À
chacun de choisir s’il préfère conserver ses préjugés ou enfin voir la réalité.
Vous trouverez le texte complet de cette conférence
dans le paragraphe N°10 du livre Se libérer du connu. Disponible également
sur le site Internet
www.nous-les-dieux.org
(allez dans la rubrique « livres » puis Krishnamurti).
Ce qui caractérise la vie, c’est le fait d’être en
relation. Quand une plante cesse d’être en relation avec son biotope, elle
meurt. La vie humaine n’échappe pas à cette règle : relations à
autrui, aux objets, aux idées ou à soi-même sont la marque de notre
existence. Schématiquement, les relations peuvent se classer en trois grands
types :
Les échanges superficiels, sans amour ni passion,
dans lesquels on ne se sent pas réellement impliqué. Chez la plupart des
individus, ils représentent une partie non négligeable de l’existence.
Quand cette part devient par trop prépondérante, un ressenti de vie morne
et terne s’installe. C’est ce qui pousse la plupart des gens à faire la
fête, boire ou se droguer et, pour quelques autres, à rechercher le risque
ou à commettre quelque incivilité afin de donner un peu de relief à leur
vie ; y mettre un peu de passion.
Les relations où l’ego jouit, se gonfle, se défend :
chacun peut bien les baptiser comme il l’entend, on verra que « passion »
convient bien, mais l’amour en est banni. L’ego jouit quand il recherche
un plaisir, un avantage, un dérivatif à son ennui ou ses angoisses.
L’ego se gonfle quand il veut dominer, acquérir des pouvoirs. L’ego se
défend, devient agressif ou se caparaçonne quand il se sent menacé, en
danger.
De façon évidente,
les relations à soi-même relèvent de l’égotisme.
Celles où
l’ego s’efface ; les mots « amour » et « aimer »
y ont tout leur sens.
La difficulté sémantique
provient de la confusion habituelle entre l’offre et la demande d’amour.
Offrir son amour c’est oublier son ego. Demander de l’amour — ou des
preuves d’amour — c’est chercher une reconnaissance, une
valorisation, un plaisir, in fine satisfaire les désirs de son ego ; cela
ne peut pas s’appeler de l’amour.
Je me souviens d’une formation
commerciale où l’intervenant affirmait : « Aimer, c’est
exiger. » Concernant l’offre et la demande, certains gèrent mieux leurs
actions que leurs amours.
L’antagonisme de ces deux
attitudes doit sauter aux yeux de chacun.
En conséquence, nous adopterons
l’idée directrice suivante :
Il n’est pas très difficile,
si l’on est honnête avec soi-même, de sentir la présence de la passion,
donc de l’ego, dans ses relations et de s’efforcer à un glissement
progressif vers l’amour. Car le bénéfice est immense et chaque pas apporte
sa pierre à l’édifice. Quand l’ego disparaît, l’esprit devient réceptif
et ne subit plus les influences pernicieuses ; la lucidité s’installe ;
la raison dirige ; l’amour apparaît ; la liberté s’épanouit.
Cela s’explique aisément : l’ego est l’instance dirigeante du
psychisme ; c’est lui qui décide et c’est également lui qui subit les
influences. Si notre ego se meurt, nos conditionnements tombent comme les
feuilles mortes à l’automne. Or ces conditionnements agissent comme des
prismes déformants, nous imposent des points de vue, occultent une grande
partie de la réalité. Comment avec tout cela pourrions-nous être lucides et
sereins ? Comment pourrions-nous nous sentir libres ? Et libres
d’aimer ?
Et n’allez surtout pas croire
que sans ego l’existence se réduirait à celle d’un légume, crainte
souvent manifestée ; ce serait une illusion de plus. L’ego est une
petite parcelle de notre esprit ; sa disparition n’implique pas la
disparition de tout le reste. Sans ego, nous sommes en prise directe avec la réalité ;
c’est elle qui, maintenant, dirige notre existence, car plus rien n’en
parasite la perception. Là est la vie, la vraie.
Cependant, pour le budoka,
l’effacement de l’ego a une heureuse conséquence : il est débarrassé
de la peur. Reste une peur animale qui prédispose à l’action — voir
l’article sur la peur — mais les peurs psychologiques importunes,
qui sont produites par l’ego, ne gênent plus son efficacité.
On peut illustrer cette différence
avec l’exemple d’une agression qui commence verbalement. Si l’ego
s’interpose, on obtiendra une réponse de ce type : « Je vais lui
mettre mon poing dans la gueule. » Mais si l’ego se met en sourdine, la
réaction sera plutôt : « Mais quel est donc le problème de
cet homme ? » Dans un cas, la réaction est passionnelle, donc
victime d’aveuglement ; le conflit va certainement dégénérer. Dans
l’autre, l’amour d’autrui et la lucidité qui va de pair dominent ;
une conciliation est probable.
Le parallèle avec ce que chacun
peut constater dans les sports de compétition saute aux yeux. Il n’y aurait
aucune raison d’être réservé envers la compétition si elle drainait
essentiellement des gens à l’esprit empreint d’une certaine sagesse. Mais
de tels esprits, comme nous l’avons souligné plus haut, sont rares. Et quand
le stade se remplit d’individus dont l’ego souffre d’hypertrophie, dont
l’esprit se perd dans un tortueux labyrinthe, ce qui représente la plus
grande probabilité, il devient inéluctablement l’arène de toutes les
turpitudes, surtout si ce sport de compétition glisse vers le sport spectacle.
Car, si la compétition constitue une émulation dénuée d’effets secondaires
pour les esprits sains, elle provoque chez les autres de nombreux débordements,
conséquences de l’agressivité qui la caractérise, et inculque la pseudo
philosophie de la raison du plus fort, ce qui est fort éloigné de ce que tout
le monde admet comme étant la philosophie des arts martiaux. De plus, elle
n’a aucunement le pouvoir d’améliorer un esprit perturbé, bien au
contraire.
Ce n’est donc pas la compétition elle-même qui pose
problème, mais l’esprit des pratiquants et spectateurs.
Tout entraîneur devrait s’assurer de la qualité de
l’esprit — c’est-à-dire plus porté vers l’amour que passionné —
de son poulain avant de le pousser vers la compétition. Cela implique qu’il
ait lui-même quelque peu muselé son ego. Malheureusement, rares sont ceux qui
n’ont pas besoin de quelques porte-faix pour véhiculer un ego fort
encombrant.
Une méthode
simple pour éveiller un esprit en sommeil.
Nos relations passionnelles, au
sens défini plus haut, et, sans doute, une partie de nos relations ressenties
comme insignifiantes, doivent donc se muer en relations d’amour. Cela se
produira instantanément si nous parvenons à l’illumination, également nommée
éveil ou satori, qui constitue l’aboutissement théorique de pratiques
comme le zen ou le yoga. Cet état de conscience confère également une
perception juste de la réalité, ce qui induit l’évidence des décisions à
prendre et une parfaite tranquillité de l’esprit. Tout budoka rêve
d’acquérir ces qualités.
Mais l’illumination n’est
pas comparable à l’obtention d’un dan, examen accessible à tous
ceux qui ont fourni les efforts nécessaires. Elle est hors de portée du plus
grand nombre ; même en pratiquant le zen, la proportion d’heureux élus
est infime. Cependant, si l’on suit un peu trop à la lettre le discours du
zen ou de divers gourous, il y aurait d’une part de rares éveillés et,
d’autre part, le reste de l’humanité engluée dans une énorme crasse
psychologique. Ce manichéisme n’est pas le reflet de la réalité. De
nombreux individus se situent entre ces deux extrêmes, certains, sans avoir
pratiqué zen ou technique équivalente, à seulement quelques encablures du
nirvana. Dans la mesure où nous ne nous situons pas dans un système tout ou
rien, il apparaît logique d’imaginer une possible progression sur l’échelle
de la sagesse sans pour autant se préoccuper d’atteindre le satori.
Si cet improbable et difficile
cheminement qui conduit à l’éveil ne nous semble pas envisageable, nous
devrons entreprendre un travail de fourmi. Ce sera long mais qu’importe le
temps si nous voyons les ténèbres s’éclaircir ?
Il faut commencer cette
entreprise en la faisant porter sur des relations d’importance secondaire et
l’étendre petit à petit. L’amour que l’on porte à une personne ou à un
loisir sont fondamentalement de même nature ; il s’agit d’être
attentif, ouvert, lucide et disponible. Dans « j’aime ma compagne »
et « j’aime les arts martiaux », la valeur du verbe aimer est la même.
Certes, « l’objet » étant différent, la relation est différente
— c’est bien la preuve qu’on est attentif —, mais la
disposition de l’esprit, entièrement tourné vers l’objet d’amour, est
comparable.
Bien entendu, « j’aime »
doit être interprété avec discernement, puisqu’il peut, dans le langage
courant, s’appliquer à des relations d’amour — comme ci-dessus —,
passionnelles ou simplement signifier « j’apprécie ».
Ne nous laissons donc pas abuser
par les mots ; si nous voulons réellement aimer, avoir de vraies relations
d’amour, il faut, c’est impératif, oublier notre ego et nous rendre
attentif, disponible et ouvert.
Toutefois, pour la plupart des
individus, modifier son comportement vis à vis d’une activité sera
certainement plus facile qu’envers une personne. J’imagine mal l’homme qui
considère sa femme comme un simple objet de plaisir, voire comme un tableau de
chasse exposé avec fierté ou encore l’esclave bonne pour le ménage, la
cuisine et l’hygiène sexuelle, se métamorphoser en un éclair. Mais peut-être
pourra-t-il, sans avoir l’air de renier ce qu’il croit être sa supériorité,
changer son approche d’un de ses hobbies.
Une précision toutefois :
je ne cherche à juger personne et je ne me pose pas en modèle. J’exerce
simplement mes prérogatives de professeur d’art martial qui essaie de
conduire ses élèves sur la voie de la perfection technique et mentale.
J’exploite simplement une heureuse coïncidence : la qualité d’esprit
utile au budoka est la même que celle qui préside à l’épanouissement,
au bonheur, et l’amour — le vrai ! — en est le
paramètre principal. Quand l’ego s’en va, l’amour fleurit, la lucidité
fructifie. Mais quand l’ego préside, les passions, violentes de préférence,
constituent sa drogue, sa raison d’exister, ce qui induit une focalisation sur
l’objet passionnel et un aveuglement pour tout ce qui est extérieur à sa
passion. Certes le langage courant conduit à des amalgames fâcheux, mais, une
fois bien défini chaque terme, il est facile de reconnaître les comportements
qui tiennent de la passion et ceux qui relèvent de l’amour. S’efforcer de
passer de l’un à l’autre devrait être plus facile après avoir bien
compris ce que recouvrent réellement ces mots. Or, qui donc pourrait refuser
les conséquences de cette transformation : sérénité, lucidité, félicité ?
Sûrement pas le karatéka à qui j’ai déjà souvent répété :
« Il faut aimer ses adversaires ! »
Nous l’avons évoqué plus
haut, l’idéal est de se débarrasser définitivement de notre ego en passant
par l’illumination. Cependant le processus qui y conduit est délicat,
douloureux et souvent très long malgré des exemples — comme
Krishnamurti — d’éveil au cours de la jeunesse. Le nirvana n’est
pas pour autant réservé à cette élite. Nous pouvons tous, de façon
ponctuelle, oublier notre ego, nous connecter à la réalité et répandre notre
amour. Évidemment, l’ego reprendra vite ses droits, mais durant quelques
secondes, quelques minutes peut-être, nous aurons été un vrai sage avec
toutes les qualités afférentes. Croyez-moi ! dans les moments difficiles,
personne ne regrette d’avoir été guidé par la sagesse.
La méthode que je vous propose
est donc susceptible de conférer ce don durant quelques instants. À chacun de
la mobiliser au moment crucial. Et elle n’interdit pas d’aller plus loin,
voire d’accéder à l’illumination.
L’amour
n’a pas de limite.
Vous adorez les fleurs qui
tapissent les montagnes ! D’ailleurs vous les connaissez toutes par leurs
noms et vous affirmez que votre passion ne vous empêche pas d’être ouvert à
beaucoup d’autres connaissances. Bravo ! Mais alors, si vous les aimez,
cessez de les cueillir. Cueillir, c’est au minimum amputer et souvent, par
maladresse ou ignorance, détruire. Juste pour le plaisir ! Quelle barbarie !
Comment pourriez-vous utiliser le verbe aimer pour qualifier votre geste ?
De plus, la beauté a besoin d’un écrin pour s’exprimer. Une jeune femme
habillée par un grand couturier resplendit dans une soirée mondaine ;
prenez la même, parée des mêmes atours, et placez-la dans une favela.
Est-elle encore belle ? Non, elle est ridicule.
Certes, en bordure d’une
source claire, la rare swertie est magnifique, mais si nous la cueillons,
pourrons-nous encore admirer son jeu de cache-cache avec les soyeuses
linaigrettes et les sublimes parnassies cadencé par les fluctuations de la
brise matinale ? Et pourquoi restreindre l’ampleur du tableau ? Non
loin de là, des coussins de saxifrages étoilées et quelques gentianes asclépiades
perchées sur un rocher qui surplombe ajoutent de subtiles touches de couleur.
Toutes ces fleurs forment un ensemble dont nul esthète ne saurait perturber
l’harmonie. Mais l’écrin, tant végétal que minéral, qui les met en
valeur est digne également de notre admiration. Et la scène n’est pas complète
si nous nous limitons à cette première image. Comment ne pas s’intéresser
aux insectes pollinisateurs qui viennent les butiner, à la composition du sol
qui les nourrit, au système d’irrigation qui les abreuve… ! La beauté
des paysages que nous contemplons est née de la conjonction d’une infinité
de paramètres. Peut-on s’en émerveiller en détruisant, en prélevant ou en
ne regardant qu’une infime partie de cette sublime peinture ? L’érudition,
la spécialisation ne sont pas des maux en soi, mais ils ne doivent pas empêcher
de s’élever vers une compréhension intuitive — quelques
connaissances techniques ne seront pas nuisibles — du miracle de
l’existence.
Quel que soit notre centre
d’intérêt, nous pouvons toujours procéder à cet élargissement de notre
champ d’investigation. Plus nous nous ouvrons, plus nous observons sans a
priori, plus nous nous émerveillons des beautés du monde, plus nous plongeons
dans l’inconnu, et plus nous accédons à un niveau de compréhension supérieur
grâce à la mise en réseau d’informations de diverses provenances.
D’ailleurs, j’ai déjà eu l’occasion de souligner le peu d’intérêt
d’une accumulation décousue de connaissances. La méthode décrite ci-dessus
permet de construire d’innombrables passerelles, seule manière de conférer
une véritable utilité au savoir. Entre l’aveugle passion qui nous rend étriqué
et la clairvoyance de l’amour qui nous prédispose à toutes les joies, le
choix ne me paraît pas très compliqué.
Cette démarche n’est pas
difficile ; il suffit de prendre la décision et de commencer. Une fois
cette habitude prise, elle s’appliquera naturellement à tous les domaines.
Vous aimez la salsa ! fort bien ! Mais
connaissez-vous l’origine de cette danse ? Savez-vous dans quel contexte
culturel, politique ou économique cette danse a éclos ? Quelles sont ses
caractéristiques musicales ? Vous êtes-vous interrogé sur les fonctions
possibles de la danse en général et de la salsa en particulier ? Pourquoi
les peuples primitifs dansaient-ils ? Les motivations du danseur moderne
sont elles toujours les mêmes ? Quels ressorts physiques ou psychiques
vous poussent à danser : séduction, convivialité, défoulement, plaisir
de maîtriser une gestuelle, besoin de s’affirmer, simple passe-temps… ?
Quels sont ceux des gens avec qui vous dansez ? Quelles relations développez-vous
avec ceux qui partagent votre motivation ? Et avec les autres ?
Quelles activités pourriez-vous substituer à la danse ? Pourquoi ?
Quelles similitudes ou complémentarités voyez-vous avec l’art martial ?
J’arrête là cette exploration, mais chacun a compris
qu’elle n’a aucune limite.
Quelles que soient nos capacités
intellectuelles, nous pouvons toujours entreprendre ce travail de stimulation de
l’esprit. La seule condition est d’en avoir compris l’urgence : quand
le blessé saigne, on ne tire pas des plans sur la comète, on stoppe l’hémorragie.
Néanmoins, l’intérêt de ces
efforts déborde largement du cadre personnel.
Ainsi, dans certains sites
naturels ou culturels, la composition est d’une telle beauté que la plupart
des visiteurs manifeste l’envie de ramener un souvenir ; qui un caillou,
qui un végétal, qui une photo de soi se pavanant au cœur de la merveille. Et
bientôt ne reste que ruine et désolation.
Mais nous, qui aimons réellement ces lieux, comprenons
les nombreuses interférences susceptibles d’en altérer l’harmonie et avons
à cœur de les préserver, saurons convaincre les inconscients des erreurs
qu’ils commettent par méconnaissance. Ainsi, le message d’amour se
propageant, les beautés du monde seront-elles préservées et pourrons-nous
continuer à les admirer. Peut-être en communion profonde avec celui que nous
venons de convertir.
Les principales difficultés
surgiront quand ce travail portera sur les relations humaines. Le premier
obstacle réside dans l’image que nous avons de nous et d’autrui. Personne,
ou peu s’en faut, ne vit dans la réalité. J’essaie de transmettre une
image de moi qui soit valorisante. Pour cela, j’utilise tous les artifices à
ma disposition : le discours, le maquillage, le vêtement, les bijoux, la
voiture, ma position sociale, etc. Mais les autres ont une image de moi, souvent
fort différente et tout aussi fausse.
Pourquoi des parents qui découvrent
que leur fils sombre dans la délinquance ou la drogue sont-ils toujours surpris ?
Parce qu’ils le voient au travers d’une image idéalisée. Image qui, par définition,
est figée. C’est souvent le même scénario entre amants. Et le jour où les
yeux se dessillent, malheur à l’autre qui n’y est pourtant pour rien.
Rares sont donc les véritables
relations car chacun a une image de soi qu’il souhaite promouvoir et une image
de chaque personne de son entourage. Bien entendu, l’image est souvent très
loin de la réalité.
Vous m’avez insulté l’autre
jour et je me suis senti offensé, profondément marqué. Maintenant, je vous en
veux, je vous considère comme une personne répugnante. Pourtant, ce jour là,
vous étiez énervé, fatigué, peut-être malade et ce débordement
d’agressivité vous a échappé alors que d’habitude vous êtes un homme
charmant, dévoué et tout à fait recommandable. Mais l’image détestable que
j’ai de vous occultera définitivement vos tentatives de rachat de ce
malencontreux écart de comportement.
De façon équivalente chacun rêve
d’un conjoint beau, intelligent, prévenant, spirituel, etc. Chaque parent rêve
d’un bel enfant, doué, respectueux, etc. Malheureusement, ce rêve dont la
force est entretenue par la pression sociétale supplante bien souvent la réalité.
Ainsi se construisent des images
d’autrui qui nous éloignent d’autrui même si l’image est valorisante car
l’image et la réalité sont deux choses distinctes. Et, comble de malheur,
aucun amour n’est possible dans ce type de relation, pourtant courant sur un
plan filial ou conjugal. En effet, lorsque nous voyons autrui au moyen d’une
représentation, celle-ci est une projection de notre esprit. Or, notre esprit,
c’est nous. Tout ceci n’est donc qu’une manifestation de l’ego qui
souhaite plier la réalité à ses désirs.
Il va donc falloir revenir au réel,
oublier toutes nos images, la nôtre et celles des autres. Mais attention !
nous avons décidé de changer, cependant notre entourage risque de nous imposer
l’immobilité. Car notre image, imprimée dans l’esprit de celui-ci, sera
fausse et nous devrons lutter pour faire accepter une modification.
Quand on veut arrêter de fumer, il faut beaucoup de
temps avant qu’on cesse de nous tenter avec d’incessantes offres de
cigarettes.
Après avoir compris que les « preuves
d’amour » qu’on nous réclame sont une manifestation d’un ego en
pleine crise de croissance qui se gave de flatteries et autres salamalecs,
nous souhaiterions répandre notre amour sans subir les obligations — l’amour
n’a pas de loi ! — liées à des dates, des événements
particuliers ou des conventions dont le véritable amour n’a que faire.
Mais comment va réagir notre conjoint si nous « oublions »
l’anniversaire de mariage ?
Confronté à ces diktats
d’une société qui marche sur la tête, nous impose des comportements
absurdes et conformistes, demande de l’amour et s’avère incapable d’en
donner, valorise l’ego qui est en fait le mal absolu, il nous faut être pédagogue
et persévérant, convaincre du bénéfice potentiel offert par cette nouvelle
approche des relations et surtout ne pas nous laisser ramener dans les rituels
du troupeau. Le chemin de l’enfer — la destination n’est jamais
affichée — ressemble à une publicité d’agence de voyage ;
la foule s’y agglutine. Celui du paradis est semé d’embûches ; les pèlerins
sont rares.
Quand tout le monde se trompe de
chemin et que nos exhortations ne sont pas entendues, nous nous retrouvons seul.
Il est alors tentant de se tromper avec les autres pour éviter la solitude.
Mais alors nous savons que nous nous trompons et vivons un pénible conflit.
Cependant, en dépit des apparences, nous ne sommes pas seul sur cette voie.
Nombreux sont ceux qui ont compris les dérives du comportement humain au sein
de notre civilisation et ont décidé de quitter les fallacieuses autoroutes
suivies aveuglément par les masses dociles et moutonnières pour s’engager
sur un autre chemin, celui qui mène à la décapitation du roi ego. À petits
pas ou grandes enjambées, peu importe ! l’essentiel est d’avancer vers
l’amour, la lucidité et la liberté. Amour, puisque tourné vers autrui ;
lucidité, puisque débarrassé des images qui masquent la réalité ;
liberté, puisque libéré de la dictature de l’ego. Or, même nombreux nous
resterons seuls ; car être libre psychologiquement, c’est être seul.
Cela demande une force de caractère. Voilà bien des obstacles !
En dépit des obstructions, des
résistances et même des hostilités, nous pouvons toujours nous efforcer
d’observer les autres, et en particulier ceux pour lesquels la difficulté
semble plus grande — proches, relations hiérarchiques, personnes
agressives, etc. —, avec amour, sans a priori, sans référence à
une image forgée dans le passé, sans cogitation intempestive et sans nous
limiter à un aspect du personnage. Quand on observe ainsi, totalement débarrassé
des idées préconçues qui nous encombrent habituellement, on voit la réalité
dans sa vérité absolue et surtout, dans sa totalité. Aimer autrui, c’est-à-dire
être attentif et disponible, n’est absolument pas tributaire du bon vouloir
de l’autre, mais repose intégralement sur notre volonté de nous comporter de
cette manière. Fondamentalement, il n’y a pas d’obstacle ; nous
pouvons toujours aimer autrui, même si celui-ci nous méprise. Pour nous, budoka,
c’est impératif : nous « devons » aimer autrui, surtout
s’il est hostile. Car aimer, je le répète, c’est être serein et lucide,
qualités indispensables aux adeptes des dojo.
Certes, la tâche est
inhabituelle, quelque peu dérangeante — elle dérange surtout notre
ego qui, face à l’ennemi, a appris à attaquer ou à se barricader —
mais loin d’être insurmontable. Il suffit d’être vigilant afin de repérer
les besoins des autres et de mettre en œuvre les moyens de les satisfaire.
J’ai bien dit « besoins », terme qui s’applique à des réalités,
et non « désirs », produits de nos élucubrations mentales. Exemple : un
agresseur manifeste un désir — de l’argent — qui tente, avec maladresse,
de répondre à un besoin — nourrir sa famille. Découvrons le besoin et
l’issue de la confrontation nous surprendra. Dans le même temps, il
conviendra d’oublier quelque peu nos propres désirs, fruits envahissants de
notre ego.
Modifier ainsi ses rapports à
autrui demande un peu de courage, mais celui-ci ne devrait pas faire défaut
quand on a compris où mène le difficile chemin sur lequel on s’engage.
Avec un peu d’expérience, on
s’aperçoit que les relations aux choses et aux êtres ne sont pas deux mondes
hermétiques. En voici une illustration.
De nombreux chemins de montagne
passent près de maisons, parfois en longeant les habitations, parfois en
faisant un détour pour les éviter. Il arrive souvent, cependant, de se tromper
d’itinéraire et de traverser une propriété privée. Les gens qui habitent
ces lieux isolés sont théoriquement des amoureux de la nature. Mais comment
pourrait-on aimer la nature et, conjointement, haïr les autres amoureux de
grands espaces ? Car certains, qui disent vivre en harmonie avec leur petit
bout de montagne, vous chassent impitoyablement en vous donnant l’impression
que vous venez de commettre un crime en foulant leur propriété. Pauvres hommes
à l’esprit obtus qui vivent dans l’irritation permanente et ne savent apprécier
ni les choses ni les individus. Leur vécu passionnel les prive de toute
relation d’amour et surtout de la clairvoyance qui leur permettrait
d’assurer leur tranquillité et de jouir sereinement du spectacle de la
nature. Pourtant, dans des conditions comparables, d’autres sont heureux d’échanger
quelques paroles, de nous indiquer le bon chemin ou de nous faire partager
quelques plaisirs visuels que nous aurions ratés sans leurs judicieux conseils.
D’autres encore, qui préfèrent éviter les cohortes de touristes ont pris
soin d’améliorer le balisage du chemin pour éviter au randonneur une erreur
de direction. Ainsi peuvent-ils s’imprégner des beautés naturelles qui
entourent leur résidence de vacances en toute quiétude et choisir les moments
où ils souhaitent rencontrer leurs congénères. Quand l’esprit s’ouvre à
l’amour, c’est autant envers les choses qu’envers les gens.
Car l’amour ne saurait être exclusif. C’est
pourtant cette exigence qu’ont la plupart des amants et des époux. Comme il
faut bien faire cohabiter l’amour de son conjoint et l’amour de ses enfants,
on invente des catégories à l’amour : conjugal, filial, etc. Les
religieux ont créé l’amour divin car ils décelaient dans l’amour humain
des préoccupations triviales : concupiscence,
jalousie, désir de posséder, de dominer, etc. Et eux aussi se refusent à
aimer quiconque autre que Dieu. Tous assèchent leur cœur pour assouvir les impératifs
de leur passion. Ces relations étriquées n’ont rien à voir avec l’amour.
Le véritable amour ne connaît ni loi, ni limite, ni exclusivité ; là résident
sa beauté et sa grandeur.
En résumé, et afin de bien
clarifier ce discours qui bouscule quelques idées reçues, nous retiendrons que
les relations — celles avec une implication psychologique —
s’établissent selon deux principes antagonistes : l’amour et la
passion.
L’amour apparaît quand l’ego s’estompe ;
il en résulte une parfaite paix intérieure, une extrême clairvoyance, une
totale liberté d’esprit et un état de conscience sans conflit, bref le
bonheur, le vrai. C’est le mode de fonctionnement normal du sage.
La passion est plus violente ; c’est ce qui
attire ceux qui croient le bonheur lié à l’intensité des sensations.
Mais elle concerne l’individu lui-même, la recherche de satisfaction,
donc l’ego. Or l’ego en veut toujours plus, ce qui entraîne la
frustration ; l’ego veut dominer, ce qui mène au conflit ;
l’ego a peur, ce qui provoque l’agressivité. C’est le registre de
l’exalté.
La passion devrait être un péché
de jeunesse. Cependant de nombreux adultes n’ayant pas découvert la vraie
nature de l’amour continuent de se fourvoyer.
Quand on a bien compris ces définitions
et qu’une introspection rigoureuse nous indique la véritable teneur de nos
relations, le besoin de transformer nos passions en amour devrait apparaître
comme une nécessité, pas seulement pour le budoka qui a besoin de la
lucidité qui va de pair, mais également pour tout individu qui rêve de s’épanouir
dans un monde meilleur.
Néanmoins, ces évolutions me
paraissent fortement limitatives. Nous nous adonnons à une, deux ou trois
passions permanentes ; nous avons des réactions purement passionnelles
environ dix fois par jour. Si nous saupoudrons d’amour ces relations, nous
aurons fait un net progrès, mais il restera une grande partie de notre vie placée
sous le signe de la routine ou du désintérêt. Il serait dommage de s’arrêter
en si bon chemin.
Quitter les œillères de la
passion a élargit le champ de nos observations. Élargissons encore !
C’est toujours possible, car n’importe quelle composante de notre vie peut
s’intégrer dans un ensemble plus vaste, qui, lui-même peut s’intégrer
dans un ensemble plus vaste, qui, lui-même… Et quelques activités placées
sous le signe de l’indifférence méritent également un peu plus
d’attention. Bientôt, nos différents champs d’investigation se
chevaucheront et l’essentiel de notre vie sera conduit par l’amour et la
lucidité. Enfin ! « bientôt » est un tic de langage. Il
faudra du temps bien sûr, mais nous avons toute la vie devant nous !
Que la
lumière soit.
L’exploration méticuleuse de
l’esprit et de la psychologie, dévoile rapidement des phénomènes qui
n’ont pas d’équivalent dans d’autres domaines. Par exemple, certains
comportements sont la conséquence d’un état psychologique antérieur qui
constitue la cause. Mais si on s’efforce de modifier ces comportements, on
verra la structure psychologique responsable se transformer et s’adapter à ce
nouveau mode de fonctionnement. Ainsi devient-il difficile de différencier la
cause et la conséquence.
L’éradication de l’ego
entraîne l’apparition de plusieurs effets : sérénité, lucidité,
amour, etc. Nous postulons — avec quelque raison fondée sur l’expérience —
qu’un travail ciblé sur la sérénité, la lucidité ou l’amour provoque
une modification ou un dégonflement de l’ego. Nous avons suggéré quelques
pistes concernant l’amour ; en voici quelques-unes qui visent la lucidité.
Une des caractéristiques de
l’intelligence est la capacité à réaliser des opérations plus ou moins
complexes sur des données. Encore faut-il qu’il y ait des données à
traiter.
Nous avons cinq sens : la
vue, l’odorat, le goût, l’ouïe et le toucher, auxquels nous pouvons
ajouter la proprioception. Les données que nous traitons peuvent venir de ces
sens ou de notre mémoire. Malheureusement, la majorité des individus
s’applique, certes inconsciemment, à anesthésier ses sens. Il en résulte
une sorte de fonctionnement en circuit fermé, les idées alimentant d’autres
idées toujours plus éloignées de la réalité. Cependant, il est extrêmement
difficile d’en convaincre quiconque, chacun étant persuadé d’être en
totale possession de ses moyens. Pourtant, quelques situations de test donnent
des indications probantes :
Certaines installations de reproduction sonore
transmettent fidèlement les inflexions du jeu d’un violoniste ;
d’autres transforment un stradivarius en ignoble crin-crin. Pourtant, peu
de gens entendent la différence en dépit d’une oreille fonctionnelle.
Certains vins de Sauternes procurent aux papilles la
sensation de déguster toute la vitrine d’un confiseur, mais de nombreux
consommateurs préfèrent un médiocre Monbazillac, au motif qu’il est
plus « sucré ».
J’ai vu, il y a longtemps, un reportage étonnant.
Lors d’un vernissage où étaient exposés des tableaux représentant,
pour une bonne moitié, des couchés de soleil, le film montrait
alternativement les badauds en extase devant les toiles et les majestueuses
colorations crépusculaires qui pavoisaient le ciel en face de la galerie.
Filmés à leur sortie, les visiteurs n’étaient pas plus d’un sur dix
à remarquer le spectacle naturel qui leur était offert.
Ces exemples sont
indiscutablement tirés d’un contexte « bourgeois ». Mais on
trouvera strictement les mêmes, en modifiant quelques détails, dans un
contexte « rural ». Personne, dans nos sociétés modernes, n’est
à l’abri de ces déficiences.
On imagine aisément les conséquences
de ces pertes d’acuité dans des circonstances où une perception exacte de la
réalité est vitale, notamment en cas d’agression. Et la peur qui ne manquera
pas de survenir dans un tel cas risque bien d’occulter le peu de lucidité
procuré par ces sens atrophiés.
Cependant, ces défaillances
perceptives ne sont pas rédhibitoires, car les performances sensorielles
peuvent s’améliorer grâce à un entraînement approprié. Les aveugles développent
souvent des capacités tactiles, auditives, olfactives et gustatives supérieures
à la moyenne ; les peuplades qui vivent en contact étroit avec la nature
ont des sens nettement plus acérés que les nôtres. Un bon programme d’éveil
des sens devrait donc porter ses fruits.
Je serais tenté de dire
« trouvez vous-même comment améliorer vos perceptions », afin de
ne pas trop prolonger l’assistanat qui caractérise la civilisation actuelle
et s’oppose fondamentalement à la maîtrise de soi recherchée par tout vrai budoka.
Néanmoins, quelques suggestions pourront peut-être susciter une dynamique
constructive.
Goût et odorat.
Depuis quelques décennies, l’industrie agroalimentaire a inondé les éventaires de
produits aux qualités gustatives déplorables. Ainsi, dans les grandes villes
françaises, il est devenu presque impossible de se procurer des fruits et légumes
dignes de ce nom. Qui s’en rend compte ? Peu de gens et cela conforte les
industriels dans la recherche du rendement à tout prix au préjudice de la
qualité.
« Les
goûts et les couleurs, ça ne se discute pas » me direz-vous !
Cependant, il ne s’agit pas de discuter des préférences, mais de
l’incapacité à distinguer des nuances, des arômes, des goûts. Pourtant,
dans une ville comme Paris, il est loisible de trouver de très bons produits,
mais il faut chercher les bons et rares commerces et accepter de payer un peu
plus cher. Et si la qualité gustative progresse, il est fort probable que les
aspects sanitaire, diététique et nutritif soient au diapason avec tous les
avantages qui en découlent, notamment, une meilleure santé. Quant au budoka,
il doit prendre conscience de l’endormissement cérébral qui affecte ses
sens. Le réveil d’un sens a toutes les chances de stimuler le réveil des
autres.
Il existe dans le commerce
des kits de découverte de la richesse organoleptique du vin. Ce peut être une
démarche intéressante pour sortir odorat et goût de leur léthargie.
Ouïe.
Le téléphone, la radio, le microsillon, la bande
magnétique, la télévision, le disque compact, l’ordinateur, les réseaux et
leurs évolutions récentes nous ont habitués à tout écouter au travers de
dispositifs électroniques et de transducteurs sonores le plus souvent de
mauvaise qualité. Nous avons ainsi accoutumé notre oreille à des distorsions,
des pertes d’information, des modifications du signal acoustique. Nous croyons
vraies des sonorités totalement fausses. Ainsi, nombreux sont ceux qui
n’entendent aucune différence entre le son d’un CD et la même musique en
MP3, malgré les déficiences évidentes de ce dernier format.
La fréquentation
de quelques concerts classiques où le son des instruments n’est pas déformé
par l’électronique est un bon départ. Ensuite, quelques démonstrations de
matériel hi-fi chez des revendeurs spécialisés — sur Paris il en
existe moins d’une dizaine qui soient sérieux, c’est-à-dire qui parlent
plus de musique que de technique, pas plus d’une trentaine sur toute la France —
permettrons de comparer des systèmes hi-fi avec une attention renouvelée, ce
qui est le but de la manœuvre. Il faut fuir les grandes surfaces, quelles
qu’elles soient, qui vendent de la daube et n’effectuent aucune démonstration
digne de ce nom. Acheteur ou pas, peu importe ! mais l’expérience risque
de révéler un univers insoupçonnable à ceux qui ne sont pas familiers de
l’écoute critique.
Toucher.
Nous sommes régulièrement
en contact avec différentes matières, mais nous n’utilisons pas assez,
physiquement, les informations que nous en tirons. L’escalade rocheuse peut
combler cette lacune à condition de pratiquer sur des rochers d’origines variées
— ce qui mènera par ailleurs à quelques considérations géologiques
enrichissantes. En effet, la tenue d’une prise est directement fonction de sa
texture, de sa rugosité, de sa forme et de la manière de l’utiliser. Une
mauvaise sensation tactile est synonyme de chute. Quand on grimpe sur des roches
d’origines géologiques diverses, c’est toute la gestuelle qui est à
adapter à chaque changement.
Vue.
Voir ce que
les autres ne voient pas ; c’est une des qualités de l’artiste — y
compris l’artiste martial. Nous pratiquons presque tous, peu ou prou, une
activité qui peut être créatrice. Nous peignons, photographions, filmons,
sculptons, composons, écrivons, cuisinons, etc. Efforçons-nous d’être
original, de percevoir les choses sous des angles inhabituels et de transcrire
notre vision en mobilisant tout notre savoir-faire technique. Mais attention à
ne pas rechercher l’originalité dans les artefacts comme ceux procurés par
les drogues. L’amélioration de notre qualité d’observation doit se réaliser
en prise directe avec la réalité. Nous devons trouver des points de vue
novateurs et non déformer la vérité ; cela ne nous serait d’aucune
utilité dans notre recherche de maîtrise de l’esprit.
Quand on ne
crée rien, il suffit de commencer, même si on ne se sent pas doué. Créer
n’implique pas d’être un génie. Si la démarche aboutit à du déjà vu,
entendu, senti, goûté ou palpé, peu importe. C’est le processus créateur
qui est crucial, car il installe dans un état d’esprit demandeur
d’informations précises et innovantes. Cela impose de regarder la réalité
avec un œil neuf et exclut le ressassement à partir de la mémoire qui mène
toujours à des banalités.
Proprioception.
C’est la
perception de la position de notre corps dans l’espace et de la conduite de
nos mouvements, grâce à des capteurs disséminés dans nos muscles et nos
articulations. Cependant, la vue intervient également dans ce processus et une
déficience peut passer inaperçue puisque facilement compensée. Des exercices
pratiqués dans le noir ou avec les yeux fermés seront bénéfiques, surtout si
on évolue sur des surfaces irrégulières. Se déplacer sans visibilité sur un
itinéraire tortueux et encombré sollicitera également le toucher,
indispensable pour repérer et identifier les obstacles.
Ces quelques suggestions ne conviendront pas à tous.
Chacun doit solliciter son imagination afin de découvrir les activités
susceptibles de développer ses qualités sensorielles. Cependant, il faut être
attentif à toujours attribuer à nos perceptions une finalité pratique. Nous
ne développerons pas l’acuité d’un sens sans l’intégrer dans la chaîne
de perception liant les qualités de l’organe concerné au traitement opéré
par le cerveau sur les données qui lui parviennent. Les sens s’atrophient,
car les informations qu’ils envoient ne sont pas ou peu utilisées. Pourquoi
continueraient-ils à se fatiguer pour rien ? Inversement, ils s’affinent
quand leur acuité est requise dans le processus décisionnel.
Chez la plupart des individus,
la réalité occupe peu de place dans les décisions qui ponctuent
l’existence. Au mieux sert-elle de déclencheur, mais la maturation de l’idée
est presque exclusivement conduite par ce que chacun a en tête :
souvenirs, idées préconçues, contraintes diverses, appréhensions, etc.
Certes, la vue et l’ouïe sont constamment mobilisés par nos envahissants médias
— visuels, audio et surtout audio-visuels —, mais les
informations qu’ils nous transmettent sont formatées, triturées, aménagées.
Elles sont déjà de parfaits produits commerciaux, élaborés et packagés.
Finalement les décisions issues d’une véritable perception de la réalité
physique sont extrêmement rares, ce qui fait de nous tous, quel que soit notre
statut social, de purs intellectuels. Attention, ce n’est pas une qualité,
mais une caractéristique qui implique une quasi totale déconnexion avec la réalité.
Il faut réinstaller nos sens dans la chaîne de traitement de l’information,
reprendre contact avec le réel et celui-ci, avant d’être intellectualisé,
est d’abord physique. Voilà pourquoi les activités physiques et manuelles
sont indispensables, à condition qu’elles exigent une participation de
l’esprit. S’agiter sur un rameur ou un vélo d’appartement n’a jamais
fait avancer quiconque. Mais les arts martiaux, les activités de nature et même
le bricolage peuvent conduire à cette symbiose du physique et du mental :
la mythique union du corps et de l’esprit.
La morosité meuble une grande
partie de l’existence du plus grand nombre, d’où cette tendance à s’échapper
dans le rêve, les artefacts, la transcendance. Le verdict inlassablement
ressassé se formule ainsi : la réalité n’est pas réjouissante.
Il y a erreur ! car ce que
chacun voit n’est pas la réalité. C’est, au mieux, une déformation du réel,
souvent une simple projection de son univers intérieur.
Redonnons à nos sens leur
fonction première de collecte de l’information, mettons à distance le monde
des idées, élaguons les excroissances de l’ego ; nous aurons fait un
grand pas vers la perception de la Vérité. Vérité parfois merveilleuse,
parfois hideuse ; jamais terne. Malgré ses épines, comme les roses, la Vérité
est admirable et suscite toujours l’enthousiasme. Elle est génératrice
d’une immense énergie qu’un esprit apaisé n’aura pas gaspillé.
Contenir
ses émotions.
Nous avons élargi notre champ
d’investigation et l’acuité de nos sens s’est sensiblement améliorée.
La qualité de notre observation a ainsi enregistré un net progrès, nos décisions
s’appuient sur des données fiables, notre lucidité nous permet de prévoir
les actes de nos adversaires, nous nous sentons propulsé par une force irrépressible,
mais il ne faudrait pas perdre ces bénéfices à cause d’un débordement d’émotion
incontrôlée.
L’émotion est une réaction
disproportionnée à un stimulus. L’entité qui la provoque est évidemment
l’ego. Sans lui, la réponse reste mesurée et adaptée à l’importance de
la sollicitation. Sans l’ego, plus de peur, plus de haine, plus de colère,
plus de passion. Oui, mais il est toujours là qui nous impose sa loi. Or la sérénité
est cruciale pour nous, budoka, qui nous préparons à affronter l’épreuve
ultime. À défaut d’atteindre cet état de conscience où plus aucun événement
ne provoque de vague, il nous est sans doute possible de limiter l’amplitude
de nos réactions émotives, surtout si nous nous contentons de maîtriser
quelques situations particulières. L’article sur la peur fournissait déjà
plusieurs réponses ; j’amènerai seulement quelques compléments.
Il fut un temps, disons au début
du 20ème siècle, où l’éducation, qu’elle soit familiale,
scolaire, religieuse ou professionnelle, exigeait le contrôle des émotions,
surtout pour les garçons. Pas question de montrer sa peur ou de pleurer en
public. Puis vinrent les psychologues. L’émotion avait besoin d’un exutoire ;
la garder en soi risquait de produire des effets désastreux sur la psychologie
d’un enfant. Aujourd’hui, l’enfant, garçon ou fille, doit exprimer ses
peurs, pleurer quand l’émotion le submerge, exhiber ses états d’âme. Il
faut accepter ses penchants naturels — notion dont l’existence est
largement discutable — ; accepter le destin. Retour à la case
fatalisme.
Pourtant, à un siècle d’écart,
peut-on dire que, grâce à ces belles théories, les enfants sont maintenant
plus équilibrés, plus sereins ? J’en doute ! Quant aux adultes,
l’incessante augmentation de leur consommation de médicaments psychotropes
permet-elle un diagnostic moins alarmant ?
Que le troupeau suive aveuglément
le dernier gourou en date ou une tradition éculée m’attriste. Mais nous, budoka,
allons-nous laisser les événements nous submerger ? N’avons-nous pas
envie d’être maître de notre vie ? N’est-ce pas, d’ailleurs,
l’objectif de l’art martial ?
Les peurs irraisonnées de l’enfance s’ancrent
durablement et perdurent à l’âge adulte. Cependant elles peuvent se soigner,
mais il vaut mieux intervenir le plus tôt possible, c’est-à-dire dès
qu’elles apparaissent. Plus tard, s’en débarrasser devient une entreprise
ardue. Bien sûr, on arrive le plus souvent à les dominer ; presque jamais
à les éradiquer. En conséquence, elles restent ancrées dans les abysses de
l’esprit et créent des tensions qui risquent de s’exprimer dans de
nombreuses affections psychosomatiques.
Les peurs, qu’elles
apparaissent dans l’enfance ou à l’âge adulte, doivent donc être traitées
dès leurs premières manifestations. Ne pas permettre aux symptômes de
l’émotion de s’épancher a toutes les chances d’en freiner
l’apparition, voire d’en supprimer la cause grâce au phénomène de
feed-back mis en lumière précédemment susceptible de modifier la structure
mentale responsable.
En escalade, tout le monde a
peur de tomber. Jusqu’au jour où on se décide à monter au-dessus du dernier
point d’assurage et à sauter dans le vide. Et là, malgré une chute
vertigineuse, on se rend compte que la corde remplit bien son office et amortit
correctement le choc. Quand, peu de temps après, on se retrouve en difficulté
dans un passage délicat, on peut se concentrer sur la technique sans craindre
une chute qui n’apparaît plus comme le problème majeur. De plus, les très
jeunes grimpeurs maîtrisent beaucoup plus rapidement la crainte de la chute que
les seniors. Cela confirme l’avantage d’agir dès l’enfance sur les différentes
manifestations de la peur. Plus une caractéristique psychologique est ancienne,
plus il est difficile de la modifier. C’est pourquoi de nombreux moniteurs
d’escalade initient les débutants à la chute avant même de leur apprendre
à grimper.
Affronter volontairement des
situations jugées angoissantes est un bon moyen de ramener leur difficulté
ressentie à de plus justes proportions. En prenant soin, bien sûr, de se
lancer dans l’épreuve avec les moyens nécessaires pour la dominer. Il ne
s’agit en aucune manière d’adopter un comportement suicidaire.
À qui a peur de combattre, une
seule consigne : combattre ! À qui a peur de pénétrer dans
l’attaque adverse, on ne peut que conseiller de pénétrer, puisque là réside
un des principaux atouts du budoka. Mais il ne faut pas le faire sans précautions.
Apprenons et travaillons
d’abord les gardes dynamiques qui permettent de chasser les éventuelles
menaces qui nous guettent et commençons avec un adversaire de très bon niveau
qui saura faire de vraies attaques tout en nous préservant en cas de maladresse
de notre part. Toujours, évidemment, en projetant sur notre adversaire un
regard d’aigle, perçant, incisif.
Listons les différentes appréhensions
dont nous souhaitons nous débarrasser et procédons ainsi pour chacune d’elle
sans trop limiter notre investigation. Appréhension, inquiétude, crainte,
frayeur, angoisse, anxiété, sont les déclinaisons d’une émotion
fondamentale : la peur et, à l’origine de toutes les peurs, la peur de
la mort. Qu’est-ce qui nous empêche d’affronter cette dernière ? Je
ne suggère pas le suicide, loin de moi cette pensée ridicule, mais de se
colleter avec l’idée de la mort, sereinement et sans a priori, sans se cacher
derrière des croyances, des dogmes, en regardant la réalité en face,
notamment lors du décès d’un proche. Et ne négligeons pas des peurs que
nous n’osons pas baptiser « peur ». N’avons-nous pas peur,
parfois, de ne pas être à la hauteur d’une tâche ? N’avons-nous pas
peur, parfois, de ne pas être capable de convaincre un interlocuteur ? Ces
peurs n’induisent-elles pas des tergiversations, voire des abandons qui nous
portent souvent préjudice ? Nous avons du pain sur la planche.
Ne nous attendons pas à des
miracles, mais à un recul progressif des freins que notre ego actionne à notre
insu.
Et soyons subtil ; décortiquons
et comprenons chaque composante de nos perceptions. La réalité seule doit
conduire nos prises de décision. Je viens de conseiller de pénétrer dans
l’attaque adverse. Pour l’instant, ce n’est qu’une idée qui doit être
impérativement confrontée au vécu d’un vrai combat. L’expérience me
l’a prouvé en de multiples occurrences, certains vont interpréter cette préconisation
en avançant continuellement sur l’adversaire. D’autant plus aisément
qu’ils ne maîtrisent pas les déplacements et combattent de ce fait toujours
trop près. D’autant plus inconsidérément que la règle du contrôle en
karaté les met à l’abri des conséquences de leur insuffisance. Voilà une
accumulation d’erreurs à éradiquer de toute urgence. Cette pénétration
doit surprendre l’adversaire ; elle doit partir de loin et au moment où,
sûr de sa victoire, il lance son attaque. Si nous faisons un peu trop confiance
aux idées et pas assez à la réalité, celle-ci a toutes les chances de se
manifester de façon très brutale.
D’ailleurs, rappelons-nous
cette caractéristique de l’esprit : il n’a pas la capacité
d’effectuer deux opérations conscientes simultanément. Si nous observons la
réalité sans laisser divaguer notre esprit, il ne lui reste aucune latitude
pour construire la pensée d’une peur. Mobilisons nos sens au maximum et, très
naturellement, nous expulserons toutes les peurs de notre conscience.
Pour en finir avec l’illusion.
Sans doute pourrait-on ouvrir d’autres volets, suggérer
d’autres pistes. L’essentiel réside dans la prise de conscience des
potentialités de notre esprit. Nous avons tous la possibilité de mieux
utiliser notre cerveau. Pas seulement dans le domaine des capacités
intellectuelles, mais également et surtout dans tous les aspects du psychisme
et de la psychologie. Et contrairement aux clichés usuels, ce n’est pas en
gavant notre esprit de nouvelles connaissances, mais en lui ôtant ce qui
l’encombre : les excroissances de l’ego. Certes, l’idéal est de
mettre fin à la tyrannie de l’ego en passant par l’illumination, cependant,
sans nous imposer une ascèse ni bousculer les fondements de notre vie, il nous
est possible d’avancer tranquillement sur la voie qui mène à la sagesse.
Toutefois, notre esprit ne s’épanouira pas seul ; il a besoin de notre
corps et en particulier de nos sens pour s’ancrer dans le réel. Or le réel
implique la raison qui s’oppose à la passion. Cela, tout le monde le sait et
le choix s’avère cornélien quand on considère l’amour comme une passion.
Mais l’amour n’est pas une passion, c’est même exactement le contraire.
Celle-ci nous aveugle et nous pousse à des extrémités parfois fâcheuses.
L’amour est serein, lucide, libre. Si, chaque jour, nous en instillons une
petite dose dans nos relations, il aura tôt fait de contraindre l’ego à
abandonner quelques privilèges acquis abusivement.
Finalement, chacun est libre de confirmer ou de réfuter
par l’expérience la théorie de Freud. Laissons-nous aller, suivons le
troupeau et, en accord avec la psychanalyse et, peut-être, le portefeuille
d’un analyste bienveillant, nous vivrons mal, avec un esprit torturé, des
sens atrophiés, des émotions paralysantes.
Nous pouvons également décider
de mettre de l’ordre dans notre esprit en le connectant plus étroitement avec
la réalité et en plaçant l’amour au cœur de nos relations. Si c’est
votre option, il est inutile que j’en souligne l’intérêt, vous avez déjà
tout compris. Mon seul souhait est que nous soyons nombreux à accéder à cette
compréhension afin de pouvoir, enfin, annoncer la mort de Freud.
Sakura Sensei
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