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Les arts martiaux sont en pleine effervescence. Fleurissent aujourd’hui une
multitude de pratiques qui revendiquent leur appartenance à la grande famille
des arts martiaux mais dont la justification semble avant tout commerciale :
il faut offrir de nouveaux produits à un consommateur devenu frivole.
Prenons
l’exemple du karaté. À l’origine, le seul critère de validité était
l’efficacité. Certes, à la fin du 19ème siècle à Okinawa,
plusieurs tendances ou écoles (shuri-te, naha-te et tomari-te) se font
concurrence, mais toutes visent à ce même objectif d’efficacité. Avec la
disparition du pouvoir militaire nippon en 1868, la nécessité du secret de
l’entraînement s’estompe et les portes de ce mystérieux art de vaincre à
mains nues s’ouvrent au grand public. Doit-on enseigner au quidam un art
destiné au guerrier ? Les maîtres s’adaptent à cette nouvelle donne
moyennant quelques précautions dans la sélection des élèves. Au début du 20ème
siècle, sous l’impulsion de Maître Yasutsune Itosu (plus connu sous le nom
d'Anko Itosu) et quelques autres,
le karaté fait une entrée officielle et remarquée dans les écoles et lycées
d’Okinawa. L’entreprise est louable puisque les vertus éducatives de cet
art martial sont indéniables mais, sous couvert de sécurité, des
modifications substantielles qui dénaturent sensiblement le karaté sont
introduites. Sous cette forme édulcorée, le karaté s’étend à toutes les
universités du Japon en une trentaine d’années. Après la seconde guerre
mondiale, les nations occidentales découvrent et adoptent cet art nimbé d’ésotérisme.
Puis, dans la seconde moitié du 20ème siècle, apparaît la compétition,
kumite d’abord, kata ensuite, qui rogne un peu plus le potentiel d’efficacité.
Le karaté artistique, qui prône une exclusive recherche esthétique, naît à
la fin du 20ème siècle. Enfin, le body-karaté, dernier avatar de
la « gym tonic » de Véronique et Davina, promotrices de cette
nouvelle gymnastique dans les années 80, envahit les dojo au début du 21ème
siècle.
« Rien de bien grave ! D’ailleurs on transpire autant au body-karaté
qu’au karaté traditionnel et pratiquer en musique, c’est tellement
plus agréable ! » me direz-vous ! Évidemment, si votre seule
préoccupation est d’effectuer un cardio-training intensif, n’importe quel
sport un tantinet dynamique peut convenir. Mais si vous prétendez à une
certaine efficacité, le choix d’un authentique art martial est
incontournable. D’ailleurs un cours d’art martial ne saurait se confondre
avec un quelconque entraînement sportif. L’art martial repose sur
l’apprentissage d’une technique et sur une éducation physique adéquate,
bien entendu, mais aussi sur un renforcement de la volonté, une psychologie maîtrisée
et une investigation philosophique. Sans préparation mentale, l’efficacité
est insignifiante et les réactions souvent inadaptées.
J’ai
choisi, avec l’approbation de mes élèves (vous êtes toujours plus nombreux
à m’accorder votre confiance), de ne pas céder aux effets de mode et de
m’en tenir à l’efficacité comme critère d’évaluation de ma pratique
martiale. À cette fin, j’enseigne le karate-do et le goshin-budo ; cela
mérite quelques explications.
Le karaté est né à Okinawa
Il est courant d’entendre affirmer l’origine japonaise du karaté. Nuançons
quelque peu ce propos simplificateur. L’île d’Okinawa est située à
mi-distance du Japon et de la Chine. Ces deux pays se sont longtemps opposés
pour la possession ou le contrôle des îles Ryu Kyu dont Okinawa fait partie.
Cependant, les habitants d’Okinawa ont toujours défendu farouchement leur indépendance.
Même aujourd’hui, il est fréquent, lorsqu’on pose à un expert japonais la
question : « Vas-tu au Japon cette année ? » de
s’entendre répondre : « Non, non ! je vais à Okinawa. »
Sous-entendu, Okinawa ne fait pas partie du Japon.
Des méthodes de combat à mains nues existaient de longue date dans cette île du
Pacifique mais, pour assurer leur sécurité, les habitants plaçaient plutôt
leur confiance dans le maniement des armes. Dans ce pays exposé à de multiples
convoitises tous, paysans et nobles, portaient le sabre. En 1429, le royaume
d’Okinawa est unifié, ce qui ne signifie pas pacifié, mais vers 1470
l’instabilité politique s’installe et la violence explose. En 1477, pour rétablir
l’ordre, le roi Sho Shin désarme la population. Ni les paysans, ni les
samouraïs au service des nobles rebelles assignés à résidence au château de
Shuri n’acceptent de se retrouver sans défense. C’est ainsi que l’art
martial à mains nues s’épanouit : les armes naturelles, mains, pieds,
coudes, genoux, tête doivent devenir aussi efficaces qu’un sabre. La
comparaison de la main et du sabre ne reste pas une image ; un entraînement
forcené confère aux adeptes une incroyable puissance. Chaque atemi devient
mortel ; les projections sont sans pitié.
Au début du 17ème siècle, Okinawa est encore un royaume indépendant
qui rejette la souveraineté du Japon. Cette attitude justifiera le déferlement
des troupes du Shogun Tokugawa en 1609 qui vaincront difficilement ce valeureux
peuple pourtant sans arme. Les samouraïs du Shogun s’installent pour une
longue occupation. La prohibition des pratiques martiales s’ajoute à celle du
port d’arme, ce qui conforte les autochtones dans leur détermination. Les
entraînements s’intensifient et deviennent clandestins, nocturnes, le plus
souvent dans des jardins clos. Comme les samouraïs ennemis sont puissamment armés,
les paysans d’Okinawa apprennent à les combattre avec des moyens dérisoires :
leurs outils de travail renforcent l’efficacité du combat à mains nues. Le
kobudo vient ainsi compléter le karaté.
Quatre siècles de soumission (apparente) et d’humiliation (bien réelle) imposées
à ce peuple guerrier expliquent le degré de perfectionnement, de raffinement
et d’efficacité de ce fabuleux art martial.
Okinawa, bien que sous domination japonaise, reste une royauté autonome jusqu’en 1879, date à
laquelle l’île devient le département japonais d’Okinawa. Cette longue
hostilité entre le Japon et Okinawa est également à l’origine de fructueux
mais discrets échanges culturels avec la Chine. L’art martial en fut un des
principaux bénéficiaires.
Au Japon, les samouraïs, en cas de perte du sabre, pratiquaient le ju-jitsu qui
accorde la primauté aux projections. L’Okinawa-te, dénomination souvent
simplifiée en « te », qui deviendra le karate
(karaté en français), est un art martial
local influencé par les pratiques guerrières chinoises (surtout le goju-ryu).
Il s’attache en priorité à l’efficacité des atemi et a porté cette
recherche à ses ultimes développements. Cela ne veut pas dire qu’il ignore
les esquives, projections, clés, contrôles et immobilisations mais les atemi
ont atteint une telle efficacité qu’il n’est généralement pas nécessaire
d’utiliser ces autres techniques. Cependant il faut parfois esquiver un coup
de sabre, désarçonner le cavalier, interroger l’ennemi. Bien que la panoplie
soit complète, ce sont donc plutôt les atemi qui caractérisent le karaté.
Même si le wu-shu chinois a laissé d’indélébiles et larges traces, si la culture du
samouraï japonais et le zen l’ont marqué au fer rouge, l’originalité et
l’extrême efficacité de cet art martial sont indiscutables. Aujourd’hui,
le karaté, né à Okinawa, ne saurait se confondre avec les arts martiaux en
provenance de Hokkaido, Honshu, Shikoku et Kyushu, les îles principales du
Japon, pas plus qu’avec le wu-shu. C’est le plus précieux témoignage du génie
créatif des habitants d’Okinawa, stimulé par des siècles d’oppression
guerrière. À mon sens, c’est un crime de défigurer cette œuvre d’art.
De l'Okinawa-te au karaté
Le terme « kara-te » a progressivement remplacé « Okinawa-te »
au début du 20ème siècle. Le kanji « kara » signifiait
« Chine » ou « qui vient de Chine » et « te »,
« main » ou « qui se fait avec la main ». C’était
l’époque où la culture chinoise servait encore de modèle à Okinawa.
Cependant, les visées expansionnistes du Japon qui conduisirent à la guerre
sino-japonaise en 1937 incitèrent Gichin Funakoshi, vers 1935, à modifier le
premier kanji afin de s’éviter les reproches xénophobes de ses compatriotes
du Honshu auxquels il désirait enseigner son art. Le nouvel idéogramme, de
prononciation identique, signifie « vide ». Gichin Funakoshi
expliquera ultérieurement sa conception du « vide » : main
vide d’arme mais aussi esprit vide de mauvaises intentions et vacuité de
l’esprit au sens des principes du bouddhisme zen.
O sensei (titre conféré à Gichin Funakoshi) fut donc, grâce à son
enseignement et à ses écrits, un des principaux artisans de l’expansion du
karaté. Malheureusement, il s’inscrivit, à son corps défendant, dans la
longue liste des fossoyeurs de l’efficacité. Pourtant, tous les maîtres qui
participèrent à cette mutilation de l’art martial étaient de fabuleux karatékas
mais, pour des raisons diverses, parfois sous des pressions occultes, ils
transmirent un karaté épuré, simplifié, aménagé et, au final, d’une
valeur éducative moindre et à l’efficacité assez largement amputée.
-
Maître Itosu, guerrier dans l’âme et fin pédagogue, est représentatif du courant
de pensée qui réserve l’art martial brut au guerrier. La violence doit
disparaître pour que le karaté affiche ses vertus éducatives.
Parmi les jeunes recrues de la fin du 19ème siècle, celles qui
pratiquaient le karaté étaient en bien meilleure santé que les autres.
C’est la raison pour laquelle les autorités d’Okinawa chargèrent Maître
Itosu d’élaborer un enseignement du karaté destiné aux enfants des écoles
primaires. Discipline et culture physique furent mises en valeur, l’efficacité
étant jugée secondaire pour l’objectif visé.
-
Maître Funakoshi, dont la philosophie est un modèle, n’a cessé de proclamer : « Tout
affrontement de type kumite est une pratique de voyou ! » Ainsi,
l’absence de confrontation éloignait son karaté du réalisme du combat. De
plus, en tant qu’élève respectueux de Maître Itosu, il enseigna dans les
universités japonaises un karaté très proche de celui qui était destiné aux
écoliers d’Okinawa. C’est ce même karaté universitaire qui nous est
parvenu.
-
Maître Ohshima est un élève de Maître Funakoshi. J’ai eu la chance de m’entraîner
avec lui et de constater l’indéniable efficacité de son karaté. Au
Japon, dans la première moitié du 20ème siècle, les élèves des dojo
se confrontaient parfois très violemment dans les rues pour prouver la supériorité
de leur école. De nombreuses personnalités suggérèrent l’instauration de
compétitions encadrées pour juguler cette violence sauvage. Maître Ohshima était
de ceux-là, mais il attendit respectueusement la mort de son sensei, en 1957, pour
organiser les premières rencontres. Ainsi naissait le karaté sportif, forcément
privé de ses techniques les plus efficaces.
Si Tsutomu Ohshima est un des principaux artisans de la compétition, Yasutsune
Itosu et Gichin Funakoshi ont inconsciemment œuvré à l’orientation
sportive du karaté moderne. Chacun, ils ne sont pas les seuls, a une part de
responsabilité dans l’effritement de l’efficacité de notre art martial.
Quelques karatékas, dont je suis, font de la résistance face à cette lame de fond.
Chose surprenante, ce sont pour la plupart des experts japonais originaires d’Okinawa
qui retournent régulièrement sur leur île natale et reviennent chaque fois un
peu plus convaincus de la supériorité absolue de leur art à condition d’en
perpétuer l’enseignement dans sa forme ancienne et non simplifiée ou
adoucie. Un stage avec ces experts est toujours accompagné de techniques de
projection, contrôle, saisie ou clé et d’atemi sur des points vitaux que le
karaté de compétition interdit ou néglige. Ces experts ont-ils introduit du
judo ou de l’aïkido dans leur entraînement ? Absolument pas ! Tout
cela est du karaté ; du vrai karaté !
Naissance du goshin-budo
« Goshin-budo »
est le terme qu’utilisait Soke Shogo Kuniba (Kokuba en lecture chinoise utilisée
à Okinawa) lors des entraînements. Shogo Kuniba est issu d’une lignée de
samouraïs nobles d’Okinawa. C’est dire si sa conception de l’art martial
était conforme à celle de tous les experts originaires de cette île : le
karaté est un art martial complet exploitant toutes les possibilités du combat
à mains nues. Mais, à Osaka où son père avait créé son dojo, le Seishinkan,
Shogo Kuniba se heurtait à une pointilleuse administration de son école qui ne
voyait pas dans les luxations, projections, contrôles, etc. des éléments du
karaté Seishinkaï. Il résolut les frictions qui l’opposaient à ses pairs
en séparant karaté et goshin-budo.
Il est vrai que les arts martiaux suivent des « modes ». à
l’origine « arts guerriers » dont la valeur se jugeait à leur
efficacité sur le champ de bataille, en devenant des « voies »,
leur finalité martiale, sous la pression d’intellectuels plus ou moins inspirés,
fut nuancée, parfois même rejetée, ce qui
ne manqua pas de les modifier profondément. De plus, avec la massification,
pour se vendre au public, ils ont mis en avant leurs spécificités et se sont,
de fait, spécialisés : au judo, les projections, au karaté les atemi.
Le judo est la forme sportive du ju-jitsu. Au cours du 20ème siècle,
le judo a largement supplanté le ju-jitsu ; on s’est même interrogé
sur la disparition éventuelle de ce dernier. Actuellement, on assiste à un
retour en force du ju-jitsu, preuve que le public ne s’accommode pas d’un
succédané ; aujourd’hui, il veut un vrai art martial. Plusieurs causes
à ce retournement peuvent être identifiées :
-
Une remise en cause d’une civilisation entièrement vouée à la compétition ;
le judo, dédié à la seule compétition, intéresse de moins en moins les
adultes.
-
Une recrudescence de la violence qui incite à s’orienter vers un art martial
efficace en cas d’agression.
-
Le judo ne fait plus rêver. Il y a 50 ans, le novice passait la porte d’un
dojo
avec un pincement au cœur. Qu’en était-il des techniques secrètes, de la prétendue
invincibilité du judoka, des mutations profondes du mental que l’art martial
provoquait sur les adeptes ?
Le karaté a subi la même évolution mais avec une ambiguïté de taille : le
passage de l’art martial au sport de compétition s’est fait sans changement
de nom. Il faudrait pourtant être aveugle pour ne pas voir les différences et
incompatibilités qui les séparent. Comme chez les judokas, le besoin de retour
à l’art martial est indiscutable chez les karatékas. En témoigne la désaffection
du public adulte dans les clubs où seul l’aspect sportif est mis en valeur.
Cependant, dénicher un dojo de karaté où des techniques réellement efficaces
sont enseignées n’est pas chose aisée. Cela explique l’engouement actuel
pour la boxe thaï ou le krav-maga. Ces activités ont, certes, des qualités
mais elles incitent beaucoup trop à foncer tête baissée dans la bagarre, ce
qui est tout à fait contestable.
Rappelons que l’art martial, grâce à un énorme
travail sur l’esprit, vise à éviter les conflits, la réponse physique à
l’agression n’étant qu’un pis-aller.
Dans l’optique de ce retour aux sources du karaté, Shogo Kuniba fut un précurseur.
En développant le goshin-budo, il replaçait le karaté dans la tradition
d’efficacité de l’Okinawa-te.
Shogo Kuniba définissait le goshin-budo comme un complément au karaté permettant à
toute personne de se défendre face à un individu plus grand ou plus fort.
Constitué d’un large éventail de techniques, il offre des réponses différenciées
et adaptées à chaque type d’agression, de la simple saisie à l’attaque à
main armée. Vous découvrirez, dans le goshin-budo, des techniques issues du
iaïdo,
du judo, de l’aïkido et d’autres qui sont le fruit des recherches
personnelles de Shogo Kuniba. Son goshin-budo était chaque jour plus riche, en
perpétuelle évolution. Difficile pour moi d’affirmer que j’enseigne le
« Kuniba ryu goshin do » (désignation officielle) car sa mort prématurée
(1992) ne m’a pas permis d’intégrer la totalité de cette œuvre mouvante.
Sont restées les idées fondatrices et une grande partie des techniques mises au point
par Shogo Kuniba. J’ai enrichi ce goshin-budo grâce aux apports de différents
experts et à quelques idées propres. Nous sommes donc en présence d’un système
ouvert et évolutif.
D’autre part, malgré ma conviction que karaté et goshin-budo forment un ensemble
indissociable qui devrait se nommer « karaté-do », j’ai conservé
cette distinction dans les appellations car elle simplifie la communication avec
le public. En effet, tout le monde pense savoir ce qu’est le karaté, or il
est plus facile d’expliquer la complémentarité du karaté et du goshin-budo
que de convaincre d’une méprise dans le concept de karaté.
Cet article a pour objet principal d’aider les pratiquants à comprendre le
goshin-budo afin de le mieux maîtriser.
Quel
karaté ?
Expliquer le goshin–budo par sa complémentarité avec le karaté acquiert une certaine
pertinence à condition de préciser quel type de karaté nous pratiquons.
Comme nous l’avons vu, l’efficacité est notre critère N°1. La recherche du
chi-mei, technique
qui permet l’élimination de l’adversaire d’un seul coup, est à la base
de notre pratique car c’est la seule solution réaliste en cas d’agresseurs
multiples. Cela repose sur un bon kime, une technique parfaitement maîtrisée,
un timing optimal et un esprit totalement investi dans l’action. Aucun point
vital n’est négligé, aucune technique interdite mais, bien sûr, à
l’entraînement tout est retenu afin que nul ne se blesse. Certaines
attitudes, positions ou techniques qui exposent exagérément les points vitaux
sont éliminées (jodan mawashi geri de face ; les gardes qui ne protègent pas
le bas-ventre ; etc.) L’éventualité de plusieurs agresseurs est abordée
grâce à des combats ou des exercices appropriés tout comme celle de
l’agresseur armé.
Les karatékas qui recherchent l’efficacité ont tendance à privilégier le kumite
au détriment du kata. Je pense qu’ils commettent une erreur. Le
kata
représente la théorie ; le kumite, la pratique. Or nous avons besoin des
deux. Une théorie bien construite est indispensable à une pratique efficace ;
c’est vrai dans tous les domaines. Et quel présomptueux pourrait dire que les
kata ne sont pas savamment élaborés ? Il faut savoir « lire »
un kata. Alors seulement il livre toute sa richesse : techniques, feintes,
enchaînements, tactiques, stratégies, tout est écrit.
Le Goshin Budokai n’est ni un club « kata », ni un club « combat ».
Ces spécialisations éloignent de l’essence du karaté.
Ainsi, précision, contrôle, concentration, sérénité, qualités exigées en kata,
n’ont pas été immolés sur l’autel de l’efficacité en kumite car ce
sont des éléments déterminants de celle-ci. Ensuite ils participent à cette
lutte contre soi-même (l’ennemi est en soi) qui doit aboutir à la maîtrise
de son corps-esprit, mot concept qui nomme l’union harmonieuse du corps et de
l’esprit, sans laquelle la prétention d’efficacité n’est qu’utopie.
La déferlante du karaté de masse qui a submergé la plupart des dojo occidentaux
dans la seconde moitié du 20ème siècle charriait un karaté épuré
de toutes les techniques considérées comme secondaires ou trop proches
d’autres arts martiaux. Sont restés dans le cursus classique d’entraînement,
la plupart des atemi portés sur l’ensemble des points vitaux, les esquives,
les blocages et quelques balayages ou projections. L’esprit était encore
martial et l’étiquette très rigoureuse (plus marquée par le Japon qu’Okinawa).
Ce karaté a généralement reçu le nom de « karaté-do traditionnel ».
Les règles de compétition ont ajouté l’interdiction de toutes les techniques
jugées dangereuses : plus d’attaques gedan, plus de mains ouvertes ni
d’attaques avec les coudes et les genoux. Depuis quelques années, les coups
de pied jodan comptent trois points. En conséquence, les compétiteurs prennent
des risques qui seraient aberrants en combat réel. Ce « karaté sportif »,
que d’aucuns nomment « karaté traditionnel » de façon irréfléchie
(j’ai même entendu l’expression « compétition traditionnelle »,
sans doute par opposition au karaté artistique), s’est malheureusement imposé
comme norme de travail dans la majorité des dojo européens. Seule la pratique
systématique des bunkai qui n’a guère plus de 15 ans en France ramène un
semblant de réalisme dans l’entraînement. Quant à l’esprit, il est marqué
par l’aspect sportif (on hurle sa joie de gagner) et l’étiquette a tendance
à perdre sa profondeur et sa signification ; dans certains dojo, elle a
disparu.
Au Goshin Budokai, nous pratiquons un karaté-do traditionnel dans l’esprit de
l’art martial d’Okinawa au 19ème siècle, quand le secret de
l’entraînement était encore de rigueur. Le goshin-budo se greffe sur ce
karaté efficace mais centré sur les atemi.
Principes du goshin-budo
Un art martial complet doit fournir des réponses adaptées à toutes les
situations de violence possibles. Il faut pouvoir :
Le karaté-do traditionnel, grâce à la maîtrise du mental et une réflexion philosophique
bien menée, permet d’éviter de nombreux conflits ; c’est même
l’objectif principal énoncé par Gichin Funakoshi. En revanche, il est
incomplet dans le cadre de la dissuasion : il lui manque notamment les
projections, les menaces de luxation, les pressions de points douloureux et les
dégagements sur saisie. Contrôles et immobilisations lui sont totalement étrangers.
Pour éliminer l’adversaire, là il est roi, mais il mérite d’être enrichi
par les luxations, une connaissance approfondie des points vitaux et différentes
techniques de combat en situation particulière (combat au sol, dans
l’obscurité, avec arme, etc.).
Afin de compléter harmonieusement le karaté-do, le goshin-budo comprend :
-
Saisies et dégagements sur saisies ;
-
Kyusho waza (points vitaux) ;
-
Kansetsu waza (clés sur les articulations) ;
-
Nage waza (projections) ;
-
Osae waza (immobilisations) ;
-
Shime waza ;(étranglements) ;
-
Ukemi waza (chutes) ;
-
Ne waza (combat au sol).
Hormis les techniques qui lui sont propres ou qui proviennent de l’analyse des
kata,
le goshin-budo pioche dans plusieurs arts martiaux. On peut citer :
jiu-jitsu, aïkido et wu-shu pour les principaux. Cependant, il ne s’agit pas
de devenir un spécialiste de ces divers arts martiaux, la tâche serait trop
lourde. L’objectif est de former des karatékas efficaces et capables de faire
face sereinement à des situations où les atemi ne sont pas la meilleure réponse.
Dans chaque catégorie, seules les techniques essentielles et répondant à nos
critères sont enseignées. Libre à chacun de moissonner dans le vaste champ
des arts martiaux afin de compléter sa panoplie personnelle.
Voici
les principaux critères auxquels doivent répondre les techniques du goshin-budo :
-
Tori peut être très fort, très lourd ou très grand.
En cas d’agression, il n’existe pas de catégories de poids comme en compétition.
Des projections comme tomoe nage (la fameuse planchette japonaise) ne sont pas
compatibles avec des différences de poids importantes. L’enseignement du goshin-budo
retient prioritairement ce qui est réalisable malgré un fort
handicap morphologique.
-
Vous devez pouvoir réagir correctement en toute circonstance.
L’agression vous surprend en tenue de ville, qui entrave votre liberté gestuelle, alors que
vous n’êtes pas échauffé. Certaines réponses spectaculaires en démonstration
n’ont pas leur place en autodéfense. Restez sobre à l’entraînement.
L’agresseur ne se présente pas en kimono ; il porte un tee-shirt ou une
chemise qui se déchireront à la première saisie ; il est vêtu d’un
blouson de cuir qui amortit les coups et dont la préhension est très différente
du coton rêche dans lequel est coupé le kimono ; il est torse nu. À
l’entraînement, bannissez la saisie des vêtements ; ainsi, l’exécution
de vos techniques ne sera jamais tributaire de la conjoncture.
-
Veillez à être toujours parfaitement stable.
L’efficacité n’existe pas sans des appuis irréprochables. Cela est valable pour les
atemi
comme pour les projections, contrôles et immobilisations. A contrario, arrangez-vous pour que
tori perde ses appuis. À titre d’exemple, les contrôles
debout doivent systématiquement forcer tori à monter sur la pointe des pieds.
-
Contrôlez tori en deux points pour être vraiment efficace.
Si vous bloquez l’attaque de tori, c’est bien ! Cependant si, dans le même
temps vous contrôlez, avec votre jambe, le genou de l’adversaire, vous prenez
un avantage décisif. Une clé (kansetsu) présente toujours une faiblesse :
il suffit de trouver le mouvement du corps qui annihile la pression subie par
l’articulation. Avec deux clés, les mouvements d’échappatoire sont souvent
contradictoires donc impossibles.
-
Un deuxième adversaire peut toujours survenir.
Aucune technique ne doit vous mettre à la merci d’un second adversaire éventuel. Éliminez
celles qui ne vous permettent pas de faire face instantanément.
-
Maîtrisez parfaitement un nombre de gestes restreint.
Accumuler la connaissance de techniques issues de diverses méthodes de combat conduit à
un salmigondis inutilisable. En effet, chaque art martial, chaque sport de
combat, répond à une vision particulière avec une philosophie qui lui est
propre ; les techniques qui en découlent en portent la marque. Aucune
technique, quelle qu’en soit la provenance, ne sera intégrée au goshin-budo
sans avoir été décortiquée, confrontée à nos critères et aménagée en
conséquence. D’autre part, j’ai toujours été impressionné par la capacité
de Shogo Kuniba à montrer des applications infinies à partir du même geste
technique. Là est la voie. Le mouvement de Kanku-sho, main droite ouverte avec
la main gauche sur le poignet droit, permet de bloquer un tsuki puis
d’immobiliser le poignet adverse ; il peut aussi, après saisie de votre
poignet, finir par une clé sur son poignet ; vous pouvez également
envisager une clé de cheville après blocage d’un mae geri ; etc.
Cet exemple n’est pas isolé ; tous les gestes des kata sont une mine d’or
pour le goshin-budo. Quand vous avez compris que les blocages, entre autres,
peuvent également constituer des attaques, servir à se dégager d’une
saisie, s’utiliser pour projeter ou luxer une articulation, vous détenez une
clé essentielle du goshin-budo. Ainsi ce sont les gestes du karaté qui
constituent la base du goshin-budo ; quelques menus compléments viendront
parfaire cet ensemble.
Saisies
Voilà un domaine totalement ignoré, ou peu s’en faut, par le karaté moderne. En
cause : les règles de compétition kumite qui les interdisent. Elles revêtent
pourtant une importance capitale en combat réel. Elles sont presque toujours le
prélude à l’agression des femmes et sont monnaie courante dans les rixes
provoquées par l’abus d’alcool. Savoir réagir sur une saisie, c’est
souvent éviter que le conflit s’envenime et dégénère. En outre, saisir
offre l’opportunité de placer de très nombreuses techniques dissuasives :
clés, pression sur des points douloureux, projections, immobilisations, etc.
Quand l’adversaire vous agrippe, le dégagement ne présente guère de difficulté :
un levier judicieusement placé et hop ! le tour est joué. Néanmoins, il
vaut mieux réagir dès la tentative de saisie quand la prise n’est pas encore
affermie. Plus tard, si l’adversaire est fort, un atemi peut s’avérer nécessaire
pour qu’il relâche sa prise. Détourner l’attention est aussi une tactique
payante. Exemple : lors d’une saisie des deux poignets, forcer sur le dégagement
du poignet droit mobilise l’essentiel de la force de l’adversaire sur ce
poignet ; il ne reste plus qu’à libérer le gauche qui n’est plus
suffisamment contrôlé.
Être saisi est aussi la situation la plus favorable
pour, soi-même, saisir l’adversaire. Enfin, la saisie prive l’adversaire
d’une ou deux mains ; à vous de savoir exploiter cette faiblesse.
Les vrais combattants, ceux qui pratiquent un art martial où les attaques directes
au visage et au bas-ventre (kinteki) ne sont pas interdites, connaissent la
difficulté de saisir efficacement l’adversaire.
La seule saisie pas trop risquée et intéressante est celle de la main de l’adversaire
(doigts ou poignet). Les opportunités d’attraper les doigts abondent.
S’ensuivent aisément fractures, luxations, contrôles ou immobilisations. La
préhension du poignet est à la base de multiples techniques mais elle nécessite
d’être plus proche de l’adversaire. Dans la majorité des cas, elle
deviendra possible lorsqu’un coup de poing menacera de vous atteindre.
Attention, saisir directement un bras qui frappe est une quasi-impossibilité.
Bloquez avec le poignet, main ouverte, (haishu uke) et, dans un mouvement
circulaire, coiffez le poignet adverse (kakete). La technique se réalise en
deux temps mais, avec l’entraînement, elle peut devenir extrêmement rapide.
Voilà une technique de base à répéter inlassablement (sur un partenaire
immobile, sur un tsuki jodan ou sur vous-même).
La deuxième forme de kakete à travailler consiste à bloquer d’un bras et saisir avec
l’autre dans un mouvement de tenaille. Elle est bien adaptée aux attaques gedan.
Quant à la saisie de la jambe lors d’un coup de pied, elle met l’adversaire en
difficulté et favorise une éventuelle projection. Il suffit d’un simple
crochetage de la main après l’exécution d’un blocage classique.
Dans tous les cas, la stabilité et la solidité des appuis en fin de technique de
saisie sont primordiaux pour pouvoir enchaîner rapidement avec une suite
efficace.
Kyusho waza
La traduction « points vitaux » attribuée au kanji « kyusho »
mérite d’être précisée. Les kyusho sont des points sur lesquels une
pression, un choc, un frottement ou un pincement provoquent une réaction
nettement différenciée par rapport à un point quelconque du corps. Ils déclenchent
douleur, perte du tonus musculaire, évanouissement, syncope ou mort. Gichin
Funakoshi en recense 40, mais il se limite à ceux qui amplifient le choc d’un
atemi ; ajoutez ceux qui réagissent au pincement (muscles,
nerfs ou tendons). Pression ou frottement sur certains kyusho engendrent parfois
des réactions spectaculaires. Leur connaissance augmente de façon redoutable
l’efficacité des atemi, cela va de soi, mais aussi des contrôles,
immobilisations et projections.
Certains sont inaccessibles sous un vêtement, d’autres sont d’un intérêt limité.
Leur étude se limitera donc à ceux qui sont réellement exploitables.
De nombreux ouvrages traitent de ce sujet. Le dernier en date, signé de Fujita
Saiko et Henry Plée, est fort bien documenté mais les commentaires de Plée,
notre 10ème dan national, sont à prendre avec circonspection.
Certains les envisagent comme un art martial à part entière nommé kyusho
jitsu. Des DVD sont disponibles dans les boutiques spécialisées et méritent
un coup d’œil. De toute façon, rien ne remplacera le travail au dojo car la
connaissance des effets de la percussion d’un kyusho est totalement inutile si
vous êtes incapable de l’atteindre.
Le souci d'accéder aux kyusho implique de diversifier vos attaques : fi du
sempiternel tsuki ! Les côtés du cou s’atteignent plus aisément avec
un shuto uchi ; les kyusho situés entre les côtes, avec nakadaka ippon
ken ; les flans, avec teisho uchi. Par ailleurs, certains sont enfouis sous
une couche musculaire qui doit être décontractée pour permettre la pénétration
de l’atemi. Inspirez-vous du hiza geri situé vers la fin du Heian
yodan : tirer brusquement sur la tête ou les épaules de l’adversaire
induit un relâchement de ses abdominaux. Le coup de genou peut ainsi pénétrer
profondément. Cet effet est une constante : quand vous manœuvrez vivement
une articulation de l’adversaire, vous décontractez automatiquement le muscle
que ce mouvement raccourcit.
Bien qu’il y ait certaines zones privilégiées, les kyusho sont répartis sur tout
le corps ; en corps à corps vous en aurez presque toujours un à portée
de main. Cependant, trop près de l’adversaire, les atemi deviennent
inefficaces. Pressions (yeux, espace entre le maxillaire inférieur et
l’apophyse mastoïde, etc.) et pincements (extrémité claviculaire du trapèze,
extrémité humérale du grand pectoral, etc.) doivent alors être privilégiés.
Kansetsu waza
Pratiquement toutes les articulations sont concernées mais certaines sont plus facilement
accessibles : doigts, poignets, coudes, épaules, vertèbres cervicales,
genoux, chevilles. Ces techniques peuvent briser ou luxer l’articulation,
cependant, avant d’en arriver à ce stade, elles s’avèrent fort
douloureuses et serviront souvent à immobiliser l’adversaire sous la menace
d’une sanction plus sévère s’il s’agite.
Quatre principes interviennent dans les kansetsu waza :
-
La torsion de l’articulation au-delà de ses possibilités naturelles
(vertèbres, poignets, chevilles).
-
L’extension qui dépasse les limites physiologiques (doigts, coudes, épaules,
genoux, vertèbres).
-
La dislocation par flexion excessive, éventuellement avec interposition
d’un obstacle au creux de l’articulation (genoux, coudes, poignets, pouces).
-
La mobilisation d’une articulation dans un axe non morphologique
(doigts, coudes, genoux).
Toute clé oblige celui qui la subit à exécuter un mouvement de retrait afin d’éviter
la souffrance. Pour l’efficacité de la clé, veillez à empêcher ce
mouvement ; mieux, placez
une seconde clé qui impose un mouvement de libération divergent. Exemples :
-
La flexion du poignet, doigts vers le bas, entraîne la hausse du coude pour
compenser, mais il suffit d’un doigt sur le coude pour empêcher son élévation.
-
Une clé de genou est vite insupportable pour l’adversaire ; si vous y
ajoutez une clé sur la cheville, il aura l’impression d’affronter le diable
en personne.
Pour contraindre l’articulation, vous devez exercer des pressions en des points
correctement choisis. En appuyant sur des kyusho, vous aurez plus d’efficacité
avec beaucoup moins d’énergie dépensée.
Soyez attentif à votre placement par rapport à tori. En général les clés sur les
membres s’opèrent à l’extérieur de la garde adverse pour éviter un atemi
ou une saisie du bras opposé.
Je terminerai ce chapitre par une mention spéciale sur les shin-na. Ces techniques
de saisie et contrôle chinoises font preuve d’un raffinement extraordinaire.
Je conseille vivement de s’en inspirer ; mieux ! de participer à un
stage avec le maître en la matière : Monsieur Yang Jwing-Ming.
Nage waza
Dans cette catégorie de techniques, je différencie le balayage (sans saisie) de la
projection (avec saisie).
Les balayages de la jambe d’appui (de ashi baraï notamment) provoquent un déséquilibre
ou la chute de tori. Cependant cette chute n’est pas violente et souvent
insuffisante pour clore l’affrontement. En conséquence un atemi à la suite
du balayage, en profitant de la surprise créée, sera souvent la conclusion la
plus pertinente.
La projection est une des meilleures méthodes de dissuasion. En effet, la saisie
permet d’imprimer à l’adversaire un mouvement plus ou moins rude que vous
doserez aisément avec un peu d’expérience. En fonction de l’énergie déployée
pour projeter, la sanction se situera entre le K.O. et la simple humiliation. À
vous de choisir en fonction des circonstances, mais rares sont ceux qui
repartent à l’attaque après avoir brusquement reniflé l’odeur du
caniveau. Néanmoins, la projection implique une saisie préalable de
l’adversaire. Or, comme je l’ai souligné, saisir est une action difficile
à tel point que les experts du « Pride Fighting Championship » (P.F.C.)
au Japon ou de « l’Ultimate Fighting Championship » (U.F.C.)
aux U.S.A., ces abominables combats dans des cages (Cf. les combats de
gladiateurs de la Rome antique), ont développé l’art du « grappling »
pour neutraliser un adversaire qui frappe. Aussi intéressante soit-elle, cette
technique est incompatible avec les principes du goshin-budo car on se retrouve
en corps à corps avec un adversaire en pleine possession de ses moyens.
J’imagine mal une femme de 50 kilogrammes lutter contre un homme de 80
kilogrammes. D’autre part, si un spécialiste de grappling tente de vous
saisir pour vous amener au sol, frappez-le efficacement avant
d’être entravé dans vos mouvements. Rappelez-vous simplement que ces
combattants s’entraînent avec des règles : pas d’attaque aux yeux,
aux parties génitales, etc. Ces cibles interdites sont, bien sûr, les
principaux kyusho que vous ne manquerez pas d’exploiter en cas d’agression.
Puisqu’il va vous falloir saisir sans utiliser le grappling, trois options s’offrent à
vous.
-
à la suite d’un
atemi.
Les atemi réussis mais qui laissent l’adversaire debout n’entraînent pas forcément
la fin du combat. Vous serez en général bien inspiré en amenant
l’adversaire au sol sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits. À
l’inverse, si vous souhaitez saisir et projeter, un atemi préalable permettra
d’annihiler la résistance de tori.
-
En enchaînement après une saisie.
J’ai
évoqué, plus haut, la possibilité de saisir un adversaire qui porte un coup ;
de nombreuses techniques enchaînent sans temps mort une projection après la
saisie. Vous en sélectionnerez un nombre restreint mais suffisant pour compléter
vos différentes formes de saisie. Il est possible également de placer un atemi
entre la saisie et la projection afin de faciliter cette dernière.
-
Quand tori vous saisit.
Comme
l’agression débute fréquemment par une saisie, c’est une réelle
opportunité pour saisir soi-même et continuer avec une projection. Là encore,
l’atemi sur un kyusho avant la projection transformera l’agresseur en
vulgaire pantin.
Les
projections du goshin-budo, compte tenu de nos exigences, utilisent les
principes suivants :
-
Déséquilibre.
En
combat, les déséquilibres spontanés ou provoqués sont fréquents. Il suffit
de les amplifier pour provoquer la chute de l’adversaire.
-
Levier.
« Donnez-moi
un point d'appui et je soulèverai le monde », disait Archimède. Tout
l’art repose sur le choix du point d’appui et l’utilisation du plus grand
levier possible.
-
Balayage de la jambe d’appui.
Quelques
techniques de judo sont utilisables comme :
-
« o soto gari » : grand fauchage extérieur,
-
« ko soto gari » : petit fauchage extérieur,
-
« o uchi gari » : grand fauchage intérieur,
-
« ko uchi gari » : petit fauchage intérieur.
-
Saisies naturelles.
Oubliez
le kimono. Saisissez les différentes parties du corps exploitables :
doigts, poignets, bras, épaules, cou, tête, cheveux, pieds, chevilles, jambes,
tronc.
-
Frappe ou pression d’un kyusho.
La
réaction est parfois spectaculaire : l’adversaire se jette par terre
sous l’effet d’une fulgurante douleur (kyusho à la base du biceps). Une légère
pression d’un doigt sur certains kyusho crée un réflexe de retrait facile à
transformer en projection (sommet du nez, entre les deux sourcils).
-
Kansetsu waza.
Ils sont
à la base de la plupart des techniques d’aïkido : la douleur qu’ils
engendrent force l’adversaire à chuter pour s’y soustraire. Ces projections
ne demandent donc pas de grands efforts pour leur exécution.
En règle générale, avec une bonne technique, de la précision et un placement
correct par rapport à l’adversaire, les projections du goshin-budo se réalisent
avec un minimum d’effort. Dans tous les cas une parfaite stabilité est de
rigueur, sinon l’efficacité ne sera pas au rendez-vous et le risque de se
retrouver emporté dans une chute conjointe avec l’adversaire augmentera
considérablement.
Il existe toutefois une catégorie de projections appelées « sutemi waza »
(techniques de sacrifice) où l’on se projette soi-même pour entraîner son
adversaire au sol. Réservez-les pour les cas où, étant déséquilibré,
il ne vous reste pas d’autre solution que d’attirer l’adversaire dans
votre chute.
osae
waza
J’utilise
le terme « contrôle » lorsque l’adversaire reste debout et
« immobilisation » lorsqu’il est amené au sol.
Certains
contrôles ne peuvent pas être maintenus très longtemps à cause de la
transpiration qui rend les prises glissantes ou de la position, fatigante
lorsqu’elle se prolonge. Ils ont néanmoins le mérite de s’exécuter
facilement et d’être utiles dans quelques cas : quand vous ne voulez pas
trop humilier l’adversaire en l’amenant au sol, à titre d’avertissement
dissuasif, pour utiliser l’agresseur comme bouclier ou pour parlementer
quelques secondes. S’ils doivent se prolonger vous passerez à un des
deux ou trois contrôles quasi infaillibles (si la vigilance n’est pas relâchée)
mais généralement plus délicats à réaliser rapidement. Dans tous les cas,
soyez attentif à la position de l’adversaire : sur l’avant des
pieds (koshi) ; pas de talons au sol. De la sorte, il ne dispose pas des
appuis nécessaires à une riposte puissante. Évidemment, placez-vous
hors de portée d’une saisie ou d’un atemi, même faible, qui pourraient
suffire à inverser les rôles (attention à la tête, aussi bien devant que
derrière).
Le principal intérêt de ces contrôles réside dans la possibilité de déplacer
l’adversaire, voire de parcourir une certaine distance avec lui (un shin-na
s’appelle : « Marchez à mes côtés ! »)
Il existe une pléthore de techniques d’immobilisation mais, une fois passées au
crible de nos critères de sélection, il n’en reste plus beaucoup. La majorité
n’a de sens que dans le cadre sportif qui interdit les morsures, attaques aux
yeux, etc. : exit ! Une grande partie utilise la saisie du kimono :
exit ! Les immobilisations couché sur l’adversaire vous mettent à la
merci d’un second agresseur, or les individus querelleurs sont rarement seuls :
exit !
Nous pouvons classer les techniques lauréates de notre sélection
en deux catégories : immobilisations sur le dos et sur le ventre.
Maintenir l’adversaire sur le dos présente un gros inconvénient : le dos
constitue un excellent appui pour tenter une action : atemi, saisie,
crochetage ou déplacement. Une immobilisation échappe à ce reproche car le
dos ne repose plus au sol. Grâce à une clé sur un coude, une autre sur les
vertèbres cervicales et une pression des doigts sur les globes oculaires, le
dos est maintenu à une trentaine de centimètres du sol. Le bras libre de
l’adversaire lui est indispensable comme appui afin de se soulager de la
douleur ressentie dans l’autre bras ; s’il le retire, l’autre bras
casse. Votre position, kiba dachi à la tête de l’adversaire, vous met à
l’abri d’une tentative d’atemi ou de crochetage avec les jambes,
d’ailleurs fort improbables dans la posture inconfortable où il se trouve.
Ajoutons que cette immobilisation se réalise très promptement et aisément à
la suite d’une projection. Cerise sur le gâteau, en cas d’urgence, vous
pouvez réagir très vite puisque vous êtes sur les pieds et il est facile,
avant d’abandonner l’adversaire, de lui briser le bras, voire d’accentuer
brièvement la pression sur les yeux ou l’hyper extension du cou. Quelques
autres immobilisations sur le dos sont exploitables mais aucune n’atteint la
perfection théorique de la précédente.
Pour immobiliser l’adversaire sur le ventre, la panoplie est plus large. Cependant
beaucoup de projections l’amènent sur le dos ; il est indispensable de
pouvoir le retourner. Trois méthodes sont possibles :
-
Utiliser une clé sur le coude ou le poignet, éventuellement accompagnée
d’un atemi dans les côtes ou d’une pression sur un kyusho (dans la plupart
des projections, la récupération d’un bras de l’adversaire est presque
toujours possible).
-
Vriller la tête (attention à la fragilité des vertèbres cervicales et
aux conséquences dramatiques en cas de mouvement brutal).
-
Tordre une cheville, presser un kyusho (base du mollet) ou faire levier
entre la cheville et le genou sur une jambe fléchie. C’est la suite évidente
d’une saisie de la jambe.
Dans
tous les cas, évitez de passer au-dessus de l’adversaire (risque
de se faire projeter ou frapper au bas-ventre).
Avant
d’immobiliser, vérifiez que l’adversaire est bien à plat ventre, pas légèrement
sur le côté, et qu’il n’a pas laissé un bras sous son corps. Ensuite
choisissez avec discernement la technique : s’il existe un risque de voir
surgir un nouvel assaillant, ne vous immobilisez pas vous-même.
Après
quelques années de pratique régulière, les gradés parviennent à saisir,
projeter, retourner et immobiliser l’adversaire dans un même geste continu.
Les étranglements
peuvent tuer l’adversaire mais demandent une satanique patience pour en
arriver là. Ils n’ont donc pas leur place dans le cadre de notre recherche du
chi-mei ; nous disposons de techniques plus expéditives. Leur seul intérêt
réside dans leur modeste contribution aux techniques de contrôle et
d’immobilisation.
La plupart des étranglements debout présentent de piètres qualités de contrôle ;
s’en dégager avec un atemi, une clé ou une projection n’est guère
difficile. Si vous souhaitez néanmoins utiliser un shime waza debout, doublez-le
obligatoirement d’une clé, sur un bras en général. Un seul étranglement
sans saisie du kimono présente de bonnes qualités d’immobilisation :
celui qui enserre le cou et un bras de l’adversaire, son épaule collée
contre son oreille, et fait pression sur la carotide opposée avec votre
avant-bras. Encore faut-il impérativement amener l’adversaire au sol, assis
ou à genoux, vous-même un genou au sol, pour éviter de vous faire projeter.
Attention ! Des lésions graves et irréversibles du cerveau surviennent après quelques
dizaines de secondes d’étranglement sanguin (sur une carotide) et les anneaux
cartilagineux qui constituent la trachée artère peuvent se fracturer sous une
pression trop intense.
Soyez prudents et respectueux de l’intégrité physique de vos partenaires d’entraînement.
ukemi
waza
Puisque vous allez imposer des chutes à vos partenaires et qu’eux-mêmes vont vous
projeter, il est indispensable d’apprendre à chuter correctement. Le
vocabulaire spécialisé n’est d’ailleurs pas anodin : chuter, c’est
tomber sans dommage. Le novice est passif ; il tombe. L’expert est actif ;
il chute.
Inutile
d’inventer ce qui existe déjà. Les chutes du judo, du ju-jitsu et de l’aïkido,
comparables entre elles, sont parfaites. Une règle de base à retenir :
jamais de réception sur les mains. Ce réflexe est la garantie d’une fracture ;
à bannir, évidemment. Et une interrogation : le brise-chute (frapper
fermement le sol avec les bras) est-il indispensable ?
Cette technique permet de récupérer une grande partie de l’onde de choc dans les
bras et donc de soulager le dos. Cependant, ce qui se réalise couramment sur un
tatami peut-il s’envisager sérieusement dans la rue ou dans un bar ?
Inutile de tourner autour du pot, faites le brise-chute uniquement en cas de
violente projection sur le dos avec impossibilité de rouler. Sur sol dur, sans
brise-chute, c’est pour le moins le K.O. assuré ; tant pis si les bras
doivent souffrir. Dans tous les autres cas, essayez de rouler le plus
harmonieusement possible. Même en terrain accidenté, la solution est préférable.
Dans mon jeune temps, je faisais régulièrement des chutes avant avec élan (mae
ukemi) dans les escaliers et je ne me suis jamais blessé.
Ne waza
Les champions de l’U.F.C. ou du P.F.C. voudraient nous faire croire que le vrai
combat se termine toujours au sol en corps à corps. Pour le grand public ces
affrontements sont réputés sans règles. Monumentale erreur ; voici la
liste des principales techniques interdites :
-
Coup de tête ;
-
Attaque aux yeux ;
-
Morsure ;
-
Saisie des cheveux ;
-
Déchirure de la chair après introduction des doigts dans une cavité ;
-
Attaque au nez ;
-
Attaque à l’aine ;
-
Introduction d’un doigt dans un orifice ;
-
Clé sur une petite articulation ;
-
Attaque au cou, à la nuque ou à l’arrière de la tête ;
-
Attaque avec la pointe du coude ;
-
Coup à la gorge ;
-
Saisie et pincement de la trachée ;
-
Torsion ou arrachement de la peau ;
-
Saisie et traction de la clavicule ;
-
Coup de pied ou de genou à la tête d’un adversaire au sol ;
-
écrasement sur un adversaire au sol ;
-
Coup de pied aux reins avec le talon ;
-
Comportement anti-sportif susceptible de causer des blessures ;
-
Non-combat.
Les premiers combats du genre, dans les années 90, n’interdisaient que les
attaques au bas-ventre et aux yeux, ce qui nous éloigne déjà fortement des
formes courantes de l’agression. Ce fut une infâme boucherie. Les autorités
de tous les pays interdirent ces affrontements inhumains. Ils reprirent dans
certains pays moyennant l’introduction de règles plus « sportives »
(ils sont toujours interdits en France). Bref, quand les coups les plus
dangereux sont éliminés, il est normal que les lutteurs et autres techniciens
du combat au sol dominent la spécialité. La suprématie du karaté, qui privilégie
les atemi et le combat debout, est donc loin d’être menacée en combat réel.
Cela étant établi, évitez d’aller au sol. Cependant, comme cette éventualité
n’est pas totalement exclue, un minimum de préparation vous mettra à
l’abri d’une mauvaise surprise. Kyusho waza et kansetsu waza sont vos
meilleures armes. Quelques techniques de crochetage avec les jambes permettent
de renverser une situation délicate.
Enfin, ne confondez pas l’agression et le sport (mais le terme « sport »
convient-il pour ces activités qui consistent à blesser ou mettre K.O. son
adversaire ?) Les techniques interdites précitées concernent le « sport » ;
elles sont des armes pour l’autodéfense. Et si l’agresseur ne respecte
aucune règle, la victime n’y est pas plus tenue. Sa seule limite est dictée
par les lois sur la légitime défense qui imposent de proportionner la riposte
à l’intensité de l’agression. Ajoutez-y une certaine retenue, fruit
du sentiment humaniste dont ne manquera pas de faire preuve un véritable budoka.
Je dois cependant rappeler aux femmes que le viol n’est pas un délit,
c’est un crime. Si l’agresseur est gravement blessé, il en porte l’entière
responsabilité.
Non-combat
La plupart des techniques interdites dans le cadre de l’U.F.C. ou du P.F.C.
(elles le sont également en compétition karaté) sont essentielles en autodéfense.
Ces interdictions délimitent une frontière entre les sports de combat et les
arts martiaux. Cependant, toutes les activités centrées sur le combat en
situation réelle ne peuvent prétendre à l’appellation « art martial ».
Celui-ci doit intégrer une préparation mentale et une philosophie humaniste
dont sont dépourvues les disciplines de pure self-défense. Parmi les
techniques interdites en sport de combat, il en est une qui illustre mieux que
les autres mon propos : le « non-combat ».
-
Dans tous les sports de combat, ne pas combattre est une faute qui vous disqualifie.
-
Pour les arts martiaux, ne pas combattre est une victoire qui vous honore.
Ces deux prescriptions diamétralement opposées sont les piliers sur lesquels s’érigent
d’une part les sports de combat, vecteurs potentiels de violence, et d’autre
part les arts martiaux, porteurs d’un espoir de paix.
Or, si l’art martial repose sur le mariage d’une technique redoutable et d’une
philosophie humaniste, force est de reconnaître que, depuis un siècle, un
glissement continuel en direction du sport de combat l’a affecté.
Les illustres maîtres ont commis une grossière erreur lors de la transition des
arts martiaux élitistes vers l’enseignement de masse. Ils ont pensé qu’on
ne pouvait pas conférer au premier quidam venu la capacité de tuer son
prochain et ont modifié leur enseignement en conséquence. Ils ont notamment
fait systématiquement fermer les poings, les attaques dangereuses comme les
piques aux yeux devenant anecdotiques. Les gestes insolites des kata, qui
correspondent souvent à des techniques efficaces, parfois mortelles, ne furent
plus exploités ni expliqués. C’est ainsi que les kata ont été appréhendés
par de nombreux karatékas comme des reliques sans rapport avec le combat.
Sans doute cette approche pouvait-elle se justifier pour les enfants, je n’en suis
pas certain, mais les adultes ne pouvaient pas manquer de s’apercevoir des
lacunes de ce qu’on leur présentait comme la crème des arts martiaux.
De fait, les vieux maîtres :
-
Privaient le public d’une méthode d’autodéfense réellement efficace ;
-
éludaient
la réflexion philosophique sur la mort et son corollaire humaniste puisque
la mort n’était plus la sanction ultime du combat ;
-
Ouvraient
la porte au sport de compétition, conséquence inéluctable d’une technique
édulcorée (bien inconsciemment d’ailleurs puisque Gichin Funakoshi y était
totalement opposé).
Cependant, l’erreur est patente : si la possession d’une arme dangereuse rendait
les gens dangereux, il faudrait supprimer tous les couteaux dans tous les
foyers. Or le danger ne provient pas de la détention d’une telle arme mais du
manque d’éducation (ou de la mauvaise éducation). Je dois toutefois admettre
que je refuserais d’enseigner un véritable art martial à des voyous qui, par
définition, sont réfractaires à l’éducation. Cependant, il n’est pas si
difficile d’identifier les individus douteux auxquels confier une arme est
exclu.
En débarrassant leur enseignement de toutes les techniques dangereuses, la plupart
des enseignants de karaté sportif ou de sports de combat pensent avoir rempli
leur contrat. Mais ce n’est pas l’arme qui est dangereuse, c’est
l’esprit vindicatif, bagarreur, hargneux, dominateur. Exactement celui d’une
grande partie des compétiteurs (pour juger de la pertinence de ce propos,
n’observez pas seulement les champions médiatiques, bien que vous y trouviez
déjà quelques exemples éloquents, mais toute la masse de ceux qui
s’engagent avec plus ou moins de bonheur dans le circuit de la compétition).
Quant à l’arme, couteau, batte de base-ball, barre de fer, revolver ou
technique martiale, le délinquant saura toujours où la trouver.
D’ailleurs, les sports de combat ne sont pas les seuls en cause.
Les matchs de football, par exemple, sont devenus des affrontements
ritualisés ; un peu comme les
guerres de l’Antiquité s’étaient ritualisées afin de limiter les pertes
humaines. Dans sa version la plus aboutie, ce type de guerre se réduisait à
l’affrontement de deux champions. Au pire on déplorait un mort. Certes, au
foot on ne dispose pas d’une arme au sens strict, mais on développe la
combativité, la hargne, l’agressivité (en théorie canalisées) et, différence
fondamentale avec les guerres d’antan, les troupes, actrices ou spectatrices,
obéissent rarement à un chef. Avec tous les débordements que l’on connaît.
« Ce n’est pas un sport, c’est beaucoup plus ! » disait-on encore de
l’art martial, il y a 50 ans. Au Japon les journaux en rendait compte sous la
rubrique « culture ». Curieusement l’alpinisme est passé par les
mêmes qualificatifs avant que la montagne ne devienne un immense stade. Dans le
même temps, le nombre de victimes de « l’Alpe homicide » a littéralement
explosé. Ainsi, tous les sports, en s’orientant vers la compétition, quelle
qu’en soit la forme, même sans affrontement direct, participent à la
recrudescence de la violence. Pour être au-dessus des autres, on ne recule
devant rien : prise de risque insensée, violence débridée, tout est bon.
C’est le « fighting spirit » !
Cette analyse nous conduit tout naturellement à suggérer la suppression de toute
forme de compétition (sans doute le meilleur moyen pour éradiquer le dopage).
Mais cette solution radicale s’avère difficilement réalisable et même, au
point où nous en sommes, totalement utopique. Alors, que faire ?
Changer l’état d’esprit
Je vous incite régulièrement à réfléchir sur le concept de mort car
philosopher sur la mort, c’est forcément philosopher sur la vie. Si cette réflexion
est débarrassée de tous les tabous et a priori habituels, vous ne manquerez
pas d’aboutir à un total mépris de la mort et un profond respect de la vie
(j’ai déjà étayé cette assertion dans de précédents articles). En conséquence,
vous serez serein et pacifique.
-
Serein, car n’ayant plus peur de mourir, plus rien ne pourra vous troubler.
-
Pacifique car en l’amour d’autrui résidera l’essence de vos motivations.
Si tous accomplissaient cette mutation psychologique, nous obtiendrions la paix éternelle.
Néanmoins, je sais que ceux qui mèneront une réflexion aboutie et s’élèveront
ainsi au-dessus de la masse sont peu nombreux (ce n’est pas le niveau
intellectuel qui est en cause, mais le manque de temps consacré à cette
introspection et surtout le manque de motivation). Il n’est humainement pas
possible d’abandonner les autres à leur sort. Parmi eux, certains sont
capables de sérénité grâce à leurs qualités naturelles. Je pense notamment
à ces apollons aux muscles saillants qui dominent de leur haute stature le
monde environnant ; personne n’ira leur chercher querelle. Tant mieux
pour eux. Pour les autres, l’apprentissage de techniques dangereuses mais
efficaces en cas d’agression leur permettra de faire un grand pas vers la quiétude.
Ils trouveront dans le karaté-do et le goshin-budo enseignés dans notre club
les ingrédients nécessaires à leur tranquillité d’esprit. Cependant, la
technique ne peut, seule, conduire à notre idéal d’un monde heureux et
pacifique. Enseignée sans précaution ni discipline, elle ne peut
qu’amplifier le désordre. Il est impératif d’y adjoindre un enseignement
moral fondé sur l’humanisme. Là est le rôle du maître.
La législation française impose de livrer un mode d’emploi détaillé avec un ordinateur,
une machine à laver ou un meuble en kit. Et on pourrait apprendre à casser le
nez de celui qui nous indispose sans que l’instructeur soit tenu d’indiquer
quand on peut le faire et surtout comment on peut éviter de le faire !
C’est bien, malheureusement, ce qui se passe aujourd’hui. Dans notre monde
actuel, hanté par la compétition, tout est bon pour dominer, humilier, anéantir
l’adversaire. Et pas seulement dans le sport ; le monde du travail est
tout aussi impitoyable.
C’est pourquoi les instructeurs d’arts martiaux ou de sports de combat devraient être
d’ardents humanistes à l’image de Gichin Funakoshi qui, même s’il a
commis une erreur d’appréciation, doit rester un modèle. Si le novice peut,
pour un temps, se contenter de suivre les prescriptions du maître, le maître
doit avoir tranché son ego (ou pour le moins y avoir mis une sourdine) afin
d’être entièrement voué à ses élèves et à la paix universelle. On
pourrait d’ailleurs étendre cette recommandation à tous les enseignants,
sportifs ou intellectuels, car tous ont une influence sur le devenir du monde.
Au sens moderne, l’humanisme désigne toute pensée qui met au premier plan de
ses préoccupations le développement des qualités essentielles de l’être
humain et dénonce ce qui l’asservit ou le dégrade. Il est synonyme d’amour
d’autrui.
Or vous n’irez pas vers les autres si vous en avez peur. C’est pourquoi,
l’art martial est un excellent vecteur de l’humanisme.
-
D’abord, grâce à une technique défensive efficace, il vous confère la sécurité, prélude
à la sérénité ; ce n’est pas son seul bienfait.
-
Ensuite, vous prenez vite conscience que le seul ennemi réel c’est vous, c’est-à-dire
votre ego. En kata, c’est assez évident, mais en combat également : si
vous êtes marqué, c’est que vous avez commis une erreur. Vous rencontrerez
peut-être un ennemi qui voudra votre mort, c’est peu probable, mais vous
vivez tous les jours avec votre ego qui vous gâche l’existence. Plus vous le
contraindrez à se taire, plus votre esprit atteindra des sphères jusque là
inimaginables.
-
Enfin, en faisant cesser les bavardages de l’ego, la qualité de votre observation
fait un bond colossal ; vous êtes apte à déceler et comprendre les pensées
profondes d’autrui, qu’il soit amical ou hostile. Vous vous ouvrez enfin à
l’amour, au vrai ! pas à ce faux sentiment pour midinette qui inonde les
feuilletons télévisuels.
Le maître palliera un éventuel manque d’investissement spirituel en inculquant
les principes moraux indispensables à l’harmonie des rapports humains.
Tous ceux qui abordent aujourd’hui un véritable art martial n’iront pas au bout
de ce programme, c’est dommage ! mais les bénéfices engrangés en
quelques années ne seront pas négligeables.
Et on se prend à rêver d’un monde où l’humanisme serait le seul principe qui
animerait les relations humaines. À quoi pourrait bien ressembler une rencontre
sportive dans un monde où l’humanisme serait roi ?
Si chacun aime son adversaire, qu’importe d’avoir gagné ou perdu ? Le
plaisir n’était-il pas au rendez-vous ? N’était-il pas partagé ?
Tous n’ont-ils pas progressé ? Et au diable le fric, le spectacle, le
dopage, toutes tares que la décadence romaine n’avait pas hissées au niveau
actuel.
Vous avez dit « décadence » ?
Sakura
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