Homo habilis se différencie de l’australopithèque il y a environ trois millions
d’années. Homo erectus le suit un million d’années plus tard. Une lente évolution
l’amènera à Homo sapiens (l’homme sage !), puis à l’homme moderne,
Homo sapiens sapiens (l’homme très sage !!!), qui n’a guère plus de
cent mille ans. Une des caractéristiques de cette évolution est
l’augmentation de la taille du cerveau (Australopithèque : 400g ;
Habilis : 600g ; Erectus : 900g ; Sapiens : 1400g). Même
si l’idée est controversée, on peut penser que l’augmentation de taille va
de pair avec celle des facultés intellectuelles. Or, depuis l’émergence de
Sapiens, les viols, les pillages, les tueries, la tyrannie ont alimenté les
angoisses de l’espèce humaine. De plus, les victimes d’un jour ont toujours
été promptes à devenir les bourreaux du lendemain. Est-ce bien là la marque
de la sagesse ? Même les grands singes dont nous descendons sont
infiniment moins violents. Et ce n’est pas la seule tare de l’homme :
-
C’est le seul animal qui dégrade sans scrupule son environnement ;
-
La plupart des famines lui sont
directement imputables (guerroyer ou cultiver, il faut choisir).
La violence et l’imbécillité seraient-elles inscrites dans nos gènes ?
Quoi qu’il en soit, la civilisation, qui instaure la loi et la justice, développe
l’éducation et élève le niveau de vie, semble bien en mesure de contenir
ces deux tares, mais jamais, en aucun lieu, la violence n’a totalement
disparu. Quant à la bêtise, son omniprésence est telle qu’on s’émerveille
lorsqu’un esprit formule quelques paroles de bon sens. Vivre en harmonie grâce
à une culture du dialogue et du respect fut pourtant le dessein (ou le rêve !)
de certains grands hommes d’état, de philosophes renommés et de très
nombreux anonymes (à l’influence malheureusement dérisoire) durant toute la
période qui s’étend de l’Antiquité à nos jours. Au sein même des arts
martiaux, qui ne pouvaient manquer d’émerger dans un tel creuset, des maîtres
ont plaidé pour la paix. Dans les grands corps militaires, des généraux
furent d’ardents pacifistes. Alphabétisation et éducation ont partout
progressé. Mais ce grand œuvre, malgré toutes ces bonnes volontés et en dépit
d’avancées incontestables, reste largement inachevé car, même civilisé,
l’homme reste violent et stupide.
Au surplus, la civilisation ne progresse pas uniformément : son évolution
est capricieuse, les rechutes fréquentes. Taux d’alphabétisation, PIB par
habitant, criminalité et délinquance sont des étalons courants du niveau de civilisation. Or les statistiques sont
trompeuses : erronées, trafiquées ou grossièrement extrapolées, élaborées
à partir de données dissemblables et néanmoins comparées, elles alimentent
des polémiques interminables. Crimes et délits sont-ils en augmentation ou
s’agit-il d’un effet de loupe médiatique ? La civilisation actuelle
serait-elle décadente ? Difficile de répondre à cette dernière question
puisque le propre d’une telle civilisation est d’être inconsciente de son
état.
Peut-être a-t-on connu des époques plus violentes, mais, aujourd’hui, au cœur de ce
qui est présenté comme la plus brillante civilisation humaine, le constat est
navrant, nul n’est véritablement à l’abri d’une agression ; pas même
les petits caïds qui imposent leur loi à tout un quartier. Cependant si ces
derniers subissent un jour le châtiment qu’ils se sont attiré, nous
n’irons pas pleurer sur leur sort même si la sanction semble disproportionnée
au regard de leurs méfaits. L’honnête citoyen, lui, mérite de vivre dans un
climat serein où rien ne menace sa sécurité. Malheureusement, la réalité de
ce vingt-et-unième siècle de l’ère moderne n’est pas conforme à cette
exigence fondamentale d’une société civilisée.
Les raisons de cette violence, outre ce possible atavisme mentionné plus haut, sont
nombreuses :
-
Les multiples carences de l’éducation de la jeunesse contemporaine ;
-
La banalisation médiatique de la barbarie ;
-
L’exclusion, toujours trop présente, qui mène irrésistiblement à la délinquance ;
-
L’alcoolisme et la consommation de drogue, qui brouillent les repères sociaux ;
-
Le fanatisme, qu’il soit religieux, ethnique, politique ou sportif ;
-
Le regroupement en bande qui confère un sentiment de puissance et d’immunité ;
-
L’agressivité latente de
tous, fruit des peurs viscérales, rancœurs et frustrations qui habitent chacun de nous.
Ajoutons l’impossibilité pour la police de tout surveiller (et de se soustraire elle-même
à toute forme de violence) et l’on comprendra aisément que l’agression
puisse surgir inopinément au coin de la prochaine rue. Que faire dans un tel
cas ? Et surtout que faire pour contribuer à bâtir ce grand édifice :
la paix universelle ?
Réfléchir avant d’agir
Quand on explore rétrospectivement le monde des sports de combat ou des arts martiaux
(la frontière n’est pas toujours très nette), on découvre, d’un côté,
des experts qui font étalage de multiples victoires en combat au K.O., sur un
ring ou dans une cage, voire dans la rue, de l’autre côté, des maîtres dont
la technique se pare d’un discours pacifique. À l’entraînement, la supériorité
des uns ou des autres n’est pas flagrante, mais les premiers prétendent avoir
l’expérience du vrai combat. Qu’est-ce qu’un vrai combat ?
C’est un combat pour la vie ; or ni les uns ni les autres n’ont généralement
connu cette épreuve (je ne connais que le Coréen Lee Kwan-Young dans ce cas).
Bien sûr, il peut être tentant, pour un karatéka de tester la valeur de sa
technique, mais que va-t-il tirer de cette expérience ? Une petite
satisfaction pour l’ego ! Il aura surtout contribué à rendre le monde
encore plus violent. Ce n’est pas là le but des arts martiaux qui prônent sérénité,
humilité, courtoisie, compassion et dont le principal secret réside dans l’éradication
de l’ego. Le monde est malade de violence. Le maître d’art martial ne doit
pas être un vecteur de la violence, mais un médecin spécialiste de la
violence. Un bon médecin n’a pas besoin d’être malade pour savoir guérir.
Cependant, il n’est pas exclu qu’un jour, lors d’un événement exceptionnel, nous
soyons contraint d’utiliser notre art, soit pour nous défendre, soit pour
protéger une innocente victime. Alors, en ces instants décisifs, il faudra
entrer totalement, corps et âme, dans le combat. Un grand classique de la Voie
du samouraï, le « Hagakure » écrit par le samouraï Jocho Yamamoto
(1659-1719), explique : « Le samouraï ne pense ni à la
victoire ni à la défaite ; il se contente de combattre comme un fou
jusqu’à la mort. C’est alors seulement que lui vient le succès. »
Finalement, avec l’art martial nous poursuivons deux objectifs :
Ces deux objectifs s’acquièrent dans
l’ordre ci-dessus, le deuxième n’étant qu’une conséquence du premier.
Ensuite, les priorités s’inversent. « Le karaté est fait pour ne pas
servir » disait Sensei Funakoshi.
Évidemment, quelques considérations de bon sens éviteront des déconvenues cuisantes :
-
Pourquoi passer seul(e) dans un
quartier réputé pour son insécurité ?
-
Est-il bien nécessaire
d’afficher une opulence ostentatoire dans une ville pauvre du tiers-monde (ou
un quartier déshérité comme il en existe encore dans certaines de nos grandes
villes) ?
-
Qu’a-t-on à gagner à jouer les redresseurs de tort pour des broutilles insignifiantes ?
La première étape consiste donc à suivre un entraînement assidu qui nous
donnera les outils nécessaires pour faire face aux différentes formes
d’agression. Toutefois, certaines astuces, attitudes ou manœuvres salvatrices
nécessiteront une réflexion préalable afin d’être mises en œuvre. En
effet, il ne suffit pas de transpirer au dojo pour assurer sa sécurité et
celle de ses proches. Encore faut-il le faire de façon judicieuse. De plus, si
la technique permet de gagner un combat, elle est insuffisante quand on veut éviter
le combat. Or, c’est là notre principal objectif : vivre en harmonie.
Comme la sérénité se construit moins vite que la technique, mieux vaut
s’interroger sur la meilleure conduite à tenir dans le cadre d’une
agression qui nous surprendrait à un moment où nous n’avons pas encore un
mental à toute épreuve. Quelques schémas préétablis serviront de guide et
éviteront de sombrer dans la panique, mais il convient qu’à terme chacun réfléchisse
et construise ses propres solutions. N’oublions pas ce que nous avons mis en
lumière plus haut : l’homme moderne est prédisposé à la violence et
à la stupidité. Tout programme éducatif sensé doit aboutir à la paix et
stimuler l’intelligence (homo sapiens sapiens doit mériter son nom). L’art
martial s’inscrit parfaitement dans cette optique.
Définition
En droit pénal, l’agression est une attaque contre les personnes ou les biens
protégés par la loi pénale. Le délit doit donc être effectif pour être
qualifié d’agression : au minimum des injures ou des menaces. Le procès
d’intention est exclu de notre dispositif pénal. Quelqu’un peut bien
projeter de nous tuer, si nous ne disposons pas de preuves tangibles (une lettre
de menace par exemple), nous ne pouvons entamer aucune procédure officielle.
Souvent, le champ du droit ne coïncide pas avec celui de la psychologie. Une
attitude provocante ou méprisante, des paroles apparemment anodines, des gestes
significatifs nous agressent parfois cruellement. En outre, nous identifions
facilement certains comportements comme préludes à de véritables agressions.
Il est donc normal, fréquemment utile, voire même indispensable, de réagir dès
les prémices de l’agression donc à un moment où la loi ne reconnaît pas
une agression. Au risque d’être soi-même accusé d’agression. C’est là
toute l’ambiguïté du concept d’autodéfense. C’est pourquoi nous nous
efforcerons toujours d’éviter les conflits, ce dont notre sérénité a tout
à gagner.
L’agression nécessite un agresseur et un agressé. S’il n’y a pas d’agressé, il
n’y a pas d’agression. Explication :
Si un individu nous traite de « ***** », deux hypothèses sont à considérer :
-
L’injure est gratuite, sans raison. Pourquoi nous sentirions-nous blessé ?
Nous n’avons aucun problème ; c’est ce grossier personnage qui a un problème.
Le pauvre ! Laissons tomber.
-
L’insulte est justifiée par
notre comportement. Il est certes vulgaire et maladroit, cependant il formule un
reproche que nous écoutons et comprenons. Ce n’est, au fond, qu’une simple
discussion : justifions-nous ou excusons-nous et séparons-nous
tranquillement.
Parmi
ceux qui ont l’impression d’être agressés très souvent, certains sombrent
dans le travers évoqué ci-dessus ; ils risquent d’envenimer la
confrontation. D’autres vont encore plus loin et assimilent une simple demande
(Avez-vous l’heure ? T’as pas une clope ?) à une violation de
leur droit à la quiétude, s’inquiètent, supposent des intentions louches,
deviennent agressifs. Ceux-là doivent envisager un travail de fond sur leur
approche psychologique de l’agression. Un psychologue peut aider, mais la
compréhension du processus de construction des idées aberrantes est le fruit
d’un travail personnel d’introspection. Je pense même que l’assistance
sollicitée auprès d’autrui est une forme de dérobade préjudiciable. Nous
devons prendre le taureau par les cornes et affronter nous-même sans rechigner
les difficultés nées des tréfonds de la psyché. Les plus grandes batailles
que nous avons à mener sont contre nous-mêmes et nous ne vaincrons pas sans
combattre. Il doit être en notre pouvoir, quand nous le désirons, de juguler
notre imagination pour ne considérer que la réalité car personne ne la verra
pour nous. Notre sérénité bénéficiera largement de ce reformatage psychique
et le droit ne sera plus en décalage avec notre perception.
Quant à l’anticipation dont nous avons parlé plus haut, elle devra s’accompagner
de la plus grande retenue pour ne pas déroger aux principes fondamentaux de la
légitime défense : en particulier la proportionnalité de la riposte par
rapport à l’agression.
Bien gérer l’événement
Plusieurs solutions s’offrent à la victime d’une agression : se laisser faire,
fuir, appeler du secours, parlementer, dissuader, contrôler, immobiliser, éliminer
l’agresseur. Une progression sur l’échelle des valeurs allant de la
couardise au courage pourrait-on dire. Erreur ! Gravissime erreur ! En
l’occurrence la plus grave erreur est l’idée préconçue. Toutes les
solutions précédemment évoquées peuvent convenir, tout dépend du contexte.
La meilleure est celle qui permettra de surmonter l’événement avec la plus
grande sérénité. Pendant et après. N’oublions pas que nos gestes peuvent
avoir des conséquences : que se passera-t-il si nous blessons gravement
notre agresseur ? Quel sera, plus tard, notre état d’esprit si nous
ignorons les appels d’une victime d’agression violente ? Il serait en
effet facile d’éviter toute forme d’agression en fuyant systématiquement ;
mais quelle honte quand le faible, agressé, opprimé, battu, violé montrera
d’un même doigt son agresseur et le lâche témoin. Le budo, avec son code
d’honneur, son étiquette, ne se conçoit qu’au service de la Justice. Nous
ne devons pas avoir à rougir ultérieurement de nos actes. Nous ne devons pas
non plus prendre des risques inutiles. Nous devons prendre la juste décision.
Malheureusement,
impatience, énervement, peur sont souvent responsables d’une escalade de la
violence car ces émotions provoquent un repli sur soi ; nous nous
barricadons psychologiquement pour nous soustraire à l’adversité. De ce
fait, nous ne pouvons plus focaliser notre esprit sur l’agresseur ; nous
devenons sourds et aveugles. Pour que l’observation soit correcte, aucune émotion
ne doit nous étreindre. J’ai déjà, dans un précédent article sur la peur,
exposé différentes méthodes de maîtrise des émotions ; rappelons-en
une qui, sans être une panacée, donne des résultats tangibles : la
respiration profonde. Dès que l’événement imprévu survient, avant même
l’apparition des premiers symptômes de l’émotion, respirons profondément
et longuement. Appliquée systématiquement, cette méthode, à défaut d’éliminer
toute perturbation, permet de conserver une dose de clairvoyance suffisante pour
analyser la situation et trouver la réponse adéquate.
Le Hagakure, à la rubrique « comment combattre la nervosité » ne
contredit pas cette méthode mais y ajoute quelques éléments : « Frottez-vous
le lobe de l’oreille avec de la salive, respirez profondément et brisez
d’un coup le premier objet qui vous tombe sous la main. C’est un procédé
secret. » Humour ou suggestion sérieuse ? à
chacun de juger.
La vie quotidienne nous gratifie de nombreux événements perturbateurs qui peuvent
nous stresser. Nous en sortons énervés, les mains moites, avec un rythme
cardiaque qui s’emballe. Servons-nous en d’entraînement : vérifions
la corrélation entre la respiration profonde (puis le bris d’un bibelot si nécessaire
)
et l’absence de stress. Abordons comme un jeu chaque aléa, chaque difficulté
et essayons de toujours conserver la plus grande sérénité. Facile à contrôler :
le cœur est calme, les mains sont sèches, nous nous sentons bien.
Cependant un piège existe : c’est la pression psychologique de l’entourage,
voire celle qu’on se met soi-même. Étudions ce problème à l’aide de la
notion de « courage ».
Trois hommes ivres nous importunent, nous insultent, nous ordonnent de leur céder la
place. Nous sommes tranquille et analysons sereinement la situation. Ces
messieurs sont incorrects, certes, mais d’autres places sont disponibles. Nous
passerons certainement une meilleure soirée en évitant un conflit dont
l’issue ne se conçoit pas sans quelques désagréments. Meilleure solution :
partir s’installer ailleurs. Mais les amis, près de nous, savent que nous
pratiquons les arts martiaux. « Tu ne vas quand même pas te laisser faire ? »
Ils n’ont d’ailleurs peut-être pas formulé cette phrase mais nous
imaginons qu’ils l’ont en tête.
Le piège est en place.
Et si, parmi eux, une jeune femme dont nous escomptons
quelque faveur nous
observe, prompte à juger de notre courage, le piège s’est déjà refermé
sur nous.
Sauf si nous avons le courage de ne pas jouer au mouton docile qui suit l’imbécile
troupeau. La raison nous préconise une action et, en dépit d’une opinion
hostile, réprobatrice, nous l’accomplissons. Cette femme a besoin d’éprouver
des émotions violentes ! Offrons-lui en mais sans sombrer dans la basse
besogne. De nombreuses activités sportives s’accompagnent de vives décharges
d’adrénaline ; de quoi combler les amateurs de sensations fortes.
Dans le cadre de l’exemple ci-dessus, le courage, pour un pleutre ignorant les arts
martiaux, serait d’affronter ces trois hommes. Mais ce serait idiot. Et
c’est pourtant ce qui risque de se passer.
Pour un homme normal, disposant d’une connaissance martiale suffisante, le courage
consiste à se soustraire aux pressions psychologiques, n’écouter que sa
raison et agir avec logique après une analyse objective. Ici, le courage est
dans la fuite (appelons cela l’évitement si le terme séduit mieux).
Le sage n’a pas besoin de courage ; il fait ce qu’il doit faire. Pour lui,
les pressions psychologiques (conditionnements) n’existent pas.
Ainsi, le courage, valeur morale fondamentale de toutes les sociétés humaines (les
barbares vénéraient le courage), n’est au fond qu’un simple a priori qui,
comme toute idée préconçue, déforme notre perception au point de nous amener
à des décisions totalement erronées. Tout événement, agression,
comportement surprenant, etc. doit être abordé avec une totale vacuité
d’esprit. Les techniques, astuces et méthodes auront fait l’objet d’une
étude préalable, au dojo ou en dehors, et seront inlassablement répétées
afin d’être assimilées comme des automatismes, lesquels ne nécessitent pas
l’attention et ne gênent donc pas le travail de l’esprit :
observation, analyse, prise de décision, action. L’intelligence au service de
la paix.
Mokuso !
Agressivité verbale
Si, du verbe on arrive aux mains, dans la plupart des cas, c’est que notre gestion
de l’événement est erronée. Il est essentiel d’écouter attentivement ce
que dit l’interlocuteur, d’observer son comportement et d’enregistrer tous
les détails ou indices susceptibles de nous aider à mieux comprendre la
situation. Le plus souvent il nous livre lui-même la clé d’un dénouement
pacifique, mais il faut savoir entendre et voir. Les commerciaux suivent des
cours pour apprendre à bien écouter, preuve que cette qualité est largement
perfectible.
La plupart des agressions
verbales se traitent par la fuite, l’indifférence ou le mépris :
insultes d’automobiliste irascible par exemple. S’ils sont nécessaires, le
discours ou le dialogue n’interviendront qu’après avoir compris les mobiles
de l'interlocuteur.
La raison peut-elle venir à bout des excès de la passion ? Pas sûr !
Pas toujours ! Pas souvent ! Les arguments logiques, le raisonnement réussiront
rarement à calmer l’hystérique. Il ne faut pas s’entêter dans une réponse
que l’on trouve logique ou pertinente si elle ne donne pas le résultat
escompté. Un argument simpliste, voire idiot produit parfois un effet
surprenant (demandez donc à nos publicitaires).
Parfois, le verbe n’est qu’une étape programmée vers la violence physique : la
provocation a pour objectif de nous faire perdre tout contrôle, de nous
transformer en agresseur. C’est facile à repérer : insultes, gestes
agressifs, légères bousculades ; rien que l’on puisse qualifier
d’agression physique. La sagesse nous conseille de nous garder d’entrer dans
ce jeu là et de rester vigilant. Sur le lieu de travail, au risque de démêlés
avec la justice, si l’on aboutit à un échange de coups, s’ajoute celui de
perdre son emploi. Prudence donc (cassons plutôt quelque faïence
) !
« Donne-moi ton portefeuille ou je te réduis en bouillie. » Est-ce encore du verbal
puisqu’on nous ordonne d’agir ? Toujours est-il que cela peut rester au
niveau verbal. Le voleur qui prononce ces paroles le fait discrètement. Souvent
il s’approche très près, après avoir demandé du feu par exemple. Un second
larron peut même nous coller le dos pour nous intimider mais surtout pour
camoufler le forfait. Cette discrétion est nécessaire pour opérer car cette
manœuvre se déroule fréquemment dans des lieux publics et fréquentés qui
permettront de se fondre dans la foule une fois le délit perpétré. Pourquoi
accéder à cette demande de discrétion ? Parlons fort, avec emphase et
agrémentons nos propos de larges gestes : « Ha ! mon ami, vous
voulez mon portefeuille ! VOUS VOULEZ MON PORTEFEUILLE ! VOUS VOULEZ
ME VOLER MON PORTEFEUILLE ! MAIS, C’EST UN VOL ! CET INDIVIDU
EST UN VOLEUR ! » Si nous nous sentons trop timide pour nous exprimer
ainsi, des cours d’art dramatique seront bénéfiques, mais le dojo est
suffisant : si nous nous appliquons à exécuter des gestes de grande
ampleur, à produire des kiaï puissants et à ne pas nous dérober lorsqu’une
démonstration est demandée, toute trace d’introversion devrait rapidement
disparaître.
Dans un lieu désert, nous éviterons de nous laisser approcher de trop près, mais si le
contact avec l’agresseur est inévitable une issue non violente est toujours
envisageable. Puisqu’il commence à parler, parlons, négocions, atermoyons.
Certains n’oseront pas en venir aux mains si nous n’engageons pas nous-même
les hostilités. Profitons en pour nous déplacer, avancer vers un lieu plus fréquenté.
Bien entendu, ceux qui maîtrisent les techniques karaté et goshin-budo
pourront infliger quelques douleurs à l’agresseur qui se serait fourvoyé
dans le choix de sa victime mais deux conditions sont indispensables (rappelons
que l’agresseur n’en est pas encore venu aux mains) :
-
Il ne faut pas rater son coup. Attention aux débutants qui pensent pouvoir reproduire
ce qu’ils ont fait vingt fois au dojo.
-
Le dosage est impératif. Comment convaincre un juge de l’obligation dans laquelle
nous étions de casser le nez ou le poignet de la « victime » si celle-ci déclare
qu’elle nous a simplement demandé une cigarette. Les techniques dissuasives
ne doivent entraîner aucune séquelle.
Cependant,
une extrême vigilance est de mise : un coup de poing demande quelques dixièmes
de seconde ; un couteau sort en moins d’une seconde ; un acolyte
peut surgir inopinément.
Passons à une forme d’agression où le verbe n’est que le prélude du crime.
Le crime, viol ou meurtre, est une forme extrême de relation humaine. C’est
pourquoi il est souvent précédé d’un échange verbal : « Tu vas
payer tes crimes ! » ; « Tu ne te souviens pas de moi ?
Pourtant tu devrais ! J’ai fait dix ans de prison à cause de toi ! »
Point n’est besoin de sombrer dans la paranoïa et de supposer cette
escalade chaque fois qu’on nous adresse la parole. Au contraire, se dire que
celui qui souhaiterait nous occire aura presque toujours la délicatesse de nous
prévenir, nous laissant ainsi le temps de fuir ou de préparer notre riposte.
La grande majorité des procès pour viol met en lumière le fait qu’ils sont
l’aboutissement d’un processus dont le point de départ ressemble à un
banal discours de séduction. Cependant, la fébrilité, la vulgarité et la hâte
grossière du ou des agresseurs est palpable. Un observateur extérieur
sentirait aisément venir le vent mauvais mais la jeune fille objet de
convoitise est souvent aveuglée par la satisfaction de se sentir désirable ou
par le plaisir d’exercer un pouvoir sur les hommes. Quand les choses se gâtent,
alors seulement, elle prend conscience de l’inéluctable. Trop tard. Nous
retrouvons ici cette dualité entre la raison (le réel) et nos pulsions
(phantasmes et conditionnements) qui nous poussent souvent en sens inverse ;
concepts proches de ce que Freud nomme principe de plaisir et principe de réalité.
Le crime est donc très souvent annoncé. Une petite dose de lucidité suffit pour
éviter de tomber des nues. Cela se travaille. Respirons.
Attaque à mains nues
Les hostilités sont engagées ; au moins peut-on répondre sans crainte
d’enfreindre la loi. À condition, bien sûr, que la riposte soit proportionnée
à l’attaque. On nous saisit : dégageons-nous. L’agresseur insiste,
frappe : contrôlons, immobilisons, infligeons une légère douleur,
ripostons avec un atemi. Un K.O. respiratoire ? Pourquoi pas ! Mais évitons
les fractures, cela pourrait être jugé disproportionné. Difficile ? Pour
un débutant : oui ! Pour un yudansha : non ! C’est ce que
nous faisons quotidiennement au dojo. Vous n’êtes pas encore 1er
dan ? Entraînez-vous, ça viendra.
Deux types d’attaques doivent être différenciés : les attaques que
nous voyons venir, certainement les plus fréquentes et celles qui nous surprennent. Ce
n’est pas qu’elles soient fondamentalement différentes, mais notre réponse
sera forcément différente.
Nous voyons l’agression se préparer quand elle est d’abord verbale, quand on
arrive vers nous avec un air furibond ou lorsque le contexte nous apparaît
clairement. Dans ce cas, les comportements d’évitement sont possibles,
toujours préférables dans l’absolu. Nous pouvons aussi surprendre
l’agresseur en anticipant son attaque. Attention au dosage puisque nous
frappons le premier. Sinon nous attendons sereinement l’attaque (on peut
briser calmement un peu de cristal pour faire très « samouraï »
) :
c’est du ippon kumite, niveau 1er
dan. On sera d’ailleurs souvent surpris par l’absence d’attaque :
notre attitude aura freiné les velléités bellicistes de l’adversaire.
L’adversaire est caché ; l’attaque arrive de derrière ou de côté : plus
difficile ! Tout le monde n’a pas la vigilance d’un samouraï.
Cependant, si nous ne sommes pas K.O., nous revenons à une situation proche de
la précédente, mais il faut impérativement récupérer du choc que nous
venons de recevoir en adoptant une attitude de protection efficace. La suite est
du combat traditionnel. Attention, sans règles : protégeons bien la tête
et le bas-ventre. En cas d’étranglement, le premier réflexe doit être de
limiter la pression sur le cou en desserrant l’étreinte. Juste le temps de
bien repérer le placement de l’adversaire pour appliquer une technique goshin-budo efficace. Si nous sommes ceinturé, bras libres ou bras pris, toutes les
solutions sont dans les kata. Nous ne les détaillerons donc pas ici. Bien gérer
ce scénario, compte tenu de la surprise et de l’aspect peu conventionnel, nécessite
un niveau de 2ème dan.
Cependant, il ne faut pas se méprendre sur les intentions de l’agresseur : ne pas
être armé n’est pas synonyme de clémence. Certaines agressions sans arme
sont animées par un profond instinct meurtrier. Les viols perpétrés par des libido-psychopathes
qui suivent leur victime et l'assaillent sauvagement dans un
lieu désert sont de cette nature. Ces malades sont des solitaires qui n’hésitent
pas à tuer (étranglement, étouffement, etc.) pour empêcher leur victime de
parler. Seule la pratique assidue d’un art martial peut sortir d’affaire une
jeune femme agressée par un de ces « serial killer » qui défrayent
la chronique de temps à autre. Les points vitaux doivent être parfaitement
connus, avec une prédilection pour les yeux lorsque le corps à corps est engagé.
Coudes, genoux, tête, mains et doigts sont bien plus efficaces que les poings.
Face à ce type de fou furieux, on ne se préoccupera pas des limites légales
de la légitime défense : on défendra férocement sa vie.
Agresseur armé
Nous ne pouvons pas décrire toutes les armes blanches et les attaques
correspondantes ; le sujet est trop vaste. Limitons-nous à deux objets
représentatifs de la panoplie du parfait petit malfaiteur : la
matraque pour les objets contondants et le couteau pour les objets coupants. En
effet, sauf dans certaines zones de non droit, où il vaut mieux ne pas aller,
l’agression se veut généralement discrète. Cela implique des armes de
petite dimension, faciles à dissimuler : couteau, rasoir, matraque, poinçon,
bâton court. Bâton long, barre de fer et batte de base-ball sortent rarement
des cités ghettos. Si, malgré tout, nous y sommes confronté, les principes généraux
développés pour la matraque et le couteau s’appliquent avec une nuance
importante : leur taille les rend beaucoup plus dangereux à longue
distance. Mais leur maniement est plus lent et inadapté au corps à corps.
Si nous excluons quelques rares professionnels, l’agresseur armé est affublé
d’un handicap quasi-congénital : la manipulation de son arme accapare la
totalité de son esprit. Il s’ensuit une incapacité à frapper du bras libre
ou d’un coup de pied. Si nous immobilisons le bras armé, nous sommes à peu
près maître de la situation mais la mise hors de combat doit intervenir sans délai
et résolument. Les hommes armés sont des hommes infirmes.
Une matraque confère une faible profondeur d’attaque : loin, nous sommes à
l’abri ; en corps à corps, elle ne sert à rien et empêche de saisir.
Malgré toutes ces faiblesses c’est une arme dangereuse. Un coup sur la tête
sera presque toujours décisif ; il ne faut pas le prendre. La meilleure défense,
si on y est contraint, sera toujours d’entrer dans l’attaque lors de sa
phase de préparation pour casser la distance où l’arme est efficace. En
corps à corps, on amènera systématiquement la main sur les yeux de
l’adversaire. Plusieurs méthodes existent pour en arriver là. À travailler
au dojo. Ensuite, projection, atemi, contrôle ne rencontreront plus
d’obstacle.
Je considère le couteau comme l’arme la plus redoutable. La lame coupe, lacère,
perfore, se plante ; l’extrémité du manche permet de frapper et un bon
lanceur de couteau est efficace jusqu’à dix mètres. Seul un cas de force
majeure doit nous imposer cet affrontement. Cela dit, comme pour la matraque,
l’agresseur muni d’un couteau n’a pas que des avantages. Détaillons :
-
La plupart des couteaux utilisés
dans la rue sont des crans d’arrêt. Leur équilibre ne convient pas pour le
lancer ; c’est toujours ça de gagné.
-
Deux formes de préhension du manche du couteau sont possibles :
-
La lame sort du côté du petit doigt : réservé aux films d’épouvante ou aux spécialistes
(heureusement rares) qui utilisent tout l’éventail des techniques de couteau.
-
La lame sort du côté du pouce
et de l’index : c’est ce que l’on voit le plus fréquemment. En découle
une importante limitation des attaques envisageables :
-
De face, les coups de couteau visent plutôt l’abdomen. Ce niveau d’attaque recueillera
l’essentiel de notre entraînement au dojo. Attention, le couteau confère une
allonge supplémentaire ; il faut esquiver plus tôt et bloquer plus loin
de son corps. En général, le combat est gagné quand nous réussissons à
contrôler l’arme en saisissant le poignet.
-
Le second type d’attaque
le plus fréquent concerne les estafilades et les balafres. Il est préférable
de prendre ses distances et d’esquiver largement. Face à ce genre
d’agression, les risques de coupure sont énormes. S’enrouler l’avant-bras
dans un vêtement ou se protéger la main avec une chaussure permet de dévier
les attaques pour frapper de l’autre bras ou d’un pied.
Confronté à ce danger ou à toute attaque similaire (tesson de bouteille),
l’imagination sera souvent plus efficace que la technique.
L’environnement est à exploiter au maximum : projeter du sable (sur la plage) ou un
liquide (notre express à la terrasse d’un café) dans les yeux, transformer
des objets insignifiants (clés, cendrier, caillou, verre, assiette) en
projectiles, interposer une table (ou tout autre mobilier) entre l’adversaire
et soi, tourner autour d’un obstacle (une automobile dans la rue), utiliser
une chaise tenue par le dossier pour le repousser, une queue de billard ou un
parapluie pour le frapper, tout est bon pour se sortir de ce mauvais pas. Et,
sauf en cas de nécessité absolue, nous ne manquerons pas de nous enfuir dès
que possible.
Si aucun échappatoire n’est possible, souvenons-nous que le mode d’ouverture
d’un cran d’arrêt amène le tranchant de la lame à l’intérieur de la
garde adverse. Par sécurité, il vaut mieux mettre au point des techniques de défense
qui nous placent à l’extérieur de l’attaque.
Les menaces avec une arme blanche doivent s’étudier séparément.
L’agresseur
nous ordonne quelque chose : « Donne ton fric ou je te plante. »
L’agression est donc d’abord verbale, évidemment étayée d’un argument
« pointu ». Rien ne nous oblige à obtempérer immédiatement. S’étonner,
faire répéter, tergiverser fera gagner du temps. L’agresseur, on le comprend
aisément, voudrait un dénouement rapide ; notre allié est le temps qui
passe. Chaque seconde gagnée entame l’assurance de l’adversaire et permet
l’arrivée d’un secours éventuel. Pour le karatéka qui est, au dojo,
habitué à réagir instantanément à l’attaque, ce délai offre
l’opportunité de fignoler une vigoureuse et juste riposte. Cependant, avec un
couteau sur la gorge, il ne faut pas jouer les mariolles si on ne maîtrise pas
la technique appropriée. Faire don de son sang au caniveau ou se délester de
quelques billets ; le choix n’est peut-être pas si compliqué.
Dans de telles situations, ne surestimons pas nos capacités ; quelque humilité
sera bienvenue. Si nous sommes dépassé, limitons notre résistance,
contentons-nous de parlementer ou fuyons si c’est possible. Mais si notre
niveau le permet, que nous sommes serein et lucide, alors allons-y, dissuadons
le mécréant de poursuivre son méfait et surtout d’en perpétrer d’autres :
luxation, fracture, K.O. Surtout, ne réutilisons pas son couteau contre lui ;
il est trop difficile de prévoir les conséquences d’une blessure à l’arme
blanche.
Le recensement des manières de menacer avec un couteau fournit une courte liste :
-
De face, la menace peut
concerner la gorge et l’abdomen avec la pointe du couteau, les organes génitaux
avec le tranchant.
-
De profil, le côté du cou et le flan (à l’emplacement du hikite) sont visés.
-
De dos, les reins avec la pointe, la gorge avec le tranchant.
Nous ne décrirons pas ici toutes les techniques mais exposerons quelques principes.
D’abord, nous devons éloigner ou dévier le danger. Le point menacé doit s’éloigner
du couteau en même temps que l’on repousse la main armée en sens inverse. Un
exemple sur une menace de face, couteau à peu près vertical, lame en
haut, la pointe sur la gorge : nous saisissons à deux mains le poignet qui
tient le couteau en le tirant vers le bas puis en le plaquant contre notre buste
et, simultanément, nous élevons notre corps en montant sur les orteils,
soulevons le menton pour l’écarter de la pointe de l’arme. L’arme est
contrôlée, l’adversaire obligé de se pencher en avant et de fléchir les
jambes. Ensuite, nous pouvons porter un atemi, placer une clé de poignet,
projeter, immobiliser et désarmer l’adversaire.
Si nous ne voyons pas de solution technique, nous pouvons commencer à satisfaire
la demande de l’agresseur ce qui l’amènera à modifier sa position, son
attitude et sa menace. Peut-être parviendrons-nous à une situation plus
conforme à ce que nous sommes capable de maîtriser.
Un couteau dans les reins, il suffit d’avancer pour se dégager de la menace.
Mais si l’adversaire nous maintient de son autre bras à la gorge, cette manœuvre
est impossible. Cependant, cet avant-bras nous indique quelle main tient le
couteau. Il suffit alors de pivoter rapidement à l’intérieur de sa garde
pour écarter la menace à l’aide d’un gedan baraï, placer aussitôt une clé
de coude (contrôle du bras armé) du même bras et porter simultanément un
atemi (hiza geri). Attention à la manière de pivoter (s’applique aux menaces
dans le dos, sur le flan ou à l’abdomen) : il faut rester en contact
avec la pointe du couteau, c’est facile à sentir, pour que celui-ci soit dévié.
Si on se décolle, le pivot modifie la partie du corps exposée sans supprimer
la menace.
Au dojo, les premiers essais sont presque toujours défectueux. Évitons donc
d’improviser sur le terrain. Et soyons très modeste : même un très
haut gradé peut être blessé. La plupart des solutions valent mieux que
l’affrontement.
Je ne sais si l’histoire est vraie. Joe Lewis, un des premiers champions américains
de full-contact dans les années 70, aurait, face à la menace d’un couteau,
tout bonnement éclaté de rire. L’agresseur, décontenancé, se serait
rapidement éclipsé. Bravo !
Si nous sommes attaqués à la mitrailleuse lourde, il est difficile de parler
encore d’autodéfense. Restreignons nos investigations aux pistolet et
revolver, armes suffisamment discrètes pour l’usage qui nous préoccupe ici.
À mon avis, ces armes sont moins dangereuses qu’un couteau. Du moins pour celles
qu’on risque de rencontrer le plus souvent. En effet, les gros calibres, ceux
qui utilisent des munitions qui vous traversent en faisant des dégâts
monstrueux, sont rares. Finalement, les blessures par balle sont moins graves
que les blessures au couteau (sauf à la tête). Et puis, un point capital est
à souligner : on peut attraper à pleine main le canon des armes à feu.
L’équivalent sur un couteau est impossible puisqu’il y a le risque de se
trancher la main.
Toutes les techniques de défense contre les menaces avec une arme de poing vont
exploiter la saisie du canon.
Plusieurs précisions s’imposent :
-
Le canon d’une arme à feu ne devient brûlant qu’après le tir de nombreuses cartouches.
Un seul tir ne nous brûlera pas la main.
-
Les mécanismes d’éjection
de la douille ou de rotation du barillet ne consomment qu’une faible fraction
de l’énergie produite par l’explosif. Si la main est placée sur la trappe
d’éjection ou sur le barillet, le mécanisme ne fonctionne pas et aucune
blessure sérieuse n’est à craindre.
-
Le levier constitué par le
canon permet de retourner facilement l’arme en direction de son détenteur.
-
Le pivotement de la bouche du
canon vers l’agresseur peut provoquer le lâcher de la crosse ou une fracture
du doigt posé sur la détente. S’il n’a pas lâché, il est, de toute façon,
dans une position inconfortable et trop centré sur son arme pour voir venir
l’attaque que nous allons porter de notre main libre, du coude, d’un pied ou
d’un genou.
-
Un adversaire très agressif
risque de tirer pendant la réalisation de notre technique de défense, mais, la
surprise aidant, notre geste sera bien plus rapide que le sien et le blocage du
mécanisme dû à notre saisie interdira un deuxième tir.
Le moment délicat est celui de la saisie du canon. Comme nous l’avons décrit
pour le couteau, deux mouvements simultanés sont nécessaires : un très
rapide déplacement du corps pour sortir de l’axe de tir et la saisie du canon
que l’on pousse en sens contraire (même schéma qu’une esquive doublée
d’un blocage). La manière dont on s’empare du canon doit idéalement
permettre un retournement complet de celui-ci vers l’agresseur sans changer de
main. Toutefois ce geste de saisie n’est pas très difficile puisque l’arme
est immobile.
Là encore, il est souhaitable d’avoir testé ces techniques au dojo avant de
tenter l’aventure, mais une fois maîtrisées, elles semblent beaucoup moins
aléatoires que les défenses sur attaque au couteau. Insistons sur
l’importance du déplacement du corps en prenant comme exemple une menace sur
la tempe. Le seul mouvement de saisie est insuffisant car il est trop lent et se
voit trop facilement. Le recul de la tête prend quelques centièmes de seconde ;
aucun tireur n’a des réflexes aussi rapides. À l’instant où il prend
conscience de notre mouvement, notre main s’empare du canon et l’empêche de
suivre notre déplacement.
Défenses contre couteau et contre arme à feu présentent donc des similitudes. Dans les
deux cas il faut écarter ou dévier la menace et saisir, soit le poignet, soit
le canon. Une nuance toutefois à considérer : si le couteau cherche les
parties molles, la menace à l’arme à feu concernera souvent des parties
osseuses telles que la tête, la cage thoracique ou la colonne vertébrale. En
conséquence, les techniques de défense seront sensiblement différentes avec
chacune de ces deux armes.
Si l’agresseur reste à plusieurs mètres et commence à tirer, il faut fuir en
zigzag, se protéger derrière un obstacle, etc. Mais tout le monde a déjà vu
cela au cinéma. Revoyez donc les classiques du genre.
Agresseurs multiples
Toutes les analyses précédentes n’envisageaient qu’un seul assaillant ; il
est normal de commencer par des situations simples. Cependant nous devons impérativement
adopter une règle stratégique : repérer dès le début de l'offensive
les possibles comparses de l’agresseur. S’il n’en a pas, tant mieux, mais
nous ne devons pas être surpris par l’apparition inopinée d’un deuxième
ou d’un troisième adversaire. Ainsi, au cas où nous serions amené à
riposter sans avoir eu le temps d’inspecter le champ de bataille, dès que
nous maîtrisons l’agresseur, il est indispensable de se retourner (comme après
chaque attaque dans Heian shodan) pour faire face au complice éventuel qui
pourrait nous arriver dans le dos. Nous pouvons exploiter ce pivot pour projeter
ou interposer notre agresseur entre nous et ses acolytes. Au dojo cette manœuvre
peut paraître incongrue, mais replacée dans son contexte, on en comprend tout
l’intérêt.
La plupart des individus à qui nous risquons d’être confronté ne sont pas des
héros sans peur. Leur belle assurance ne traduit souvent que la présence de
quelques copains dans les parages.
-
Si nous terrassons immédiatement
l’agresseur, les copains s’éclipseront discrètement (prudence quand même !
Il existe des téméraires inconscients, ce qui justifie notre technique de
demi-tour après avoir contrôlé l’agresseur).
-
Si nous succombons, nous ne les
verrons pas beaucoup non plus, sauf si nous sommes sur un terrain où ils se
sentent chez eux : là, ils viendront parader.
-
Mais, en cas de décision
incertaine, de combat qui s’éternise, il est fort probable qu’un ou deux
viennent prêter main forte à leur pote (de préférence par derrière).
Repérer et dénombrer la force adverse est donc primordial. Notre stratégie en dépend :
dialogue, fuite ou combat.
Envisageons maintenant plusieurs assaillants visibles dès le début de l’agression.
Un groupe est généralement dirigé par un leader (celui qui dispose de
l’ascendant psychologique sur les autres membres du groupe). C’est parfois
le plus vieux ou le plus fort, mais pas toujours. Le repérage du leader est la
clé de notre stratégie.
-
Si nous cherchons la discussion, c’est avec le leader qu’il faut
l’engager.
-
Si nous passons à l’attaque,
c’est le leader qui doit tomber le premier. Parfois il dispose de ce qu’on
nommait autrefois un champion : l’armoire à glace du groupe, généralement
avec une mine patibulaire et un pois chiche à la place du cerveau (Homo non
sapiens), derrière laquelle tout ce beau monde se planque. Avec le bagage
physique et technique nécessaire on pourra éventuellement s’offrir un joli
kumite, mais le K.O. ou le contrôle du chef de bande constituera une bien
meilleure stratégie. Dans ce cas on assistera souvent à une débandade dans
les rangs des suiveurs, y compris celle de l’armoire à glace trop occupée à
soigner son mentor.
-
Si nous sommes attaqué avant
d’avoir pu prendre nous-même l’initiative, nous répliquons durement et dès
que possible nous nous tournons vers le leader.
Quand on ne parvient pas à identifier un leader, la gestion du combat devient plus
intuitive. Cependant, l’entraînement de base du karaté et du goshin budo
(kata, kihon et kumite), complété par des ju-kumite contre deux ou trois
adversaires, fournira quelques clés :
-
Contre plusieurs adversaires,
nous devons nous montrer expéditif. Le modèle à exploiter est le ippon
kumite. Une technique précise avec un excellent kime (revoir l’article sur ce
sujet) est indispensable.
-
Les deux ou trois malfrats
susceptibles de nous agresser ne sont pas, en général, des professionnels ;
leur stratégie est le plus souvent inexistante et débouche sur une simple
succession d’attaques. C’est du ippon kumite en série.
-
Dans le cas où nos adversaires
adopteraient une stratégie plus performante (attaques simultanées), c’est
notre placement par rapport à eux qui devient primordial : ne jamais se
laisser encercler ou rompre l’encerclement dès qu’il se produit. Se placer
dos au mur est tentant (pas d’attaque par l’arrière) mais risque de
compromettre notre travail d’esquive. Il faut donc laisser derrière soi un espace
suffisant pour esquiver, insuffisant pour qu’un adversaire
s’y introduise. Cependant, la meilleure tactique réside le plus souvent dans
une extrême mobilité.
-
Nos déplacements doivent nous
permettre de surveiller toute la surface de combat (voir les pivots des kata) ;
il est impératif de savoir à tout moment où se trouvent tous nos adversaires.
Les kata finissent souvent sur un blocage. Diverses interprétations sont possibles
dont une, intéressante sur les plans pratique et philosophique : les
adversaires, dissuadés, cessent le combat ; nous aussi (la vengeance n'est
qu'une escalade de la violence ; elle est à l'opposé de la philosophie des arts
martiaux). Ce sera notre objectif : faire cesser les hostilités aussi vite que possible. Diverses
manœuvres sont imaginables :
-
S’inspirer des kata qui débutent lentement : techniques de dissuasion douce
(dégagement sur saisie par exemple). Si nous ne sommes pas encore dans l’extrême violence, nous pouvons
tenter de l’éviter en montrant que nous sommes intouchables : dégagements,
esquives, voire projections ou blocages fermes, le tout sans contre-attaque et
avec le sourire.
-
À l’opposé, un K.O.
d’emblée est impressionnant et largement dissuasif (atemi et/ou projection
contre un mur).
-
Sur un adversaire immobilisé,
une menace de luxation, fracture, perforation des yeux (les doigts en appui sur
les yeux) ou avec son arme s’il était armé, aura un fort effet dissuasif sur
les complices. D’autant plus efficace si c’est le leader qui subit notre
contrôle et la menace.
-
Après désarmement d’un
adversaire, l’équilibre des forces est largement modifié puisque nous sommes
désormais armé. Nous pouvons alors envisager de revenir au dialogue (toujours
préférable à un combat au couteau).
-
La projection d’un adversaire
dans les jambes de ses copains peut nous offrir l’opportunité de la fuite
(toujours une excellente issue).
Un combat a priori désespéré peut rapidement basculer si nous prenons dès le début
les bonnes décisions.
Le niveau nécessaire pour que la probabilité de vaincre plusieurs adversaires
soit réelle tourne autour de 3 ou 4ème dan, nettement plus s’ils
sont armés. Cela ne veut pas dire qu’un 1er kyu ou 1er
dan ne s’en sortira pas, mais sa victoire reste aléatoire. De toute façon,
face à plusieurs adversaires armés, l’issue du combat repose beaucoup plus
sur notre vivacité d’esprit que sur notre technique, même si celle-ci est
indispensable.
Une femme attaquée par plusieurs hommes ne doit pas hésiter à crier (kiaï, appel
à l’aide). En cas d’agression sexuelle, surtout pas de fatalisme ;
elle résistera impérativement, mais pas de façon désordonnée. Les rafales
de coups de poing sur un blouson de cuir ne servent à rien. Si les poignets
sont saisis, il ne faut pas qu’elle tire pour se libérer, elle doit observer
correctement la saisie pour appliquer la technique de dégagement convenable.
Chaque action exige précision et détermination ; il sera délicat de
faire deux fois la même technique. Si l’opportunité ne se présente pas, il
faut la provoquer. Par exemple, quelques coups de genou au bas ventre donneront
peut-être l’occasion de planter un doigt dans l’œil de l’agresseur.
Aucune clémence n’est concevable : une morsure ne doit pas faire mal,
elle doit profondément couper les chairs et les kansetsu waza iront systématiquement
jusqu’à la luxation. L’objectif n’est pas de maîtriser plusieurs hommes :
le contrôle d’un seul avec une menace de séquelle grave (après avoir abîmé
un œil, la menace de crever le second, par exemple) permettra de faire fuir les
autres.
Je sais, tout cela n’est guère réjouissant, mais pour affronter les difficultés
de la vie, point d’autre solution que de s’y préparer. C’est le prix à
payer (en plus du budget pour renouveler la vaisselle
), dans notre monde turbulent, pour continuer à jouir
sereinement de l’existence.
Nous
pourrions bien sûr imaginer une attaque opérée par un important groupe de
tueurs professionnels entraînés et armés. Même si j’étais 10ème
dan, je préfèrerais tenter le record du 1500 mètres.
Aider autrui
Il m’est arrivé de vouloir secourir une femme violemment frappée par un homme.
Celle-ci s’est retournée vers moi et a hurlé : « De quoi tu
te mêles ? » Suivaient quelques amabilités que je ne retranscrirai
pas.
Après une telle mésaventure, on serait tenté de ne plus intervenir dans des cas
semblables. Et de laisser faire l’inacceptable ; d’être complice.
Tant pis si nous sommes mal accueilli. C’est le code d’honneur des samouraïs qui
doit nous conduire : dignité, respect et justice. Notre droiture ne doit
subir aucun accroc. Certes, il est bienséant de demander si l’on souhaite
notre aide, mais nous ne saurions nous dérober même au prix de quelques désagréments
ou désillusions. Cependant, cette façon d’être ne peut pas exister à un
endroit et être absente en un autre lieu. Comment se comportera dans la vie
celui qui, au dojo, est vulgaire ou méprisant ? L’étiquette du dojo
doit être scrupuleusement respectée et chacun doit afficher la plus grande
courtoisie. Un exemple : quand on souhaite inviter quelqu’un pour un
exercice à deux, on se place devant lui et on le salue. Il nous rend notre
salut et l’exercice commence. Arriver derrière et donner un coup de pied dans
les jambes n’a rien d’un geste amical ; c’est totalement déplacé.
Toutes les familiarités doivent être prohibées dans un dojo ; elles sont
la marque d’un laisser-aller préjudiciable.
L’enseignement d’un vrai dojo poursuit de nobles objectifs, la technique n’étant qu’un
moyen au service de l’élévation spirituelle du budoka. Je n’ai jamais répertorié
toutes les vertus inscrites dans le code d’honneur des samouraïs auquel le
budoka se réfère. La raison en est simple : nos chevaliers moyenâgeux
cultivaient les mêmes vertus et les esprits nobles de notre époque (gentleman)
suivent des règles similaires. Ce sont des préceptes universels et
intemporels. À une nuance près : la puissance supérieure du samouraï
(liée à son statut, son armement et sa technique) lui imposait des vertus
encore plus grandes : noblesse oblige. La technique apprise au dojo confère
un pouvoir au budoka. Ce pouvoir peut être dévoyé. Aussi doit-il impérativement
s’accompagner d’une noblesse d’âme garante de la quiétude de notre société.
Un dojo qui oublie l’étiquette n’est plus un dojo.
Quel que soit le code, l’entraide figure parmi les vertus cardinales (la fraternité
de la devise française). Mais, pour aider, il faut en avoir les moyens ;
on ne peut, et on ne doit, aider que dans son domaine de compétence. Je vois
parfois certains karatékas gradés conseiller et corriger (c’est ce qu’ils croient)
un débutant qui réalise un exercice bien mieux qu‘eux. La solidarité est une
excellente chose mais on doit connaître ses limites afin de ne pas importuner.
Si nous assistons à une agression armée, il sera bon de d’abord
s’interroger sur la nature de l’aide à apporter. On sera peut-être plus
utile en téléphonant qu’en s’interposant.
Parfois, c’est vrai, une action rapide est indispensable, mais je crois, en général,
préférable de n’agir qu’après une parfaite observation. Une dame est
menacée d’une arme à feu devant un distributeur de billets. Allons-nous agir
immédiatement ou laisser le gangster ramasser la liasse de billets et essayer
de le coincer ensuite ? La précipitation ne risque-t-elle pas d’être
fatale à cette dame ? Ne pourra-t-on pas assommer cette crapule quelques mètres
plus loin, quand l’arme aura été remisée au fond d’une poche ?
En situation de stress, nous perdons une partie de nos moyens physiques.
Malheureusement, nous perdons aussi la plus grande partie de nos moyens
intellectuels. Sauf grande urgence (est-ce si fréquent ?) nous
commencerons toujours par respirer profondément quelques secondes ; elles
seront bien utiles pour comprendre exactement la situation.
L’art martial doit être au service de la justice. Gardons-nous d’une justice expéditive.
Pour conclure
En écrivant cet article, je ne souhaite pas inquiéter le lecteur. Certes, toutes
les situations évoquées ici sont plausibles, mais avec une probabilité de
plus en plus faible quand on s’élève sur l’échelle de la violence.
-
L’agression verbale, c’est notre quotidien. À tel point que certains n’y discernent
même plus de la violence (voir certaines enquêtes auprès des collégiens). Nous en faisons
notre terrain d’entraînement pour la maîtrise de l’esprit.
-
Les rixes, à moins d’aimer ça, ne nous concerneront guère si nous évitons soigneusement
les lieux à la réputation sulfureuse. Si, malgré tout, nous y sommes mêlé, attention, nos décisions
doivent conduire à la résolution du problème, pas à une aggravation (fracassons
plutôt une porcelaine
).
-
Se faire voler, éventuellement
avec menace ou violence, peut arriver à n’importe qui. Ce n’est pas encore
très grave. L’entraînement nous fournit de bons outils, mais la vie vaut
plus qu’une poignée de billets, ne l’oublions pas. Et pas de fierté mal
placée : nul ne sera déshonoré s’il a remis son portefeuille sans
combattre.
-
La majorité des femmes n’aura pas à affronter le viol ou la tentative de viol.
Heureusement car l’épreuve est particulièrement traumatisante. Mais, dans l’hypothèse du
pire, il vaut mieux disposer d’une bonne préparation physique et technique.
Évidemment, un art martial est indispensable (ce qui est baptisé « self-défense »,
sans être dénué d’intérêt, est notoirement insuffisant), mais, le plus fréquemment,
le principal outil sera psychologique : étudier et comprendre la
psychologie de l’agresseur, certes, mais surtout dominer la sienne et développer
une qualité d’observation irréprochable. Pour cela, je l’ai expliqué dans
de précédents articles, il faut se débarrasser des influences néfastes de
l’ego, de nos passions, de nos conditionnements, du principe de plaisir
(appelons cela comme il nous convient) et faire appel à la froide raison, à
l’objectivité absolue. Cette vacuité de l’esprit offrira la possibilité
de penser à la tentative de viol, de s’y préparer, sans vivre dans la
crainte permanente de cet événement.
-
Une agression par un groupe
organisé destinée à nous tuer : nous sommes en plein cinéma ! Quoique…
être victime
d’un hold-up ou d’une prise d’otage n’est pas exclu. Si le pronostic
n’est pas vital, il faut se garder d’envenimer les choses et d’exposer la
vie d’autrui. Dans le cas contraire, il convient d’utiliser des méthodes
comparables à celles des terroristes. Assurément, certaines formes extrêmes
de violence sont répugnantes mais, lorsqu’on doit lutter contre des individus
qui ont abandonné toute forme d’humanité, il est de notre devoir
d’entraver par tous les moyens leurs pulsions meurtrières.
Cela étant, se comporter en héros quand la mort est inéluctable n’est pas très
difficile (la plupart des résistants français fusillés durant la seconde
guerre mondiale chantaient la Marseillaise lors de leur exécution). Mais,
l’espoir d’être épargné si on ne bouge pas, l’idée d’un hypothétique
secours, la croyance en un reste de pitié chez les assassins rendent beaucoup
plus ardue la prise de décision. Toute confusion entre la réalité et nos
constructions mentales sera fatale. En de tels instants, la maîtrise de
l’esprit est cruciale. Le Hagakure prescrit : « Tenu de choisir
entre la mort et la vie, choisit sans hésiter la mort. »
Le budo est avant tout un état d’esprit, une recherche d’absolu :
perfection gestuelle, perfection mentale, perfection morale. L’entraînement
doit envisager les situations les plus folles, les plus compliquées, même si
nous sommes persuadé de ne jamais avoir à affronter de telles difficultés, et
nous conduire à la maîtrise totale jusque dans le moindre détail. Quand nous
dominons la technique qui permet de faire face à des éventualités extrêmes,
les aléas de la vie courante nous apparaissent comme de simples broutilles et
nous les expédions sans le moindre état d’âme.
Cependant, la maîtrise technique n’est jamais atteinte sans la maîtrise mentale, or
cela demande du temps, de la persévérance. L’âge (aucune tranche d’âge
n’est à l’abri de l’agression), le temps qui passe, un niveau qui stagne
ne doivent donc pas être des alibis pour s’arrêter, d’autant que, chacun
peut aisément le constater (à condition de ne pas vivre perpétuellement dans
l’illusion), dès l’interruption de l’entraînement, le niveau baisse
inexorablement. Dans toutes les activités sportives, les performances
progressent jusqu’à un maximum puis déclinent. Alors, la grande majorité
des sportifs s’arrête. L’art martial associe le corps et l’esprit, ce qui
le distingue de l’activité sportive (au Japon, il y a encore peu de temps,
les articles de presse sur les arts martiaux paraissaient sous la rubrique
« culture »). Quand, au dojo, les prouesses techniques
s’estompent, l’esprit compense en explorant d’autres voies et permet
d’aller encore plus haut, toujours plus haut. À Okinawa, une grande partie
des hommes âgés pratique le karaté ; et pas pour faire de la figuration !
Si j’étais un malfaiteur, je préfèrerais affronter un jeune champion plutôt
qu’un vieux maître.
Lors d’un stage à Okinawa, un très vieux maître, en seiza, rendait le salut que
lui adressaient ses élèves. Comme il est de coutume, les élèves attendaient
que le maître se relève pour se relever eux-mêmes. Mais le maître restait
incliné depuis 30 secondes… 1 minute… 2 minutes… N’y tenant plus, le
sampaï se leva et s’approcha du maître. Au moment où il lui posait une main
sur l’épaule, le maître s’effondra : mort.
J’aimerais mourir comme lui.
Jacques SERISIER
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