BU-JUTSU OU BUDO ?
J’ai
pu lire, dernièrement, sous la plume d’un très haut gradé français,
quelques assertions péremptoires qui m’ont laissé rêveur. Le véritable
art martial, celui que le vrai guerrier (bu) pratique, serait le bu-jutsu
qui se décline en aiki-jutsu, karate-jutsu, ken-jutsu, etc. ;
jutsu signifiant art ou technique.
Le
« do » (la voie) n’aurait remplacé le « jutsu »,
dans la première moitié du 20ème siècle, qu’avec une
profonde modification des arts martiaux dans le but de les adapter à
cette nouvelle recherche de perfectionnement mental, incompatible avec la
brutale cruauté de l’art martial primordial. Cette évolution, en débarrassant
la technique de son aspect martial, aurait d’ailleurs été le prélude
au développement de la compétition.
Le karate-do, comme le karaté de compétition, ne seraient donc que du
karate-jutsu édulcoré ! un ersatz !
Cela
m’inspire plusieurs remarques.
Tout
d’abord, sur la prétendue incompatibilité entre la bestialité du
guerrier et la haute valeur spirituelle.
C’est
dans l’adversité que les grandes âmes se distinguent. Le confort
routinier conduit le plus souvent au relâchement des mœurs. Ce sont les
grandes tragédies humaines qui ont révélé les héros dont les peuples
sont fiers. Il en va de même pour les arts martiaux ; c’est en
acceptant leur vérité première et en l’affrontant sans détour que le
budoka va élever son esprit. Le budoka peut tuer avec ses mains,
acte très éloigné, psychologiquement du meurtre à main armée et, a
fortiori, des gestes de la vie courante ; or cette relation philosophique
à la mort devient pour lui son pain quotidien, terriblement tangible.
Quand il prend conscience de la dangerosité de sa technique, il ne peut
échapper à une réflexion de fond sur ses rapports à la mort, la sienne
et celle des autres. Peu importe ce qui découlera de cette méditation,
l’important est qu’il pénètre sur le terrain des grandes questions
philosophiques ; la philosophie est l’apanage des esprits supérieurs.
Oui,
le véritable art martial et l’élévation spirituelle peuvent cohabiter ;
mieux, l’esprit est friand des situations extrêmes où il puise ses
plus grandioses ressources.
De
plus, les experts ont toujours su que la maîtrise se compose de plusieurs
paramètres : shin, ghi, tai (esprit, technique, corps) dit-on
aujourd’hui. Que l’on ait mis l’accent sur l’esprit n’implique
pas une édulcoration de la technique ; c’est la prise de
conscience de la prépondérance de celui-là sur celle-ci qui s’est opérée
lors des grands bouleversements japonais à l’articulation des 19ème
et 20ème siècles. L’introduction du suffixe « do »
correspond au passage d’un comportement de rustre médiéval à celui
d’homme civilisé que l’éducation et la culture prépare à une
attitude plus noble. Le budoka d’aujourd’hui, pénétré de la
certitude que l’esprit domine la technique, est certainement plus fort
que ses ancêtres samouraïs. Cela est d’ailleurs vrai pour toutes les
activités physiques modernes, la préparation mentale des athlètes étant
de plus en plus élaborée. En ce domaine, les arts martiaux ont donc été
les précurseurs.
D’autre
part, il faut se méfier de la puissance des mots.
Le
mot n’est pas la chose ; il est censé désigner la chose. Si le
mot est erroné, l’objet est toujours le même. Ainsi, si, en paroles,
je couvre de vertus un brigand, celui-ci n’en restera pas moins un
brigand. Alors, que pratiquez-vous ? karaté, karate-do, karate-ryu
ou karate-jutsu ! N’allez pas chercher la réponse dans
l’intitulé du nom de votre club, ni dans le discours d’un membre,
qu’il soit président, instructeur ou autre. La réponse est dans votre
propre pratique, car, au sein du même club, on peut distinguer des
recherches fort éloignées. Untel vient parfaire sa condition physique,
tel autre prétend atteindre au nirvana, un troisième est obsédé par
son examen de 1er dan.
Il
est aussi tout naturel qu’en fonction de son niveau, chacun ait des
centres d’intérêts différents de ceux de son voisin. Ainsi, le débutant
se concentre sur la technique, l’avancé perfectionne ses capacités
physiques et le gradé tente de maîtriser son esprit : cela est un
schéma approximatif car les imbrications sont multiples et les possibilités
de bousculer ce bel édifice ne manquent pas.
Toutefois,
il sera difficile d’accéder à la totalité de cette recherche si le
professeur n’a pas atteint un niveau suffisant ou si, par choix, il décide
de n’enseigner qu’un aspect de l’art martial. Ce sera le cas dans
les clubs où la seule préoccupation se résume à la compétition, à la
détection et à la formation des champions. La technique y est largement
appauvrie et la préparation mentale spécifique, à base de sophrologie
et de programmation neurolinguistique, se situe, dans ces arènes
modernes, très loin de l’éveil du moine zen.
Méfiez-vous
également des clubs où philosophie, méditation et développement des
capacités mentales ont occulté le dur travail physique de
perfectionnement de la technique. Certains charlatans n’hésitent pas à
prétendre mettre K.O. un adversaire grâce à la seule puissance de leur
esprit. Laissons à leur délire ces tristes sires.
Que
vous propose donc le Goshin Budokai ? Un entraînement fondé sur le karate-do qui explore toutes les applications possibles du
kihon et des kata. Aucune technique, aussi efficace ou dangereuse soit-elle, n’est
écartée ; la stratégie et les techniques contre plusieurs
adversaires sont régulièrement expliquées. De plus, nous ne limitons
pas l’art martial au seul karate-do puisque celui-ci est complété et
enrichi par le goshin-budo.
Qu’en
est-il de l’aspect spirituel ? Ayant largement traité ce sujet
dans de précédentes articles, je laisse le soin aux budoka de
formuler leur propre réponse.
Alors,
comment doit-on nommer ce que nous pratiquons au Goshin Budokai ?
Appelez
cela comme vous le souhaitez !
Jacques Serisier
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