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LA LETTRE DU GOSHIN BUDOKAI  Hiver 2003

 

BU-JUTSU OU BUDO ?

 

J’ai pu lire, dernièrement, sous la plume d’un très haut gradé français, quelques assertions péremptoires qui m’ont laissé rêveur. Le véritable art martial, celui que le vrai guerrier (bu) pratique, serait le bu-jutsu qui se décline en aiki-jutsu, karate-jutsu, ken-jutsu, etc. ; jutsu signifiant art ou technique.

Le « do » (la voie) n’aurait remplacé le « jutsu », dans la première moitié du 20ème siècle, qu’avec une profonde modification des arts martiaux dans le but de les adapter à cette nouvelle recherche de perfectionnement mental, incompatible avec la brutale cruauté de l’art martial primordial. Cette évolution, en débarrassant la technique de son aspect martial, aurait d’ailleurs été le prélude au développement de la compétition.

Le karate-do, comme le karaté de compétition, ne seraient donc que du karate-jutsu édulcoré ! un ersatz !

Cela m’inspire plusieurs remarques.

Tout d’abord, sur la prétendue incompatibilité entre la bestialité du guerrier et la haute valeur spirituelle.

C’est dans l’adversité que les grandes âmes se distinguent. Le confort routinier conduit le plus souvent au relâchement des mœurs. Ce sont les grandes tragédies humaines qui ont révélé les héros dont les peuples sont fiers. Il en va de même pour les arts martiaux ; c’est en acceptant leur vérité première et en l’affrontant sans détour que le budoka va élever son esprit. Le budoka peut tuer avec ses mains, acte très éloigné, psychologiquement du meurtre à main armée et, a fortiori, des gestes de la vie courante ; or cette relation philosophique à la mort devient pour lui son pain quotidien, terriblement tangible. Quand il prend conscience de la dangerosité de sa technique, il ne peut échapper à une réflexion de fond sur ses rapports à la mort, la sienne et celle des autres. Peu importe ce qui découlera de cette méditation, l’important est qu’il pénètre sur le terrain des grandes questions philosophiques ; la philosophie est l’apanage des esprits supérieurs.

Oui, le véritable art martial et l’élévation spirituelle peuvent cohabiter ; mieux, l’esprit est friand des situations extrêmes où il puise ses plus grandioses ressources.

De plus, les experts ont toujours su que la maîtrise se compose de plusieurs paramètres : shin, ghi, tai (esprit, technique, corps) dit-on aujourd’hui. Que l’on ait mis l’accent sur l’esprit n’implique pas une édulcoration de la technique ; c’est la prise de conscience de la prépondérance de celui-là sur celle-ci qui s’est opérée lors des grands bouleversements japonais à l’articulation des 19ème et 20ème siècles. L’introduction du suffixe « do » correspond au passage d’un comportement de rustre médiéval à celui d’homme civilisé que l’éducation et la culture prépare à une attitude plus noble. Le budoka d’aujourd’hui, pénétré de la certitude que l’esprit domine la technique, est certainement plus fort que ses ancêtres samouraïs. Cela est d’ailleurs vrai pour toutes les activités physiques modernes, la préparation mentale des athlètes étant de plus en plus élaborée. En ce domaine, les arts martiaux ont donc été les précurseurs.

D’autre part, il faut se méfier de la puissance des mots.

Le mot n’est pas la chose ; il est censé désigner la chose. Si le mot est erroné, l’objet est toujours le même. Ainsi, si, en paroles, je couvre de vertus un brigand, celui-ci n’en restera pas moins un brigand. Alors, que pratiquez-vous ? karaté, karate-do, karate-ryu ou karate-jutsu ! N’allez pas chercher la réponse dans l’intitulé du nom de votre club, ni dans le discours d’un membre, qu’il soit président, instructeur ou autre. La réponse est dans votre propre pratique, car, au sein du même club, on peut distinguer des recherches fort éloignées. Untel vient parfaire sa condition physique, tel autre prétend atteindre au nirvana, un troisième est obsédé par son examen de 1er dan.

Il est aussi tout naturel qu’en fonction de son niveau, chacun ait des centres d’intérêts différents de ceux de son voisin. Ainsi, le débutant se concentre sur la technique, l’avancé perfectionne ses capacités physiques et le gradé tente de maîtriser son esprit : cela est un schéma approximatif car les imbrications sont multiples et les possibilités de bousculer ce bel édifice ne manquent pas.

Toutefois, il sera difficile d’accéder à la totalité de cette recherche si le professeur n’a pas atteint un niveau suffisant ou si, par choix, il décide de n’enseigner qu’un aspect de l’art martial. Ce sera le cas dans les clubs où la seule préoccupation se résume à la compétition, à la détection et à la formation des champions. La technique y est largement appauvrie et la préparation mentale spécifique, à base de sophrologie et de programmation neurolinguistique, se situe, dans ces arènes modernes, très loin de l’éveil du moine zen.

Méfiez-vous également des clubs où philosophie, méditation et développement des capacités mentales ont occulté le dur travail physique de perfectionnement de la technique. Certains charlatans n’hésitent pas à prétendre mettre K.O. un adversaire grâce à la seule puissance de leur esprit. Laissons à leur délire ces tristes sires.

Que vous propose donc le Goshin Budokai ? Un entraînement fondé sur le karate-do qui explore toutes les applications possibles du kihon et des kata. Aucune technique, aussi efficace ou dangereuse soit-elle, n’est écartée ; la stratégie et les techniques contre plusieurs adversaires sont régulièrement expliquées. De plus, nous ne limitons pas l’art martial au seul karate-do puisque celui-ci est complété et enrichi par le goshin-budo.

Qu’en est-il de l’aspect spirituel ? Ayant largement traité ce sujet dans de précédentes articles, je laisse le soin aux budoka de formuler leur propre réponse.

Alors, comment doit-on nommer ce que nous pratiquons au Goshin Budokai ?

Appelez cela comme vous le souhaitez !

Jacques Serisier


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