LA LETTRE DU GOSHIN BUDOKAI été
2009
à
mes élèves
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Voilà plus de deux ans que mon départ du Goshin Budokai
Paris était annoncé et je pensais l’avoir suffisamment préparé pour que la
séparation se passe sans douleur. Mais, alors que l’échéance se rapproche
à grands pas, il me semble percevoir chez nombre d’entre vous un certain désarroi
qui va bien au-delà de la tristesse de quitter un entraîneur que vous appréciez.
Vous avez été nombreux ― pratiquement toutes les ceintures noires et
marron, bon nombre de ceintures de couleur et même quelques débutants de
l’année ― à me remercier pour ce que je vous ai apporté, parfois avec
quelques pathétiques sanglots.
Vous m’avez souvent associé à Maryse, mon épouse et
présidente du Goshin Budokai, dans ces remerciements ; je voudrais
m’associer à vous pour remercier Maryse qui a été un des rouages les plus
importants de la vie du club.
Je suis très touché par ces manifestations
d’affection et peiné de vous infliger du chagrin, mais je suis sûr que vous
effacerez rapidement ce sentiment de déréliction ; l’art martial que je
vous ai enseigné n’est-il pas l’art de surmonter des épreuves ?
D’ailleurs, je ne vous abandonne pas ; j’y reviendrai dans la présentation
de notre nouvelle organisation. Mais auparavant, je veux vous remercier.
Vous
remercier de la confiance que vous m’avez accordée.
Dans un contexte où l’art martial se standardise sous
l’effet pressant de la compétition, je vous ai proposé une pratique qui s’écartait
sensiblement de la norme. Je vous ai, de plus, accablé de discours dont les prétentions
pédagogiques, techniques, morales, psychologiques, philosophiques ont pu paraître
hermétiques, voire franchement iconoclastes. Depuis plus de trente ans que
j’enseigne l’art martial, j’ai toujours refusé la démarche marketing,
celle qui se préoccupe de l’attente du public afin de lui donner ce qu’il
attend. Ainsi est né le body-karaté, c’est l’avatar le plus flagrant du
mercantilisme, mais l’ensemble des arts martiaux a subi cette influence. Je
suis parti des fondamentaux, suis resté insensible aux modes et ai enseigné ce
que je ressentais, ce qui me plaisait, donnant la prééminence aux valeurs
essentielles qui caractérisent un véritable art martial. Tout cela aurait pu
vous rebuter, mais vous êtes toujours là, toujours plus nombreux ; merci.
Vous
remercier de ce que vous m’avez appris.
Je vois deux types d’enseignement : l’un
consiste à transmettre à l’élève ce que l’on connaît, l’autre à le
guider dans l’exploration de terres inconnues.
Je vois deux types de savoir : l’un est purement
technique et revêt un caractère « absolu », l’autre intègre des
paramètres « humains » et se révèle plus discutable, ambigu, aléatoire.
Ces formes d’enseignement et de savoir ne sont pas hermétiques.
On peut transmettre son savoir en cherchant simultanément à l’affiner et à
le compléter sur le modèle de l’enseignant-chercheur. Toute connaissance
peut ― doit ? « science sans conscience n’est que ruine de
l’âme ! » ― s’inscrire dans un questionnement
philosophique. C’est bien ainsi que j’ai toujours envisagé mon rôle
d’enseignant. Dans ces conditions, l’interaction maître-élève prend une
dimension capitale ; l’élève devient le moteur de la dynamique
enseignante. Plus l’élève est brillant, plus le maître s’élève.
En trente ans, vous m’avez littéralement métamorphosé.
C’est dire la qualité des élèves qui sont passés par le Goshin Budokai.
Merci de tout cœur.
Vous
remercier de votre fidélité.
La fidélité qui s’impose est du servage. La seule
chose possible vis-à-vis de la fidélité se limite à la constater. Je côtoie
aujourd’hui des élèves inscrits au club il y a 25 ou 30 ans et même plus.
Des liens réguliers existent avec ceux qui sont partis s’installer en
province. Une grande partie des élèves actuels ont plus de 10 ans
d’ancienneté. Tous sont devenus des amis.
Je suis comme un jardinier qui
soigne ses roses pour qu’elles s’épanouissent. Ce n’est d’ailleurs pas
toujours les roses elles-mêmes qui sont l’objet des soins ― sarclage,
apport d’engrais ― et certaines actions peuvent même s’avérer
douloureuses pour le rosier ― élaguer les gourmands par exemple ―
mais, grâce à ces attentions, les roses s’illuminent de couleurs
chatoyantes.
Vous êtes mes roses. Merci
d’avoir fleuri durant d’aussi nombreuses années.
Vous
remercier de votre sagesse instinctive.
Parallèlement à nos amicales
conversations, une relation subtile s’est, au fil des ans, établie entre
nous. Relation indescriptible mais que vous avez ressentie comme moi. Relation
qui m’a permis de vous faire progresser en dépit des efforts et des
souffrances que je vous ai imposés. Certains ont envisagé une évolution de
cette relation particulière vers une relation plus conventionnelle ― je
ne suis pas devin, mais Maryse me sert parfois de relais dans cette occulte
communication ―, cependant, quasiment personne n’a concrétisé cette
velléité de conformisme. Ce faisant, vous avez fait preuve de sagesse car vous
avez senti que la voie ne se parcourt pas comme la vie quotidienne. Quand vous
vous retrouvez devant un spectacle exceptionnel ― les magnifiques déclinaisons
de couleurs d’un coucher de soleil dans un paysage grandiose ― cela vous
coupe le souffle et vous restez muet. Si quelqu’un vous accompagne et ressens
la même émotion, il peut entrer en communion avec vous. Alors, vous sentez
qu’il se passe quelque chose, une sorte d’infime vibration semble vous
relier, mais si l’un des deux se risque à prononcer une parole, aussitôt, le
charme est rompu. Grâce à votre sensitivité et votre sage retenue en ces instants
décisifs, nous avons pu parcourir un bout de la voie ensemble. Merci pour ces
moments d’intense communion.
Vous
remercier de votre implication dans la vie du club.
Dire qu’il y a une vie au Goshin Budokai est un euphémisme.
C’est un bouillonnement duquel sont issus de nombreuses rencontres, des amitiés,
des mariages et des enfants. Certains ont regretté qu’au sein du club se
soient formés des groupes dont les affinités sont relativement éloignées.
Pour ma part je pense que tout est pour le mieux. Il est normal de voir les
atomes crochus exprimer des préférences. Quand tous marchent du même pas dans
la même direction, l’influence d’un gourou est patente. Je suis heureux
d’avoir obtenu des oreilles attentives et ravi que chacun ait conservé son
libre arbitre. Ces liens, tissés au cours des années passées, sont sans doute
les garants de la pérennité de cette chaleureuse ambiance après mon départ.
Merci pour ces nombreuses années de bonheur.
L’avenir.
Bien qu’il soit déjà, depuis
un an, le responsable officiel du club, à partir de septembre 2009, c’est
Michel BASCUNANA qui reprend réellement le flambeau du Goshin Budokai Paris. Sa
tâche est ardue car vos attentes sont énormes mais je sais qu’il fera le
maximum. Peut-être même pourra-t-il vous en donner plus que vous ne le soupçonnez.
Il sera épaulé par Bruno HAMM dont vous appréciez les compétences en
goshin-budo et Alberto HIDALGO qui s’occupera surtout des enfants. Cette équipe,
certainement amenée à s’étoffer, a les qualités requises pour vous faire
progresser. Quant à moi, Michel m’a proposé de rester directeur technique du
GOSHIN BUDOKAI, ce que j’ai accepté avec grand plaisir. Je ne disparais donc
pas totalement puisque je reviendrai deux ou trois fois dans l’année pour une
semaine complète de stage. Vous serez tenus informés, notamment via le site
Internet du GOSHIN BUDOKAI que je continuerai à animer. De plus je resterai
disponible pour tous ceux qui le souhaiteraient. Nous ne sommes plus au moyen-âge ;
des moyens de transport pratiques et rapides existent, les sports de montagne
intéressent tout le monde, été comme hiver, et il se trouve que je
m’installe en un lieu où le tourisme ne manquera pas de vous conduire. Si
vous passez un week-end dans la région, attendu que je vais donner des cours à l’Argentière la Bessée,
à quinze kilomètres de Briançon (station de Serre Chevalier), n’oubliez pas
votre karate-gi. Nous essayerons également d’organiser des stages dans le
Briançonnais couplant le karaté avec une autre activité : VTT, kayak ou
ski par exemple.
Sensei.
Vous avez été séduits par ma pédagogie qui s’appuie
sur une réflexion englobant des aspects techniques, psychologiques et
philosophiques. Ce faisant je pense avoir rempli le rôle normal d’un sensei
car l’art martial ne saurait se limiter à des considérations techniques.
Certes, la technique doit être maîtrisée, mais elle est insuffisante pour
obtenir une totale efficacité sous-tendue par un véritable désir de justice.
Sans un cœur pur (Shogo Kuniba était le soke ― littéralement « chef
de famille » ― de l’école du cœur pur : Seishinkai) et un
mental affûté, la technique est vaine.
Tout bon instructeur vous apprendra la technique, mais il
est indispensable que vous alliez au-delà. Vous pouvez cheminer seul dans les méandres
de la psychologie et de la philosophie, si les turbulences de la vie quotidienne
vous le permettent ― il faut beaucoup de temps et de quiétude pour
construire des idées novatrices ―, mais c’est relativement hasardeux
d’autant que la technique ne sort jamais indemne d’une réflexion
philosophique. Schématiquement, un instructeur enseigne des savoir-faire, un
sensei des savoir-être, mais il est un peu réducteur de cantonner
l’instructeur au physique et le sensei au spirituel.
Le sensei a également un rôle important pour surmonter
les contradictions dont l’apprentissage d’un art martial ― particulièrement
le karaté ― ne manquera pas de vous gratifier.
- La première de ces contradictions réside dans les
kata (forme ou moule en français). Vous devez, à force de répétitions,
entrer dans le moule ; autrement dit vous conditionner afin de rendre
chaque geste automatique et parfaitement standardisé. Mais vous devez également
vous libérer de tous les conditionnements qui vous rendent extrêmement
vulnérable. Les gestes de vos kata ne prendront leur réelle valeur
qu’avec une totale liberté d’interprétation dans les circonstances les
plus diverses.
- Suivant les écoles, l’enseignement insiste sur la
stabilité ou sur la mobilité car il est difficile d’inculquer les deux
simultanément. Un jour, pourtant, il faut dépasser les premiers
apprentissages et faire cohabiter des données apparemment incompatibles.
- Une technique martiale bien maîtrisée confère une
puissance appréciable, mais potentiellement dangereuse, même chez une
personne pacifique, quand l’émotion déclenche des réactions
intempestives et une agressivité réactive. Ainsi, de nombreux adeptes de
sports de combat ou de techniques dites « self-défense »
participent, inconsciemment, à rendre le monde plus dangereux alors même
qu’ils pratiquent pour se soustraire à l’agressivité ambiante. On dépassera
cette situation aberrante grâce à un sérieux travail spirituel qui
permettra de se hisser au statut d’ « artiste martial »
en acquerrant sérénité et bienveillance.
La résolution de toutes ces
contradictions ― la liste ci-dessus est loin d’être exhaustive ―
dépasse les compétences d’un instructeur lambda et votre sensei n’a pas
tous les pouvoirs. Certes, il peut inciter, grâce à des exercices ou des
discours bien construits, à s’engager dans une voie, mais c’est toujours
chaque pratiquant qui parcourt la voie. À partir du 1er ou 2ème
dan, le travail personnel devient prépondérant mais je vous conseille de
conserver un guide qui vous évitera de vous fourvoyer.
Beaucoup d’Orientaux,
Japonais, Chinois et Coréens notamment, conservent une relation étroite avec
leur sensei toute leur vie même lorsqu’ils sont devenus des experts renommés
dans le monde entier, alors qu’ils seraient parfaitement capables d’assumer
leur autonomie et ont, parfois, largement dépassé leur maître sur la voie.
J’ai moi-même rencontré deux
personnalités marquantes dont je ne me serais jamais séparé s’ils n’étaient
tous deux décédés prématurément.
Patrick TAMBURINI a été le
premier ; Shogo KUNIBA le second.
Grâce à leur maîtrise
technique, ils ont toujours constitué des modèles que j’ai vainement tenté
d’atteindre. Néanmoins j’ai connu un bon nombre d’experts dont la valeur
technique était équivalente, voire supérieure. Mais ces deux là avaient
quelque chose de plus. En particulier, leur ouverture d’esprit, quel que soit
le domaine où leur discours les portait, a été pour moi un déclic. J’avais
certes l’habitude de me poser des questions sur les sujets les plus
improbables, mais en débutant l’art martial, je n’avais d’autre but que
d’assimiler une technique guerrière. Leur influence a été déterminante
pour l’élaboration de ce que je tente de transmettre aujourd’hui. Ils ont
constitué le moteur de mon voyage au pays de l’art martial, or, pour
continuer le voyage, il est essentiel de ne pas gripper le moteur.
Même si nous dépassons
techniquement notre guide ou si nous ne suivons plus exactement la même voie,
il reste toujours chez lui un indéfinissable élément déclencheur de notre créativité
― c’est pour cette raison qu’il est passé, pour nous, du statut
d’instructeur à celui de sensei ― et à ce titre il doit être préservé.
Aujourd’hui encore, je convoque régulièrement l’esprit de mes deux sensei
quand je suis en panne d’idée créatrice. Ce ne sont d’ailleurs pas
toujours des réponses que j’attends ― pas plus maintenant que
lorsqu’ils étaient en vie ― mais cette étincelle génératrice de la
lumière qui éclaire les recoins les plus sombres. Ce qui constitue la valeur
de ces vieux maîtres que l’on continue à honorer, outre l’inestimable
valeur de l’expérience, réside dans leur pouvoir de stimulation. Leur vision
du monde est une bouffée d’air frais quand on se perd dans les artifices des
vicissitudes humaines. Toutefois, si la rencontre avec un sensei de valeur est
un paramètre déterminant de votre progression sur la voie, il ne doit jamais
devenir un gourou ― celui qui vous prend par la main mais refuse de la lâcher.
L’art martial doit vous fortifier, vous éveiller et vous émanciper, pas vous
assujettir.
Si un jour votre cheminement
s’égare dans une impasse ou si vous vous prélassez dans la redoutable
routine, c’est lui qui saura vous remettre sur la voie.
Je souhaite que Michel devienne
votre sensei. Cela ne peut se faire en un jour ; cette relation se
construit, elle ne se décrète pas. En attendant que ce transfert s’opère
naturellement, comme nos rapports ne vont pas s’éteindre mais seulement
s’espacer, je resterai votre sensei sans limite de temps, toute ma vie si cela
vous agrée. Mon plus cher désir est de vous voir progresser sur la voie. Dans
les arts martiaux elle exige l’harmonie des trois composantes shin-ghi-tai (esprit-technique-corps).
Quel que soit le « do » concerné, c’est toujours l’harmonie qui
est recherchée. Qui dit harmonie dit absence de conflit ; c’est ma définition
du bonheur.
J’ai souvent associé la voie
― do ― à la recherche du bonheur. En fait, deux façons de nommer
la même quête. Les préceptes philosophiques qui sont sensés nous guider dans
chacune de ces recherches présentent d’ailleurs une étonnante similitude.
« Si vous savez où mène la voie, c’est que vous n’êtes pas sur la
voie. » Telle est la parole immémoriale du sage. D’autre part, nombreux
sont ceux qui croient connaître les ingrédients du bonheur : richesse,
notoriété, pouvoir, sexe, oisiveté, etc. Cette pseudo-connaissance n’est
que le conditionnement imposé par notre société décadente. Les chemins balisés
ne mènent pas au paradis ; la voie traverse une forêt vierge où il faut
soi-même déblayer son passage. Il est extrêmement difficile de s’engager
dans cette entreprise ardue ― surtout si on ne comprend pas ce que nous en
disent les sages : « le but de la voie, c’est la voie ! »
― et de s’y tenir malgré les embûches quand on voit les hordes de
moutons se précipiter sur les confortables avenues de la facilité.
La voie peut passer par l’art
martial, mais ce n’est pas parce que vous pratiquez un art martial que vous êtes
sur la voie. Un sensei saura vous faire palper cette nuance et vous motiver pour
débuter cette exaltante exploration. Certes, il n’affrontera pas à votre
place les pièges de ce voyage initiatique, car il sait l’importance de cette
expérience pour chacun, mais il pourra vous donner le courage d’entreprendre
le voyage et de poursuivre quand vous vous heurterez aux difficultés qui ne manqueront pas de survenir.
Être reconnu comme sensei
n’est pas seulement un honneur, c’est également une lourde responsabilité
si on ne veut pas trahir la confiance qui nous est accordée. Conduire une
personne sur la voie du bonheur est une bénédiction. Quand on réussi à en
placer plusieurs sur le chemin, on touche à l’extase. Car un vrai sensei aime
ses élèves et son bonheur grandit quand ses élèves s’épanouissent. Quand
j’utilise le terme « amour » et ses dérivés, ce n’est pas le
mot galvaudé et déformé par toutes les turpitudes humaines que j’évoque,
mais « amour » dans son sens le plus profond, le plus noble, disons
au sens krishnamurtien.
J’ai repéré différentes
traces de pas vous appartenant imprimées dans la terre de ce difficile et
pourtant merveilleux sentier que constitue la Voie.
Je vous remercie de m’octroyer
tant de bonheur.
Sakura sensei ; Jacques pour mes élèves
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